ETC
On pourrait sans doute , sous le rapport médical, établir ainsi un certain ordre, une certaine méthode, dans le traitement des maladies par la musique, et en hygiène favoriser par ce moyen le développement réguUer des facultés diverses *.
Il y a, par exemple, des maladies mentales produites spécialement par des aftéctions des organes qui serv^ent l'intelligence , et par les passions exagérées de l'intelligence; d'autres par des affections des organes qui ont directement rapport à la sensibilité, et qui influent spécialement sur les sentiments et les passions exagérées qui en dépendent. On arriverait sans doute à de plus heureux résultats dans le traitement de ces maladies, par un choix intelligent des genres de musique qui agissent sur tel ou tel organe et qui influent sur telle ou telle puissance morale , que si on agissait au hasard. Je crois qu'il y a là une étude féconde pour les aliénistes, et d'ailleurs indispensable pour tout praticien qui veut faire concourir la musique à l'art de guérir.
Telle surexcitation intellectuelle, morale ou nerveuse étant donnée, la loi de l'influence de la musique étant connue, on peut directement agir sur cette surexcitation.
' Nous avons été admis à lire sur ce sujet un travail à l'Académie nationale de médecine le 31 octobre 187G.
Nos indications ont eu un commencement d'heureuse application, dans l'établissement des aliénés de Marsens (canton de Fribourg). Des cette époque, il en est fait plusieurs fois mention dans les rapports officiels, entre autres dans celui de ISll; page 31, et dans celui de 1879, page 413.
Il nous semble que les propositions précédentes, qui résultent de l'analyse exacte des faits, déterminent bien les influences diverses de la musique.
Mais la loi de la propagation du mouvement expressif y projette une nouvelle lumière; non seulement elle donne comme conséquence toutes ces propositions, mais elle résoud bien d'autres problèmes, tel que celui de sa compréhension spontanée, problème qui paraît en première ligne et qu'il ne faut pas confondre avec une simple perception, et que seule la loi que nous avons formulée peut expliquer.
Par exemple, une mélodie est produite, et instantanément elle révèle à tous ceux qui l'entendent, un même genre de pensées, un même genre de sentiments; elle leur fait éprouver quelque chose de commun, un effet général analogue, un même mouvement, une même émotion, et cela naturellement, ï-pontanément , sans aucune étude ni convention ()réalable.
Comment cela peut-il se faire?
Bien loin d'avoir été résolu, ce problème a toujours été regardé par les savants aussi bien que par les philosophes, comme un fait irréductible et indémontrable, de même que la compréhension spon-
taiiée du langage naturel; cependant, il est facile de voir que le principe de la transmission et de la ti ansformation du mouvement expressif le résoud complètement.
On peut, par cette loi, parfaitement caractériser ou spécifier à priori les divers effets de telle ou telle mélodie, en un mot de la musique en général ; la nature des ébranlements nerveux que chaque genre doit produire, l'activité intellectuelle et morale qu'elle peut faire naître; contrôler les propositions que nous venons de formuler, et faire entrer l'action de la musique sous l'observation et l'expérimentation scientifique.
Cela est évident, puisque toutes les manifestations de l'instinct, des pensées, des sentiments, des volitions, en un mot, des opérations intellectuelles, se révèlent d'abord par un mouvement cérébral, et que ce mouvement cérébral peut se transmettre d'un cerveau à un autre sans se dénaturer; c'est-à-dire, en conservant la propriété de reproduire tous les phénomènes qui sont sous sa dépendance. Nousv l'avons démontré par tout ce ([ui précède, et tout ce que nous disons ici, vient de nouveau à l'appui de cette démonstration ' .
Nous avons vu que lorsque les facultés instinctives et intellectuelles sont en acte, elles impriment un
' Voir également les nombreux Mémoires académiques que nous avons indiqués dans le cliap. V^.
mouvement au cerveau, mouvement qui rayonne à l'extérieur, et qui, par l'intermédiaire des ondes sonores et des ondes lumineuses, en un mot, du milieu ambiant, va, sans se dénaturer, se reproduire dans le cerveau des auditeurs.
On peut s'en convaincre ici d'une manière toute spéciale, en suivant ce mouvement d'étape en étape, comme nous Tavons fait précédemment.
Ce mouvement cérébral reproduira donc, ou tendra à reproduire ce qui se passe dans l'âme qui lui a donné naissance et dont ce mouvement même est l'expression ; il tendra également à reproduire tous les faits d'innervation qui sont sous sa dépendance. Cela est bien évident puisque toutes les organisations sont semblables ou analogues, et qu'il y a toujours les mêmes rapports entre telle opération de l'âme et tel mouvement cérébral, et telle innervation; il n'y a de différence que du plus au moins. Si cela n'était pas, il n'y aurait plus de rapport entre les causes et les effets, il faudrait renoncer à toute science.
Et cela peut s'observer dans l'influence de la musique avec la plus parfaite exactitude.
Que les notes d'une marche lente et solennelle se fassent entendre : aussitôt, le mouvement cérébral de l'exécutant, se transmettant au cerveau des auditeurs, les portera à suivre, dans toutes leurs allures, ce même mouvement.
Qu'une marche accélérée succède à la marche lente et solennelle; aussitôt ce même mouvement
accéléré tendra à se produire cliez tous les auditeurs.
Qu'un chant joyeux se fasse entendre : non seulement il est compris de tous, mais il devient également contagieux; il en serait de même d'un chant de tristesse et de deuil, etc.
Tous ces faits, et d'innombrables faits analogues, ont été observés dans tous les temps et dans tous les lieux, et peuvent s'observer de nouveau : ils viennent, avec un ensemble imperturbable, confirmer la loi de transmission et de transformation du mouvement expressif et reçoivent d'elle une complète explication.
On me dira peut-être ici : quelquefois, un chant ou une musique qui porte au mouvement nous plaît ; d'autrefois, elle nous déplaît ; elle nous agace les nerfs, suivant l'expression consacrée ; de même, quelquefois on aime les chants tristes, d'autrefois les chants gais, etc., etc.
Cela est très vrai ; mais ces observations, bien loin d'être une objection à la loi que nous avons formulée, lui apportent un argument de plus. Il est facile de s'en assurer.
Quand on a besoin de repos, tout ce qui nous porte au mouvement nous déplaît et nous fatigue. Par conséquent, l'expression musicale, qui est contagieuse comme le bâillement, comme le rire, lorsqu'elle vient dans ce cas vous porter au mouve-
^ ment, vous lui résistez, même instinctivement ; par conséquent elle vous fatigue et vous déplaît,
Mais au contraire, si vous avez un mouvement à exécuter, l'expression musicale vous aidera, vous entraînera dans son mouvement.
De même si vous vous plaisez dans la tristesse, la mélancolie, les musiques gaies vous fatigueront; vous serez obligé de lutter contre leur contagion pour rester dans cet étal qui vous plaît. Dans le cas contraire, la même expression musicale vous aidera et vous plaira.
Ces faits, nous le répétons, sont une nouvelle confirmation de la loi qui nous occupe; elle les explique parfaitement, ainsi que tous les faits analogues.
Tous les principes que nous venons d'exposer sur la musique, et principalement l'application que nous leur avons faite de la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif, ont ensuite été parfaitement confirmés par des maîtres éminents, et d'une manière bien inattendue pour nous ; nous le verrons plus loin.
Il est curieux de voir les analogies qui existent entre les effets de la musi([ue sur le physique et sur
le moral, et les effets que produisent certains aliments.
Comme ces faits rentrent dans notre étude, nous allons leur donner quelque développement.
Ces analogies n'ont pas échappé à plusieurs observateurs : ((... Les sons violents grisent comme les vins capiteux, dit M. Ch. Banquier, mais de ce que la musique est d'un puissant effet pour animer au combat, si Ton conclut qu'elle fait naître le courage, on devra alors reconnaître le même pouvoir à l'art du distillateur : l'eau-de-vie produit aussi, par l'excitation du système nerveux, la même agitation, le même besoin d'action, et certains soldats, on le sait, ne peuvent se battre que gorgés d'alcool ^ . »
Plus loin, le même auteur dit également : (c Le peintre ou le poète, à l'audition d'une œuvre musicale, peut sentir se réveiller en lui toutes les forces créatrices de son imagination, et trouver un sujet de vers, un motif de tableau. Cette agitation générale de la sensibilité joue pour lui le rôle de café, de vin, d'un agent excitateur quelconque qui développe l'activité du système nerveux... c'est ce que l'on pourrait appeler l'action alcoolique de l'art »
Dans une œuvre importante, nous lisons également : « La musique agit sur notre organisme comme les topiques matériels; elle est hygiénique et même médicale, mais elle grise, enivre et devient dange-
' Philosopliie de la musique, chap. vil. ^ Ib'uL, chap. VIII.
CHAPlTRi: X.
reuse autant que l'absintlie ou l'opium, quand elle est violente, passionnée, ou même tendre et voluptueuse \ »
Sans vouloir assimiler complètement les effets de la musique sur le physique et sur le moral à ceux des aliments modificateurs du système nerveux, et sans chercher jusqu'à quel point cette assimilation peut avoir lieu, je crois utile et curieux de rappeler ici, afin que l'on puisse facilement en faire le rapprochement, les lois que j'ai formulées jadis, concernant l'influence des aliments sur le physique et sur le moral; lois qui ont été contrôlées par les savants les plus compétents, et qui ont reçu leur plein assentiment
Il y a des aliments qui agissent spécialement sur les nerfs du mouvement et des aliments qui
' Marquise de Blocqueville, Us Soirées de la villa des Jasmins, t. III.
- Les nombreuses études qui ont été dirigées depuis sur ce sujet important sont dues sans doute aux paroles par trop encourageantes que M. J. Béclard a prononcées en présentant notre mémoire à V Académie nationale de médecine; l'éminent secrétaire perpétuel s'est exprimé ainsi : « Si les principes sur l'alimentation formulés par M. Rambosson se confirment, ils renferment une des plus grandes découvertes physiologiques faites jusqu'à ce jour. » [Journal des connaissances médicales, n° 32, 38*^ année; la France médicale, n° 17 27* année.) Depuis lors mes expériences ont été répétées par des hommes de science qui ont obtenu le même résultat que moi. — J'ai également lu ou présenté à V Académie des sciences plusieurs mémoires sur ce sujet. Voir les Comptes rendus de i Académie du I*^' semestre 18G6 et du 1'^'^ semestre 18G7. J'ai développé ces travaux dans les Lois de la vie, ouvrage couronné par l'Académie française, 2" édition.
agissent spécialement sur les nerfs de la sensibilité.
2° Les aliments qui agissent spécialement sur les nerfs du mouvement influent spécialement sur l'intelligence.
3" Les aliments qui agissent spécialement sur les nerfs de la sensibilité influent spécialement sur les sentiments.
4° Chaque aliment occupe une place intermédiaire entre ceux qui agissent le plus, soit sur les nerfs du mouvement, soit sur ceux de la sensibilité.
Des conséquences fécondes résultent de ces lois en physiologie, en hygiène^ en pathologie, en thérapeutique, en psychologie, etc. Quelques personnes pourraient peut-être croire que je fais de l'activité nerveuse l'intelligence et de la sensibilité le sentiment. Il n'y a lien dans mes observations qui tende à cela ; je ne fais que constater une relation , une influence du physique sur le moral, et réciproquement; personne ne conteste cette influence, qui résulte des lois établies entie le corps et l'âme, l'esprit et la matière.
J'ai également fait remarquer le parti que l'on pourrait tirer de ces principes, principalement pour les affections mentales : « Ne pourrait-on pas arriver à d'heureux résultats, dans le traitement de ces aflections, disais-je, par un choix intelligent des aliments qui agissent sur tel ou tel organe, et qui influent sur telle ou telle puissance morale? Je crois
CIIAriTRK X.
qu'il y aurait là une étude féconde pour les aliénistes. »
C'est principalement par son influence sur le système nerveux, comme instrument de l'àme, que la musique et Talimentation doivent fixer l'attention de l'hygiéniste, du médecin et du moraliste; car si l'alimentation et la musique, suivant leurs caractères spécifiques, peuvent agir sur chaque faculté de l'àme, ils agiront de même sur les organes matériels qui servent ces facultés.
Les lois auxquelles se rattachent les influences des aliments et de la musique, présentent donc un fait capital au point de vue physiologique et médical, et je dirai même philosophique, ou plutôt, surtout philosophique. Cependant, ceux mêmes qui ont le mieux traité de l'action des aliments et de la musique sur le physique et sur le moral, ont, jusqu'à ce jour, confondu leurs influences spécifiques; de prime abord, ces influences paraissent, en effet, complètement mêlées et inséparables, et, lorsque je parlais aux hommes les plus compétents d'arriver à cette spécification qui m'occupe depuis un si grand nombre d'années, ils me disaient qu'ils croyaient impossible de trouver un fil conducteur dans ce labyrinthe inextricable. Mais maintenant, rien ne paraît plus simple, plus clair, plus évident que cette spécification, comme d'aifleurs toute vérité que l'on cherche et que l'on arrive à établir.
Il est facile de voir qu'il en est de tous les beaux-
arts comme de la musique; ils ne diffèrent que du plus au moins, au point de vue de leur influence spécifique : il y a une peinture, une sculpture, une architecture, etc., qui influent spécialement sur l'intelligence ou sur le sentiment, ou sur l'un et l'autre tout à la fois, de même sur les organes qui servent ces facultés.
11 est important d'observer, au point de vue de la science et pour se guider dans la pratique, que les individus sont plus ou moins sensibles à la musique; sous ce rapport, on peut les classer en quatre catégories bien tranchées :
1 " Les uns sont incapables de transformer les ondes sonores en mouvement physiologique ; ceux^ par exemple, qui ont les nerfs acoustiques paralysés, tels que les sourds ;
2" D'autres sont susceptibles de transformer les ondes sonores en mouvement physiologique, mais bien imparfaitement; ils entendent les sons et là se borne leur faculté musicale; les mélodies les plus suaves, l'es plus émouvantes ne disent rien à leur àme; pour eux, elles ne sont que du bruit, des sons indifférents. J'ai connu plusieurs personnes dans ce cas qui ont attiré mon attention d'une manière toute particulière;
3° D'autres encore transforment très bien les ondes sonores en mouvement physiologique, et ce dernier en mouvement psychique ; mais ils sont incapables du mouvement de retour. Ceux-là, non seulement entendent les ondes sonores, mais ils comprennent aussi ce qu'elles expriment; ils sont à même d'apprécier les trésors de la musique, mais ils ne peuvent s'exprimer dans ce langage. Le nombre de ces personnes est grand;
4° D'autres enfin, transforment très bien le mouvement dans toute la série : le mouvement mécanique des ondes sonores en mouvement physiologique, le mouvement physiologique en mouvement psychique et réciproquement. Ce sont les vrais artistes, ils comprennent ce langage et peuvent le manifester;
Entre celui qui a le plus de dispositions naturelles ou de facilités acquises, pour exprimer ainsi ses pensées et ses sentiments par l'accent et la mélodie, et celui qui en a le moins, il y a une infinité de degrés où chacun trouve sa place.
Il est également à remarquer qu'il y a des personnes plus aptes à comprendre la musique, exprimant simplement le mouvement, la mesure et ne s'adressant qu'à l'intelligence, que la musique sentimentale, et réciproquement.
Il est donc bien évident que la musique aura plus ou moins d'effet, suivant la nature des individus, et il
est important de tenir compte des différences , si l'on tient à apprécier avec justesse les résultats que l'on veut obtenir.
On ne doit pas perdre de vue également que les organisations peuvent changer en passant de l'état ordinaire à l'état de maladie, et que, dans ce passage, celui qui était tout à fait indifférent à la musique peut y devenir très sensible et réciproquement.
L'une des plus grandes illustrations médicales de l'Italie, le docteur César Vigna, fondateur et directeur de l'établissement des aliénés de Venise, dont nous avons parlé précédemment (voirie chap. IX), s'est appliqué d'une manière toute spéciale à faire connaître en Italie, la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif que nous avons formulée, et ses diverses applications.
C'est vraiment pour nous une bonne fortune inattendue, de voir un savant qui ne nous était connu que par sa haute réputation de science et de dévouement , et auquel nous étions personnellement complètement étranger, venir soutenir ces principes comme si lui-même les avait formulés pour la première fois, avec une ardeur et un désintéressement que l'on ne peut avoir que pour la vérité reconnue.
L'éminent praticien a consacre nnc brocliure de cent pages à la loi de la propagation à distance des affections et des phénomènes nerveux expressifs, et un mémoire académique à la contagion des affections mentales qui s'y rapportent
Jl a non seulement contrôlé les principes énoncés, mais il a apporté, à l'appui d'une démonstration complète, Fexpérience et les faits recueillis dans sa longue carrière médicale , passée dans un milieu des plus favorables à l'étude de ces questions. Il a traduit, commenté et apprécié notre travail en l'approuvant de tous points; nous nous bornerons à citer ici quelques passages et quelques parties du texte de son travail qui justifient nos citations et les expliquent.
(( M. Rambosson, » dit-il, « a parfaitement démontré le principe de la transmission et de la transformation du mouvement expressif, et après ^.'avoir formulé avec une grande précision et mis en pleine évidence, il en a fait comme il suit l'application à la musique » fpage 3), suit la citation.
Il ajoute que : « Ces phénomènes du son ne peuvent s'expliquer que par ce principe qui est vraiment d'une fécondité incrovable ; de la hauteur de ce principe, M. Rambosson démontre facilement,
' CÉSABE Vigna , Inlorno aile diverse inpueuze délia musica sut fisico e sul morale, Milano, (clizioni Ricordi.
// Contagio morale, mémoire lu à l'Instiliit des sciences de Venise par le même auteur.
non seulement la nature et les effets de la musique, mais aussi la propagation à distance des affections et des phénomènes nerveux expressifs, etc. (p. de 3 à 7).
Il apporte ensuite à l'appui sa vaste expérience, et dit : « Ces principes constituent d'un côté les fondements rationnels'de la thérapeutique musicale, et de l'autre le guide de la critique des productions musicales (p. 9). »
Il consacre les pages suivantes au développement de ces idées; il appuie ensuite les rapprochements féconds qui se trouvent dans les principes qui expriment l'influence de la musique et ceux qui expriment l'influence des aliments sur le système nerveux, j)rincipes également formulés par M. Rambosson, dit-il (p. 25 à 28).
Il continue ses appréciations, et dit en parlant de l'application de la musique à la thérapeutique : (( Dans pareille matière dominait et devait nécessairement dominer un aveugle empirisme; l'influence de la musique était regardée comme un arcane mystérieux; mais avec la récente théorie de la transmission et de la transformation du mouvement expressif., cette action de la musique rentre dans la sphère ordinaire des influences physiologiques, et par cela même dans le domaine de la science (p. 49). »
Il ajoute : « Tout le secret de l'influence morale et physiologique de la musique sur le système nerveux, se trouve dans la transmission et la transformation du mouvement (p. 58). »
« Le mémoire de M. Rambosson, » dit-il encore, « révèle au-dessus de tout, le secret de l'influence de la musique sur le système nerveux, cette explication se trouve dans la loi de transmission et de transformation du mouvement expressif (p. 92). »
Il fait également voir combien est juste l'application de ce principe à la propagation à distance des affections et des phénomènes nerveux.
Voici quelques passages du texte qui justifient les citations précédentes et les développent :
Orbene, l'autore, M. Rambosson, lorisolve egregiamente col principio délia trasmissione e délia trasformaziorie del movimento. Dopo averlo formulato con molta precisione e messo in piena evidenza nelle antecedenii sue memorie, or ne fa, come segue, rapplicazione alla musica (p. 3).
E qui; prima di procedere aile varie determinazioni dell' influenza délia musica, devo premettere che l'applicazione del principio di Rambosson consuona mirabilmente coll' indole dei fenomeni e délie leggi accertate dell' acustica fisica e fisiologica (p. 4).
Ciô posto, il suono, come fenomeno esclusivamente proprio deir udilo, non puôspiegarsi altrimenti che col principio délia trasmissione e trasformazione del movimento, il quale, sebbene récente, è di una fecondità incredibile, si effettua non solo nella sfera doi mezzi fisici, ma in quella eziandio dei fenomeni fisiologici, patologici e psichici, risolve un' infinità di questioni, e si présenta come una formola algebrica, con cui si puo dare a priori \si soluzione di tutti i problemi che spettano ad una stessa classe, ad una medesima categoria.
Coir appoggio di una taie dottrina, l'autore si fece a dimostrare in altro scrilto non solo la natura e gli effetti délie belle arti e del linguaggio si naturale che conven-
zionale, ma a spiegare in oltre la trasmissione di una quantità di malattie, di tic, di moviinenti iiervosi, dal semplice sbadigiio fino ail' epilessia (affezioni nervose, che possono propagarsi per la vista), l'influenza del buono e cattivo esenipio, i delitli d'ogni natura, che si nioltiplicano talora in modo spaventoso, la epidemia de' suicidî e di certe foUie, il terrore panico degli uomini e degli animali, l'attrattiva, la comunicazione dei moti istintivi, ed anco la fonnazione e la modificazione dell' istinto, délia predisposizione, délia tendenza, e via discorrendo (p. 6).
In taie materia doniinava e doveva necessariamente dominare un cieco empirismo, essendosi senipre ritenuta la potenza délia musica, quanto straordinaria ed innegabile, altreltanto arcana e misteriosa. Ma colle recenta teoria délia trasmissione e délia trasformazione del movimento, anche questa recondita azione, rientrando nella sfera délie ordinarie influenze fisiologiche, va per ciô stesso a cadere nel doniinio délia' scienza (p. 49).
TuTTO il segreto deU'influenza morale e fisiologica délia nmsica sul sistema nervoso sta nel magistero dinamico délia trasmissione e trasformazione del movimento.
Per comprendere, poi, come una taie influenza reltamente usata nella cura délia psicopatia possa riuscire, a seconda dei casi, quando eccitante e quando sedativa, conviene fermare Tattenzione sopra quelle due grandi modalità patologiche che sono la innervazione emotiva e l'attività psichica. Esse costituiscono le condizioni fondamentali su cui si svolgono tulte le forme e varietà délia pazzia (p. 58).
Analizzando la memoria del Rambosson, dissi più sopra che tutto il segreto dell' influenza délia musica sul sistema nervoso sta nel magistero dinamico délia trasmissione e trasformazione del movimento.
Ora soggiungo, che in questo stesso magistero è riposta la ragione essenzialissima délie mirabili relazioni tra le originali creazioni del genio e le istintive virtualità del guslo. E la cosa rendesi évidente, quando si rifletla che
nella teoria doll' illustro francese il mpvimento psichico, il quale détermina i,^li originaiî concepimenti dell' arlisla, ripetesi per una série di trasfbrni:izioni fisiche e fisiologiche atfatto identico nei centri nervosi dell' uditore, colla sola differenza che, mentre il primo si gênera nell' inlerno in virtù di un' arcana attività e quindi eslrinsecamente si riproduce, il secondo parte da un eccitamento esterno, il quale, modificandosi a tenore délie vie che percorre per giungere ai centri, liesce a produrre in questi la stessa modalità psico-encefalica (p. 92.)
L'analyse que nous allons donner de l'expression musicale achèvera d'éclairer le sujet qui uous occupe.
Il y a des faits simples qu'il faut distinguer des faits complexes avec lesquels on les confond; il faut décomposer les phénomènes, en démêler les parties distinctes, si l'on veut arriver aux lois sur lesquelles ils reposent.
C'est ce que nous allons essayer de faire.
La parole peut nommer les personnes, les choses, les objets les plus simples, leurs qualités particulières, les détails les plus insignifiants, en un mot ^lle peut analyser les idées et les sentiments dans
' Cesark VlGNA. Intoriw allé diverse influeiize dclla miisica sul fisico e sul morale; Milauo, edizioni Ricordi.
leurs nuances les plus délicates, les plus imperceptiijles.
La musique n'exprime pas ces détails; elle n'exprime, pour ainsi dire, que les familles d'idées et de sentiments.
En minéralogie, les traits caractéristiques d'une famille, d'un genre, d'une espèce de minéraux peut s'appliquer à un grand nombre de corps qu'ils déterminent tous en général, mais aucun en particulier.
De même en botanique, de même en zoologie; les traits caractéi'istiques des familles, des genres, des espèces, peuvent s'appliquer à des milliers d'individus sans en déterminer un seul.
Eh bien, la musique n'exprime également que les traits caractéristiques des catégories, des familles d'idées et de sentiments, en sorte que le même air peut s'appliquer à des milliers d'idées et de sentiments qui présentent tous ces mêmes caractères généraux, mais qui peuvent, sous d'autres rapports, complètement différer entre eux ; de même que les espèces, les variétés, les races, les individus appartenant au même genre ou à une même famille en histoire naturelle.
C'est ce qui fait que tout le monde comprend la musique dans ce qu'elle a de général, mais que personne ne s'accorde dès qu'on veut préciser son expression et lui faire dire ce qui n'est pas en sa puissance, du moins dans son état actuel.
La parole a des effets plus précis que la musique, mais elle n'en a pas d'aussi puissants; en un clin d'œil la musique fait parcourir à l'àme toute l'échelle des sentiments. Elle peut faire passer de la joie la plus vive à une profonde tristesse ; de l'abattement aux élans les plus audacieux. Comme une divine enchanteresse, elle évoque en un instant tous les sentiments, toutes les passions qui sommeillent ou reposent inaperçus en nous-mêmes.
Un des maîtres éminents qui ont approfondi le sujet s'exprime ainsi : « L'amour, le désir, la joie, la tristesse, le plaisir, la douleur, l'enthousiasme, l'ardeur guerrière, toutes ces grandes émotions sont merveilleusement rendues par le chant. Mais gardons-nous, même dans la sphère où il excelle, de demander au chant trop de précision. Une voix de femme module un chant d'amour : est-ce son ami, sa sœur, son enfant qu'elle aime? Je n'ose l'affirmer, et le chant sans paroles ne me le dit pas avec une telle clarté que nulle erreur ne soit possible. Une autre voix chante, toujours sans paroles, une plainte déchirante. Que pleure cette âme? Est-ce un père, un fils, une fille, une amie.^ Il est arrivé à tout le monde d'essayer de le deviner et de prêter au compositeur une intention tout autre que la sienne »
La musique ne peut donc pas être, comme plusieurs le professent , la traduction littérale de la parole, mais elle doit être d'accord avec les idées, les
' Cn. LkvÊque, de l'Instilut, la Science du beau, I. II, 3*^ part, cliap. Y.
sentiments généraux exprimés, suivre leurs contours et leurs nuances; elle ne doit pas leur être étrangère, elle ne doit pas en être indépendante, comme quelques-uns le pensent également; pour une composition de deuil et de tristesse, il serait malséant et même ridicule de faire une musique gaie.
, On est naturellement conduit à cette question : la musique avec paroles ou la musique sans paroles, quelle est la préférable, pour la puissance des effets?
Cela dépend des dispositions de l'âme. Quand l'àme se berce naturellement de sentim'ents analogues à ceux que la musique exprime , elle préfère la musique sans paroles; elle a moins de distractions et se livre plus librement aux ondes mélodiques qui l'envahissent. Cette puissance de la musique est parfaitement exprimée en deux mots par une plume des plus compétentes : « Sa puissance est de raconter à chacun de nous le drame de son cœur'. »
Mais si l'âme est dans un état d'indifférence et de dégoût, les paroles exprimant des idées et des sentiments en harmonie avec ceux qu'exprime la musique ajouteront leur influence à celle de la musique, augmenteront son effet pour réveiller les idées et les sentiments assoupis. C'est peut-être ce qui fait que le commun des mortels est plus impressionné par la
' Marquise de Blocqueville, Soirées de la villa des Jasmins, t. III p, 197.
musique unie aux paroles, et que la généralité préfère l'art théâtral à l'art symphonique.
11 nous est facile maintenant de voir ce qu'est la musique au point de vue de la morale.
Une musique qui marque la mesure, le rythme, qui égaie l'esprit et aide au travail, est naturellement une bonne chose, un don de Dieu, au moins au même titre qu'un aliment fortifiant, un breuvage généreux produisant des effets analogues.
Mais la musique n'agit pas seulement sur le mouvement et sur l'intelligence, elle agit également sur la sensibilité et sur les sentiments.
Elle peut transmettre et réveiller tous les sentiments et leur donner une puissance d'un entraînement souvent irrésistible.
Les airs exprimant le courage, s'appliquent à toute espèce de sentiments courageux; or, il y a une infinité de sentiments courageux qui diffèrent pour chaque individu, et dans le même individu ces sentiments varient sans cesse et prennent une foule de nuances.
Les airs exprimant la douceur, la bienveillance, l'amour, ou une passion quelconque^ s'appliquent également à toutes les nuances infiniment variées de tous ces genres d'idées ou de sentiments.
Cette propriété que possède la musique, d'exprimer les généralités, lui donne une puissance qu'elle n'aurait pas si son expression était plus précise et qui permet de déterminer son caractère moral.
La musique excite en nous le courage, mais ce courage peut également servir le bien ou le mal, suivant les dispositions de l'ame , suivant la volonté de l'individu.
Lorsqu'une musique guerrière se fait entendre, peu à peu l'émotion gagne, Tardeur se réveille et le cœur le plus pusillanime se remplit d'un courage qui ne demande qu'à agir. Mais cette même musique guerrière qui anime de son esprit indomptable le valeureux soldat au champ d'honneur, peut également exciter le brigand et le pirate dans leurs coups de main les plus sauvages.
Suivant la disposition dan s laquelle l'âme se mettra, suivant la direction qu'elle donnera à ses pensées et à ses sentiments, la musique excitera en elle aussi bien l'amour de Dieu, l'amour de la patrie, l'amour de la famille, ou Famour désordonné de la créature. Sous l'influence d'une musique d'où s'épanchent les sentiments les plus tendres et les plus célestes, unie aux paroles des hymnes sacrées, l'âme pieuse s'exalte pleine d'une sainte ivresse pour son Dieu, elle s'abîme dans des extases inelfables. Mais que cette même musique soit appliquée à des paroles exprimant un amour profane, ou séparée par la pensée des hymnes sacrées qu'elle accompagne, et pliée par une âme passionnée aux sentiments terrestres qui l'animent, alors cette musique prêtera à la passion tous ses magiques accords et produira un entraînement irrésistible. Ainsi, une même mélodie peut
porter une personne à répandre son âme débordant d'amour dans le sein de son créateur, ou à s'abandonner à l'amour de la créature, selon les dispositions avec lesquelles elle se soumet à son influence.
La musique, en un mot, excite le genre d'idées et de sentiments dans lequel l'àme peut se bercer naturellement, instinctivement, ou volontairement et par choix, ayant de l'analogie avec le motif qu'elle exprime.
Lorsqu'un chant est adapté à des paroles, et que l'on suit le sens des paroles, que Ton s'en inspire, la musique y ajoute sa puissance, son entraînement soit pour le bien, soit pour le mal; si Ton fait abstraction des paroles, la musique seule excitera, elle ajoutera aux pensées et aux sentiments dans lesquels on se bercera naturellement, s'ils sont de même nature que ceux exprimés par la musique; dans le cas contraire elle pourra les contrarier, les affaiblir, les neutraliser.
Nous lisons dans un remarquable travail : « Cet art sans égal pour le bien et pour le mal, porte au comble les passions les plus sublimes et les instincts les plus pervers, transformant l'homme au point de rendre brave un individu timide, et sanguinaires des natures douces habituellement »
Ainsi, la musique possède une puissance d'autant plus redoutable qu'elle est plus grande, car chacun
^ Henhi Baudbillart, Séances et travaux de l'Àcadcmlc des sciences morales et politit/ues, 1873, l'^liv.
peut la rendre pour soi bonne ou mauvaise, suivant les dispositions auxquelles on veut faire servir son influence.
Platon, sans peut-être se rendre raison des faits, avait bien senti cette vérité : « Le rythme et T harmonie, dit-il, ont au suprême degré la puissance de pénétrer dans l'âme, de s'en emparer, d*y introduire le beau, et de la soumettre à son empire, mais c'est quand Véducation a été convenable ; le contraire arrive quand Véducation a été mal faite K
Ainsi, la musique est une force qui peut augmenter toutes nos puissances. C'est donc une bonne et excellente chose en elle-même, comme toute force physique, intellectuelle ou morale mise à notre disposition.
Il est vrai qu'on peut faire mauvais usage de cette force, de cette puissance, comme d'une force, d'une puissance quelconque, mais alors est-ce la faute de la musique? — Non certainement, mais bien de la volonté qui en détermine l'usage.
Cependant, on est obligé de reconnaître que l'emploi que l'on en fait généralement dans nos théâtres, dans nos salons, est profondément démoralisateur, à cause de l'impulsion que les circonstances, les paroles passionnées, ou triviales et grotesques qui souvent accompagnent la musique communiquent aux âmes; le poète a pu dire avec raison :
' Platon, République, liv. III,
La musc, de nos temps, ne se fait plus prêtresse, ' Mais bacchante, et le monde a dégradé ses dieux.
(A. DE Musset.)
Un éminent écrivain dit également : « Quant an plaisir, aux langueurs, aux rêveries, à l'amour, Tinstitution moderne du drame musical ou de l'opéra... les hommes n'inventèrent jamais une effémination et une corruption plus délicieuse, mais plus dangereuse de la virilité des âmes. » Cette manière de voir de M. de Lamartine ne doit pas être prise dans toute sa généralité, mais enfin elle exprime une vérité relative.
La musique est donc, lorsqu'on se laisse aller à son impulsion, comme une deuxième âme qui nous envahit et nous impose tour à tour son calme et son ardeur, ses joies ou ses tristesses ; elle se rend maîtresse du logis tout entier : la circulation du sang, les battements du cœur, les mouvements nerveux finissent même par lui obéir. Elle excite, elle calme, elle entraîne comme la poésie, comme l'éloquence, et de même que ces puissances, entre les mains de l'homme elle devient une épée à deux tranchants, suivant qu'on l'applique au bien ou au mal.
La musique, avons-nous dit, est née des émotions profondes, des pensées élevées jointes aux grands sentiments qui, débordant du cœur humain, se sont épanouis dans le chant; c'est un langage qui conserve la propriété de réveiller dans nos semblables
des pensées^ des sentiments analogues à ceux qui lui ont donné naissance et d'exciter aux grandes actions.
Nous devons conserver à la musique cette noble destination qui lui est naturelle; c'est aller contre Tordre des choses et profaner une beauté céleste, que de la faire servir aux pensées vulgaires, indifférentes ou triviales, et aux sentiments, aux émotions qui les accompagnent, à l'excitation des passions mauvaises. « Chanter, c'est éclater devant l'homme ou devant Dieu. Tout chant est une explosion du cœur et de l'esprit \ » Cela devrait être, si cela n'est pas.
Un des savants qui ont le plus approfondi ce sujet, s'exprime ainsi : « La seule chose qui ressorte bien clairement des notions que les plus anciens philosophes nous ont transmises sur la musique, c'est qu'autrefois la musique avait un caractère auguste et sacré; qu'elle était étroitement unie aux croyances religieuses et non moins étroitement associée aux pratiques du culte, comme aux actes les plus importants de la vie publique et privée \ n
La musique est le langage le plus élevé et le plus entraînant; c'est l'interprète de toutes les grandes et nobles passions ; elle doit traduire nos aspirations vers l'Éternel, nos sentiments pour la patrie, pour la famille, en un mot notre ardeur pour le bien.
' De Lamartine.
' G. Kastner, de l'Institut, Parémiologlc musicale, p. 4.
Elle a le don de graver d'une manière indélébile au fond de l'àme humaine, les paroles qu'elle accompagne et les sentiments qu'elle exprime. Quel immense parti ne pourrait-on pas en tirer dans l'éducation, si dès l'enfance, on faisait répéter en chants simples et gracieux, les préceptes divins que l'homme ne doit jamais oublier, et les sentiments élevés qui doivent le guider ici-bas.
C'est l'usage principal qu'en faisait l'antiquité et que nous oublions trop. Platon envisageait les choses ainsi, lorsqu'il a donné de la musique cette admirable définition, qui exprime ce que la musique devrait être si elle n'exprime pas ce qu'elle est toujours : « C'est l'art qui^ réglant la voix, passe jusqu'à l'âme, et lui inspire le goût de la vertu »
Des faits importants , qui portent avec eux un grand enseignement, viennent à l'appui de ce que nous avançons ; nous en citons avec choix un certain nombre dans notre ouvrage les Harmonies du So)i et f Histoire des Instrumenls de Musique.
Nous croyons qu'il y a bien des réformes à faire et bien des améliorations à introduire chez nous dans l'usage de la musique, et nous ne sommes pas seul à penser ainsi. Il n'est pas inutile de reproduire le passage suivant d'une lettre ministérielle écrite en 1872 à M. Ambroise Thomas, président du comité
' M. Fouillée, la Philosopltie de Platon, 372.
des études musicales; elle est encore pleine d'actualité :
(( J'ai été souvent frappé de n'entendre chanter, dans les réunions d'ouvriers ou de paysans, que des airs très vulgaires. Il n'y a que cela dans la mémoire de nos compatriotes. Autrefois, l'Opéra-Comique fournissait le répertoire des rues; à présent ce sont les cafés-concerts. La lubricité et la sottise des paroles servent de véhicule à des airs qui ne sont ni moins plats, ni moins sots. On chante ces vilenies, ou plutôt on les hurle à plein gosier, pour le seul plaisir de faire du bruit »
11 y a évidemment un service immense à rendre au pays, en adaptant à des chants simples, à la portée de tous, des paroles qui élèvent l'àme et excitent aux nobles actions.
Nous devons, à moins de laisser ce travail incomplet, parler ici d'un autre effet de la musique.
Outre une influence directe sur l'organisation, sur l'activité, la sensibilité, l'intelligence, le sentiment, la musique peut avoir sur l'homme une influence indirecte par les pensées, les sentiments qu'elle
* Lettre de M, Jules Simon, alors ministre de l'instruction publique.
réveille, qu'elle rappelle, sans les exprimer directement. C'est une inlluence que l'on peut appeler nostalgique.
Lorsque l'âme se laisse envahir par les pensées et les sentiments des choses du pays, que ces pensées et ces sentiments deviennent comme une idée fixe dont elle ne peut plus se distraire, alors elle est dans un état maladif, dans une espèce de monomanie que l'on appelle nostalgie, vulgairement maladie du pays, et qui peut quelquefois entraîner la mort. Ramazzini parle d'une nostalgie épidémique qui, sur cent soldats atteints, permettait à peine d'en sauver nn seul.
Mais, depuis le plus fort degré de nostalgie jusqu'au souvenir le plus fugitif, jusqu'au plus faible regret de ce que l'on a quitté, et qui produit quelquefois une douce mélancolie, il y a une infinité de degrés, et ce n'est que dans l'état extrême qu'il y a maladie.
On comprend qu'il n'y ait pas un individu qui ne soit plus ou moins susceptible de nostalgie; car, sur la terre étrangère, qui ne regrette plus ou moins la patrie absente, les lieux où il reçut les premières caresses de sa mère, son inefi'able sourire et ses doux baisers; les sentiers où il aimait en respirant le parfum des fleurs, le temple saint où le chuchotement de ses prières montait avec l'encens, le champ sacré où reposent du dernier sommeil les êtres qui
lui furent chers, etc., etc? tous ces souvenirs prennent alors des proportions magiques, ils font entrevoir une atmosphère d'idéal et mystérieux bonheur perdu, et que Ton sent ne plus pouvoir retrouver loin des lieux où ils ont pris naissance.
Il est facile de voir que la nostalgie est produite par la loi de l'association des sensations, des idées et des sentiments : un objet qui nous a frappé, un air que Ton a entendu dans telle ou telle circonstance, pourront, lorsque plus tard ils viendront de nouveau nous impressionner, faire revivre tout le cortège de sensations, d'idées et de sentiments qui les environnaient autrefois, et, aidés de l'imagination, produire une tristesse, une mélancolie plus ou moins profonde qui peut aller jusqu'à la maladie, et donner naissance à une vraie nostalgie.
On comprend ainsi que Ton peut éprouver de la nostalgie, ou quelque chose d'analogue, pour d'autres lieux et même d'autres objets que pour le lieu qui nous a vus naître : le marin, tranquille au sein de ses foyers, n'éprouve-t-il pas de la nostalgie au souvenir de la mer tumultueuse et de ces acres parfums, de son vieux navire, des régions lointaines qu'il ne reverra plus et qui ont gardé une partie de son âme? Et quelle émotion que celle du vétéran au souvenir de ses anciennes campagnes : les roulements du tambour retentissant, les accents du clairon sonore le saisissent ; il voit encore le drapeau
flotter au vent comme un météore enchanteur, il entend le canon, il sent la poudre, il frémit, il court, il vole au sein de la mitraille; le souffle enivrant de la gloire passe sur son front! tous ces souvenirs l'oppressent, l'accablent; il pleure et il chante en faisant revivre le passé. Qui n'a éprouvé cette espèce de nostalgie effrayante du passé que l'on voudrait faire revivre, produite par le vide de l'àme si poignant, sans fond et sans mesure, que fait un mort chéri que Ton appelle toujours et que l'on voudrait revoir, même à travers la tombe? Ah! oui, quelle nostalgie que celle-là, surtout lorsque l'on retrouve, que l'on revoit, que l'on touche les objets qui ont appartenu à cet être bien-aimé? Son ombre nous frôle alors et nous épouvante de tendresse et de terreur. Ah! enfant chéri, épouse adorée, père, mère tendrement aimés ! que vous faites alors verser de larmes à travers ces cyprès de la mort qui nous séparent de l'éternité.
La musique possède au plus haut degré le pouvoir de faire naître la nostalgie; aucun langage ne réveille d'une manière aussi puissante le souvenir de ce que l'on a aimé, les sentiments par lesquels on a été envahi, que les chants qui nous ont vivement frappés, surtout les chants de la première enfance.
Lorsque tout est éteint dans l'ame, elle s'éveille encore aux airs qui ont bercé nos premiers ans, et aux sentiments qui les accompagnaient. Un poète
cbarmant nous a traduit le cœur de tous en nous traduisant le sien dans les vers suivants :
Ah ! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance! Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin deux!
Ah ! comme ils voltigeaient, frais et légers oiseaux, Sur le palais doré des amours enfantines ! Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés, Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés !
(Alfred de Musset, Rolla.)
On connaît l'influence vraiment prodigieuse du Ranz des vaches, chant patriotique des Suisses. Air simple et rustique, mais fameux par les effets qu'il exerçait sur les montagnards helvétiens, lorsque, loin de leur pays, ses accents venaient les frapper.
Aussitôt revivaient pour eux toutes les scènes touchantes qui avaient entouré leur berceau : leur chalet, leur vieux père, les amitiés d'enfance, les monts escarpés, les glaciers et les vertes prairies ; tout s'animait et empruntait au lointain de magiques couleurs, de mystérieux enchantements; mille souvenirs s'emparaient d'eux et bouleversaient leur être; d'abord, une joie immense les inondait, mais bientôt succédait une mélancolie profonde et souvent une nostalgie incurable.
Les accents rustiques et si connus de ce chant national avaient une telle puissance sur les Suisses engagés au service de l'étranger, et principalement
sur les régiments à la solde de la France, que la plupart ne pouvait résister à son influence ; les uns désertaient malgré la discipline la plus rigoureuse, d'autres tombaient dans une langueur maladive et beaucoup mouraient. On fut obligé de défendre de jouer cet air sous peine de mort.
Nous devons ajouter que ce chant patriotique est loin de produire les mêmes effets que par le passé ; cela se comprend par les changements que la vie moderne a introduits jusqu'au sein des montagnes les plus solitaires. Le profond attachement à la patrie s'affaiblit en même temps que le profond attachement à la famille, et l'un et l'autre diminuent à mesure que la vie devient plus errante, que les moyens de communications avec les villes et avec l'étranger deviennent plus faciles. Au sein de distractions de toutes sortes, les pensées, les sentiments, les affections de l'homme éprouvent mille échecs au point de vue moral, et d'ailleurs, en se dispersant sur un plus grand nombre d'objets, ils perdent souvent en profondeur ce qu'ils gagnent en étendue.
On a quelquefois essayé^ dans des cas extrêmes, d'obtenir d'heureux eflets en réveillant d'anciens souvenirs, d'anciennes émotions; la musique est un des moyens les plus propices à employer dans ce cas : d'ailleurs les effets directs de la musique peuvent s'unir à son influence nostalgique pour en augmenter la puissance.
On peut citer des faits bien curieux sous ce rapport ; on a voulu ainsi tirer parti de l'influence que les mathématiques exerçaient sur l'académicien Lagny, et certains airs guerriers sur Monge, de l'Académie des sciences, lorsque la médecine désespérait de l'état de ces savants; le docteur Maynard^, mourant de fatigue et d'inanition dans l'immensité d'un désert, à 3,000 lieues de la France, est sauvé par l'un des plus populaires refrains du pays : Je vais revoir ma Normandie, qui vint le réveiller de sa léthargie.
Tous ces faits se rapportent plus ou moins à la cause qui produit la nostalgie , c'est-à-dire à la loi de l'association des idées, des sentiments et des sensations; cette influence indirecte de la musique est importante, elle mérite d'attirer l'attention du praticien, et surtout elle ne doit pas être négligée quand on veut spécifier les divers effets de la musique.
La musique a donc une puissance bien extraordinaire et qui de prime abord paraît bien mystérieuse, car elle peut produire sur ceux qu'elle impressionne une émotion, un entraînement, en un mot des effets non seulement aussi grands que ceux qui lui ont donné naissance, mais même plus grands quelquefois ; car aux sentiments qu'elle exprime peuvent s'ajouter ceux qu'elle fait naître.
Nous pouvons résumer ainsi ce que nous venons de dire sur la musique :
1° De temps immémorial, on a tenté de guérir les maladies physiques et morales, surtout les affections nerveuses par l'influence de la musique ; cependant, si malgré de nombreux essais, son application à l'art de guérir n'a pas fait de progrès, cela vient, croyons-nous, de ce que ne sachant pas au juste à quoi s'en tenir sur la nature de son influence en thérapeutique, on a été obligé de procéder d'une manière tout à fait empirique.
2" La musique a une influence générale par laquelle elle révèle naturellement, spontanément ce qu'elle exprime, et produit un effet analogue sur tous ceux qui l'entendent. — Cette influence inexpliquée jusqu'à ce jour, s'explique très bien par la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif.
3" Cette influence générale déterminée et expliquée, on peut aller plus loin. — Cette influence générale étant complexe , nous l'avons analysée et nous sommes arrivé aux résultats suivants : 1° Il y a une musique qui agit spécialement sur l'intelligence et sur les nerfs moteurs ; 2" Une musique qui agit spécialement sur les nerfs de la sensibilité et sur les
sentiments; 3" Une musique qui agit tout à la fois sur les nerfs moteurs et sur les nerfs sensitifs, sur l'intelligence et sur les sentiments; c'est ce qui a lieu le plus souvent.
4° Il résulte des faits exposés, de si curieuses et de si importantes analogies entre les effets de la musique et ceux des aliments modificateurs du système nerveux, que les lois qui les régissent peuvent se formuler dans les mêmes termes. Des conséquences fécondes en découlent.
5° On peut établir un ordre, une méthode en hygiène, en médecine, en morale, pour tirer parti de ces influences spécifiques, surtout pour le traitement des maladies mentales et des affections nerveuses en général.
6° Au point de vue de la science et pour se guider dans la pratique, il est bon de distinguer les individus d'après leur activité esthétique, et sous ce rapport nous avons fait voir qu'ils se classent en quatre catés:ories naturelles bien tranchées.
7" Il est important de remarquer qu'outre Vinfluence directe, la musique peut avoir sur l'homme une influence indirecte , par les pensées, les sentiments qu'elle rappelle sans les exprimer directement^ et cela d'après la loi de l'association des idées. Les faits qui se rapportent à cette puissante influence que l'on peut appeler nostalgique , sont nombreux.
8" La musique est une force, une puissance qui peut réveiller, entretenir et augmenter nos forces
CHAPITUt: X.
organiques, intellectuelles et morales; en un mot toutes nos énergies; elle est donc en elle-même une excellente chose , quoique cependant on puisse en faire un mauvais usage. Il en est de la musique pour l'hygiène morale comme pour l'hygiène physique : elle doit être employée avec prudence et sagesse partout oii l'on a souci de l'améhoration de l'homme, alors elle devient un moyen puissant d'éducation aussi bien de l'homme fait que de l'enfant.
La loi <lc la Iransmission cl «le la tfanmiforinatioai <lii mouvement exprossir appliquée au lau-
Du langage naturel el du langage convenl ionnel. — Caractères essentiels de l'un et de l'autre. — Du langage naturel chez l'animal, — Caractères spécifiques qui distinguent l'homme de l'animai dans le langage ' .
Il est facile de voir que la lot de la transmission et de la transformation du mouvement expressif établit parfaitement la ditlerence qu'il y a entre un langage naturel et un langage conventionnel, la nature et les propriétés de chacun.
On appelle langage naturel, celui qui se produit naturellement, spontanément et qui est également compris naturellement, spontanément chez tous les individus de la même espèce.
L'homme et l'animal possèdent un langage na-
' Nous avons fait une application spéciale de cette loi au langage dans un Mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques, année 1877, et inséré dans le Recueil de ses séances; Voir également une autre mémoire inséré dans le même Recueil, année 1880-1881 : Origine de la parole, elc.
CHAPlTRi: XI.
turel ; inutile de faire remarquer qu'il est plus étendu et plus varié chez l'homme que chez l'animal et en harmonie avec toutes ses facultés.
L'homme peut de plus, à l'aide de ses connaissances actuelles, se créer un langage conventionnel^ c'est-à-dire, attacher à tel signe, à tel geste, à telle parole, la signification que bon lui semble et se former ainsi un langage, et même une langue complètement artificielle ou conventionnelle.
Mais il est bien évident que cette langue ne sera pas comprise naturellement, spontanément, par tous, comme le langage naturel ; elle ne sera pas une langue naturellement universelle comme lui; il n'y aura que les personnes qui seront au courant de ce que l'on sera convenu de faire exprimer aux signes, aux gestes, aux mots, qui la comprendront.
Jouffroy, qui a étudié la question du langage avec tant de sagacité, exprime cette idée avec la clarté et l'éloquence qui lui sont propres :
(( Pour tout homme qui ignore le français, dit-il, le mot maison^ non seulement ne représente pas la chose particulière qu'il me désigne à moi qui le sais, mais il ne représente rien du tout, il n'est pas signe, c'est un vain son qui n'a aucune valeur. En est-il de même du cri qui indique la douleur? Non : poussez ce cri parmi les Hottentots, les Chinois, les Hindous; qu'il frappe l'oreille d'une créature humaine quelconque, il sera immédiatement interprété de la
même manière , il sera uniformément et universellement compris comme le signe de la douleur \ »
Plus loin il ajoute : « Ces différences radicales entre les signes naturels et les signes artificiels expliquent l'universalité de ceux-là et la particularité de ceux-ci. Les premiers étant spontanément compris et employés en vertu des lois de la nature humaine , doivent être compris et employés dans le même sens par tous les hommes, si la nature humaine est utie. Et c'est aussi ce que l'expérience nous apprend. Les seconds étant l'œuvre arbitraire des hommes et de pure convention , peuvent varier de peuple à peuple, et s'il en est ainsi, présenter pour chaque peuple, un système spécial inintelligible à tous les autres. C'est aussi ce qui existe en effet ^ »
Il y a donc une différence essentielle entre le langage naturel et le langage conventionnel : le langage naturel naît naturellement, spontanément, et il est compris de même, au moins dans ce qu'il a de plus général; il est donc naturellement langage universel.
Le langage conventionnel ne naît pas naturellement, spontanément; il est le produit d'une convention, et il n'y a que ceux qui sont au courant de cette convention qui le comprennent.
' Nouveaux mélanges philosoplii(iiies,yi. 282. - Ilnd., p. 302.
Mais, Pourquoi le langage naturel révele-t-il 'par lui-même, sans élude, sans convention préalable, la sensation, Vidée, la pensée, le sentiment?
Ce problème n'a pas été résolu ; cependant il domine toutes les questions qui ont rapport au langage : questions d'origine, de nature, de formation des langues, et même questions de nature, d'origine et de formation des idées.
Bien loin d'avoir été résolue, cette question a toujours été regardée, même par les plus vigoureuses intelligences qui l'ont agitée, comme insoluble, comme un fait irréductible et indémontrable.
Jouffroy qui résume tout ce que la science et la philosophie ont dit de plus avancé et de plus profond sur ce sujet, s'exprime à cet égard de la manière la plus catégorique :
(( Un cri est jeté par ma nourrice, dit-il, moi, enfant au berceau, je comprends ce signe. Comment? J'ai démontré que ce n'était pas par induction de la corrélation observée en moi entre ce signe et ce qu'il signifie. Comment donc le comprends-je? Évidemment, il n'y a aucune explication possible de ce fait. . . Ce qui revient à confesser que deux phénomènes, celui de l'invention et celui de la compréhension du signe naturel, sont deux faits irréductibles, deux
lois primitives de notre nature , par lesquelles une foule de phénomènes peuvent être expliqués , mais qu'elles-mêmes ne sauraient l'être, parce qu'elles ne dérivent d'aucun autre dans lequel on puisse les faire rentrer*. » L'éminent penseur comprenait toute l'importance de la question, car il insiste sur cette idée :
(c La conception de la chose signifiée à Toccasion du signe naturel, ajoute-t-il plus loin, a donc des analogies dans la nature humaine, mais reste un fait spécial et irréductible. Il en est de même de la production spontanée du signe à l'occasion du phénomène intérieur qu'il doit naturellement exprimer. Ce phénomène a aussi ses analogues dans notre nature, mais il reste distinct de tous les faits semblables, et demeure irréductible et primitif 2. »
Ainsi , les propriétés essentielles du langage naturel ont été regardées jusqu'à ce jour comme des faits primitifs, irréductibles, indémontrables. Malgré cette affirmation si catégorique, si souvent répétée sous toutes les formes , par tous ceux qui ont étudié cette question;, nous croyons qu'il est possible de démontrer ces propriétés, de s'en rendre compte, et que l'application du principe de la transmission et de la transformation du mouvement expressif, tel que nous l'avons formulé, résout le problème.
C'est ce que nous allons essayer de démontrer, ou plutôt nous l'avons déjà démontré par tout ce qui
* Nouveaux mélanges pliUosopliiques, p. 291. = Ibhl., p. 296.
précède, nous n'aurons qu'à rappeler succinctement cette démonstration.
En effet, les pensées, les sentiments, les volitions, en un mot, toutes les opérations instinctives et intellectuelles, en se manifestant, produisent d'abord un mouvement cérébral, puisque le cerveau est leur siège; cela est bien démontré, et personne ne le conteste.
Ce mouvement cérébral ne reste pas enfermé dans le cerveau ; il se communique aux nerfs et aux muscles, et vient s'épanouir à l'extérieur, et se manifeste sur la physionomie, dans les gestes, les sons de voix, etc.
Puis, ce mouvement se communique aux ondes lumineuses et aux ondes sonores, en un mot au milieu ambiant, et va, par les transformations que nous avons indiquées, et sans se dénaturer, atteindre les sens des spectateurs et se reproduire d'une manière identique ou analogue dans leur cerveau ; par conséquent révélation et compréhension spontanée des pensées, des sentiments, des volitions, etc., en un mot des opérations intellectuelles qui ont d'abord donné naissance à ce mouvement cérébral, puisqu'à un mouvement cérébral identique ou analogue correspondent des phénomènes psychiques identiques ou analogues.
Inutile, croyons-nous, d'insister davantage sur ces faits qui ont été surabondamment démontrés dans les chapitres précédents.
Au point de vue de l'expression , nos organes sont des transmetteurs et des transformateurs de mouvements.
Mais ils les transmettent et les transforment plus ou moins bien.
Le sourd ne peut transformer le mouvement sonore, ni l'aveugle le mouvement lumineux, ni le paralytique le mouvement tactile, etc.
Chez d'autres ces transformations se font plus ou moins régulièrement , il y a plus ou moins perte ou déviation de mouvement, comme dans une machine plus ou moins perfectionnée.
C'est ce qui fait que le langage naturel, bien que compris de tous dans ce qu'il a de plus général, de plus élémentaire, ne Test pas de tous au même degré.
Dans cet enchaînement de transmission et de transformation de mouvement, le mouvement physiologique est comme l'équivalent du mouvement psychique , ou du moins le serait dans un être bien organisé, et le mouvement mécanique l'équivalent du mouvement physiologique ; c'est la suite d'un même mouvement sous des formes diverses, sans que sa coordination soit dénaturée.
L'enchaînement de la transmission et de la transformation du mouvement peut se continuer indéfiniment, en révélant toujours la pensée et le sentiment.
L'expression naturelle devient ainsi un inépuisable flambeau qui luit et propage sa lumière à travers le temps et l'espace.
On n'yrrive donc à l'âme que par le mouvement, et elle ne se manifeste à l'extérieur que par le mouvement; dans toutes ses manifestations il n'y a que mouvement et transformations de mouvement.
Mais il est évident qu'elle-même n'est ni un mouvement, ni une transformation de mouvement. Ainsi un langage naturel, quel qu'il soit, est la manifestation à distance de l'impulsion des âmes, impulsion qui donne lieu à un mouvement expressif qui se transmet sans se dénaturer.
Si les âmes pouvaient se toucher, elles se communiqueraient elles-mêmes directement leur propre impulsion , et par suite leurs pensées , leurs sentiments, leurs volitions, et par suite encore leurs plaisirs et leurs douleurs; mais ne pouvant se toucher, elles ne communiquent à distance que par le mouvement qu'elles déterminent dans des milieux intermédiaires.
Les propriétés particulières du langage naturel et celle du langage conventionnel ressortent parfaitement ici :
Dans le langage naturel, c'est Timpulsion, c'est l'action psychique elle-même qui détermine le phénomène, le signe qui est son expression propre; ce phénomène, ce signe n'est qu'une continuation et une transformation du mouvement psychique passant par des milieux divers , en atteignant les âmes et influant sur elles, il leur révèle la sensation, l'i-
dée, la pensée, le sentiment qui lui ont donné naissance.
Dans le langage conventionnel, l'impulsion, l'action psychique n'est plus un mouvement immédiat produit par la pensée et le sentiment, c'est un mouvement neutre, si je puis m'exprimer ainsi, qui ne dit rien par lui-même, mais qui, à cause de cela même, peut indiquer ce que l'on veut par convention .
Le langage conventionnel ne peut, par conséquent, faire naître par lui-même nécessairement, fatalement, la sensation, l'idée, la pensée, le sentiment qu'il exprime , parce qu'il ne transmet pas le mouvement propre de ces manifestations de l'âme. Mais il peut les faire naître en les rappelant à ceux qui sont au courant de la convention qui donne de la signification à ce langage. Le langage conventionnel est donc fondé non plus sur la transmission directe du mouvement psychique, mais sur la loi de l'association des idées; il dépend de cette loi.
Ainsi, le langage naturel est un mouvement psychique naturellement, directement transmis et transformé, révélant par lui-même la sensation, l'idée, la pensée, le sentiment qui lui ont donné naissance; le langage conventionnel est un mouvement psychique arbitraire ou conventionnel, dont les propriétés reposent sur la loi de l'association des idées, et qui demande une étude préalable pour être compris.
M. le professeur Pascal Fornari, de Milan, secré-
taire général du Congrès international pour les sourdsmuets, directeur du journal VEducatore italiano, l'un des savants les plus compétents au point de vue de la théorie du langage, a fait l'application de notre loi de la transmission et de la transformation du inouvement expressifs à la parole et au langage en général, et a résumé ce que nous avons dit sur ce sujet en l'approuvant de tous points :
« M. Rambosson, dit-il, à notre avis, a rendu évidente la relation qui existe entre l'instrument naturel de la parole et celui de la pensée , de manière que l'action sympathique des deux instruments est montrée telle qu'ils ne peuvent se séparer l'un de l'autre. » Plus loin «... Cette loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif, si bien formulée par M. Rambosson, lequel a ainsi le grand mérite d'avoir su, dans une question aussi ardue, trouver une loi en harmonie avec cette dynamique de transformation du mouvement, etc.» {VEducatore italiano, année 1882, p. 335,336
En parlant du mémoire que nous avons lu à l'Aca-
' n... Il Rambosson, a mio vedere, piu que. tant'i filosofi e scicnziati, pose il dito sut piinto xero, facendo rilevare la relazione che Vistrumento naturale délia parola ha con quello del pensiero, si cite Vazione simpatîca dei due strumenti è taie da non potcrsi scindere l'une d^elValtro, »
«... Délia legge di trasmissione e di trasformazionc del movimento espressivo cosi ben formulata dal Rambosson, il quale ha cosi il merito grande di aver saputo in questione tanto ardua, trovare une legge consona a quella dinamica infisica, del movimento transformandosi, etc. » {VEducatore italiano, année 1882, p. 335-336.)
demie des sciences morales et politiques (Institut de France), sur VOrigine de la parole et du langage parlé Le savant professeur est non moins explicite et fait voir avec une habile sagacité et une vaste science, la vive lumière que la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif, projette sur les questions les plus ardues qui ont rapport aux origines du langage et à ses causes génératrices.
La fécondité de cette loi est facilement saisie par ceux qui ont profondément étudié la question du langage. En parlant des rapports du langage d'action et de la parole, un maître éminent dans l'art de parler et décrire s'exprime ainsi : «... A ce moment-là, se passe un phénomène analysé d'une façon bien remarquable ef bien neuve dans les études récentes de M. Rambosson. C'est ce que ce penseur éminent appelle le phénomène de la transmission dans le langage. Il faut voir^ dans son beau travail, comment la parole, mise en mouvement par le premier interlocuteur, continue ce mouvement dans Tâme de celui qui écoute et se métamorphose, par une double transformation, d'abord de pensée en langage, et, réciproquement, de langage en pensée.
« Cette remarquable théorie se vérifie de tous points dans l'analyse du fait qui nous occupe ^ »
* Mémoire inséré dans le Recueil des séances et travaux de Vjcadémie, livraison de décembre I88I, et de janvier 1882.
' Vjit de parler, page 40. Cet ouvrage avec VArt d'écrire, dont
J'espère que Ton voudra bien nous pardonner les citations littérales que nous donnons à l'appui de nos études, et dont notre modestie souffre quelque peu; les résultats que nous apportons sont nouveaux et, malgré la clarté que nous nous efforçons de mettre dans leur exposition, ils ne sauraient se passer du suffrage des hommes compétents.
Il est bon , croyons-nous, d'étudier ce qui se passe chez l'animal, sous le rapport du langage, en même temps que ce qui se passe chez l'homme; car, ce que Ton observe chez l'un peut jusqu'à un certain point éclairer ce qui se passe chez l'autre et le mieux faire ressortir; les différences mises en regard sont d'ailleurs plus frappantes.
J'appelle âme le principe qui anime l'animal comme celui qui anime l'homme, tout en tenant compte des différences.
Lorsqu'une chose quelconque impressionne l'âme de l'animal, un mouvement de retour se produit aussitôt.
M. Rondelet, professeur honoraire de philosophie, vient de doter le monde des lettres, est l'œuvre de toute une vie d'étude sagace et profonde. Ceux qui ont eu l'avantage d'entendre l'éminent auteur, savent qu'il n'a eu qu'à suivre l'inspiration de sa pratique de tous les jours, pour faire ces deux ouvrages vraiment classiques dans leur genre.
L'âme communique d'abord ce mouvement au cerveau, et par suite aux nerfs, aux muscles et à toute l'organisation.
De là l'air, l'attitude, la démarche de l'animal, et quelquefois des cris, des sons inarticulés et des actes.
Tout cela constitue un langage naturel spontané, dans lequel il n'entre aucune convention, et qui est compris au moins de tous les animaux de la même espèce.
Un coup violent, par exemple, atteint un animal. Que se passe-t-il chez-lui ?
Il y a impression des organes extérieurs, cette impression est conduite au cerveau par l'intermédiaire des nerfs, et par suite de l'impression du cerveau, l'âme de l'animal perçoit le résultat de l'impression et sent la douleur.
Mais là ne s'arrête pas les phénomènes naturels pour une même impression.
L'âme de l'animal, par suite de cette perception et de cette sensation, réagit naturellement et fatalement à son tour, sur le cerveau d'abord, et par suite sur les nerfs, sur les muscles et sur tout son être; de là, son air, son attitude, sa démarche, ses cris, etc. ; en un mot, l'expression générale de la perception et de la sensation douloureuse qu'il éprouve.
Que la perception et la sensation soient différentes, l'expression est modifiée, mais l'enchaînement des phénomènes est le même.
Pénétrons plus intimement dans l'essence de ces phénomènes, et voyons ce qu'ils sont dans l'ensemble et l'enchaînement des mouvements transmis et transformés.
Le coup qui atteint l'animal est un mouvement physique.
Ce mouvement physique se transforme en mouvement physiologique dans les organes de l'animal, dans les nerfs et dans le cerveau. C'est le mouvement physiologique du cerveau qui atteint l'âme, lui révèle ce qui vient de se passer, et lui fait éprouver la sensation .
Cette transformation du mouvement mécanique en mouvement physiologique et en mouvement psychique, est facile à suivre.
Mais la série des transmissions et des transformations de mouvement ne s'arrête pas là.
Le mouvement physiologique de l'animal qui forme son expression naturelle est vu et entendu , et par suite il révèle ce qui se passe chez l'animal.
Mais comment cela peut-il se faire? Comment l'air, l'attitude, le cri de l'animal peut-il révéler naturellement, spontanément ce qui se passe en lui, sans enseignement , sans étude préalable ?
Nous l'avons vu précédemment, car le langage naturel chez l'animal est produit par la même loi de la transmission et delà transformation du mouvement qui préside au langage naturel chez Thomme.
Dans toute cette série de transmissions et de transformations de mouvement, c'est toujours le même et unique mouvement psychique qui se manifeste, mais avec des phénomènes particuliers, suivant le milieu dans lequel il passe ; repassant dans un même milieu, il reproduira toujours les mêmes phénomènes, et dans des milieux semblables des phénomènes semblables. Le mouvement psychique^ expression d'une âme , atteignant par suite de ces transmissions et de ces transformations, une âme semblable, y produira nécessairement des phénomènes semblables; de là, la révélation de la chose exprimée.
Or, tous les animaux de la même espèce ont des organes et des âmes semblables : un même mouvement s'y transforme donc nécessairement de la même manière et produit chez eux un même effet; il est par conséquent égàlement compris.
Chez les animaux qui diffèrent complètement d'organisation, le mouvement pourra ne pas être transmis et transformé, par conséquent ne pas être compris; dans ceux qui ont une organisation douée d'appareils à peu près semblables, le mouvement sera plus ou moins transmis et transformé, par conséquent plus ou moins compris.
L'observation et l'expérience se trouvent d'accord avec cette démonstration.
CIIAriTUE XI.
Nous avons vu ce qu'il y a de commun pour l'homme et pour l'animal, dans ces modes et dans ces lois de transmission et de transformation de mouvement.
Mais, pour Thomme, dans le langage naturel, il y a un point de la plus haute importance qui le distingue spécialement de l'animal , et que nous devons signaler tout particulièrement.
Toutes ces transmissions et ces transformations de mouvement, chez l'animal, se font nécessairement et fatalement; par conséquent, point important à remarquer, il ne peut avoir de langage conventionnel.
Lorsque l'homme agit instinctivement, tout se passe chez lui comme chez l'animal.
Mais l'homme peut ce que ne peut pas l'animal : il peut agir librement, et ici nous pouvons voir sa liberté en pleine évidence.
En faisant effort, en se faisant violence on peut retenir le mouvement du cerveau et par suite celui des nerfs, des muscles et des organes divers, et empêcher ainsi l'expression même naturelle d'avoir lieu.
D'abord on ne peut, en général, qu'imparfaitement retenir le mouvement de retour, le mouvement réflexe qui se produit naturellement, comme chez l'animal, mais avec le temps et à force de lutte, on
pourra parvenir à dominer parfaitement les organes, à ce point que les plus grands orages de notre âme ne s'exprimeront plus, seront muets à l'extérieur.
Non seulement l'àme peut empêcher les organes de l'exprimer, mais elle peut leur faire exprimer des pensées et des sentiments qu'elle n'a pas, ou même opposés aux siens, en imprimant au cerveau les mouvements que ces pensées et ces sentiments lui communiqueraient si elle les avait réellement. Ainsi, elle peut exprimer la bienveillance sur la physionomie et dans les gestes, lors même qu'elle éprouve les transports de la colère. Elle sent instinctivement ce qu'elle doit faire pour cela.
Dans ce cas, si elle produit avec justesse l'expression, on l'admire, on peut même être ému par des choses que l'on- sait être des fictions en se prêtant à rillusion. Les grands orateurs, les grands artistes possèdent à un haut degré ce talent de reproduire les pensées et les sentiments d'autrui ou étrangers à leur âme.
Mais si quelqu'un imite des expressions dans l'intention de tromper, on se sent révolté par le mensonge et l'hypocrisie.
De même que l'âme , par la puissance de sa volonté, peut plus ou moins arrêter son expression, c'est-à-dire la transmission de son propre mouvement et l'empêcher de se manifester à l'extérieur, elle peut plus ou moins empêcher une expression
étrangère, c'est-à-dire le mouvement d'une autre âme devenir jusqu'à elle et de l'envahir. Ce pouvoir va très loin, et lors même que les sens ont été impressionnés, elle peut encore, jusqu'à un certainpoint, empêcher ce mouvement de l'atteindre, de parvenir jusque dans son sanctuaire. C'est ainsi que l'on peut plus ou moins résister à la fatigue, à la peur, à la pitié, au plaisir, à la douleur, etc., etc., et par la lutte augmenter cette puissance de résistance.
Tous ces faits, bien loin d'être contraires aux lois que nous avons formulées , d'être des exceptions, en sont des conséquences et une nouvelle confirmation, et en même temps ils démontrent physiologiquement la liberté morale de l'homme, et la faculté qu'il possède d'établir des langues artificielles , conventionnelles, selon son bon plaisir.
L'âme agissant sur le cerveau n'est sans doute pas toute-puissante, mais elle est comme le pilote sur le navire ou le mécanicien sur la locomotive qui ont la direction des forces et des mouvements , et par conséquent la responsabilité.
On voit donc ici avec évidence, que Fâme humaine n'est pas un simple mouvement transmis et transformé, mais une force substantielle , initiale et plus ou moins libre, capable de diriger le mouvement par elle-même, et de modifier celui qui lui vient du dehors.
L'homme peut, de pins, perfectionner son langage
naturel, le subdiviser, le réduire en art, comme nous allons le voir.
Nous ne faisons que toucher ici à ces splendides questions, et on voit cependant quel rayon de lumière vient les éclairer à l'aspect de cette loi si féconde de la transmission et de la transformation du mouvement expressif. Il faudrait un volume spécial pour exposer toutes les questions qui en découlent au point de vue du langage et des beaux-arts.
là'A loi (le la ti*an«ml««ioii et <le la transformation (In monvement es^pressif dans la g^enèse des beanx-arts*
Perfectibilité du langage naturel; importance que pourrait avoir ce langage; fiiits curieux. — Les beaux-arts ne sont que le développement des diverses parlies du langage naturel. — Musi(|ue, gestes, danse, dessin^ etc. — L'univers comme langage naturel. — Le langage parlé est-il un langage naturel ? — Cycle idéal du perfeclionnement du langage et des beaux-arts.
Tout langage naturel est produit naturellement, spontanément, par l'influence des facultés instinctives et intellectuelles sur l'organisation.
Cette influence produit d'abord un mouvement du cerveau ; ce mouvement se communique aux nerfs, aux muscles, en un mot, à toute l'organisation et vient s'épanouir à Textérieur.
De là, l'air, l'attitude, les gestes, les cris, etc., qui révèlent naturellement et spontanément, les idées, les pensées, les sentiments qui leur ont donné naissance.
Ainsi, le langage naturel est produit naturellement et spontanément, sans étude, sans convention préalables, par la simple influence des facultés instinctives et intellectuelles sur l'organisation ; et il est compris de même, naturellement, spontanément, par la simple influence du mouvement expressif sur l'intelligence.
Le langage conventionnel repose bien également sur un mouvement transmis et transformé ; mais ce mouvement n'est pas produit par l'influence directe, immédiate, nécessaire de la pensée et du sentiment sur les organes ; c'est un mouvement auquel on fait exprimer ce que Ton veut par convention ; il ne révèle pas par lui-même la pensée , le sentiment : on est obligé d'être au courant de la convention qui lui a donné naissance pour le comprendre.
Il est facile de voir que les expressions naturelles qui concourent chez l'homme à exprimer ses pensées et ses sentiments peuvent se ranger sous diverses espèces : les sons inarticulés, les cris, les exclamations, le chant, le geste, la danse, le dessin, la sculpture, en un mot tous les beaux-arts.
Tous les beaux-arts ont leur origine dans l'essence même de l'homme; ils ne sont qu'un prolongement, qu'un développement régulier du langage naturel. Il est facile de s'en convaincre.
Notre but ici n'est pas d'entrer dans le détail des
lois particulières à chaque art, ni même d'étudier jusqu'à quel point tel art est plus propre que tel autre à exprimer la sensation, l'idée, la pensée, le wsentiment , mais seulement d'indiquer leur source, leur origine commune, et la loi générale qui les régit tous au point de vue de la transmission et de la transformation du mouvement.
On explique parfaitement par ce principe, tel que nous l'avons exposé, la nature, le mode d'action et les effets de tous les genres d'expressions, et en particulier de tous les beaux-arts.
Nous venons de le voir pour la musique et pour le langage naturel en général.
Si l'on examine les divers genres d'expression, et chaque ar,t en particulier, on verra que tout s'y passe comme dans la musique.
Qu'une pensée forte, qu'un sentiment puissant possède l'homme : le mouvement psychique qui se manifeste dans le cerveau, se communique aux nerfs, aux muscles et se manifeste à l'extérieur dans les traits, dans l'air, l'attitude, les gestes de l'individu, les sons inarticulés. Voilà le langage mimique'naturel dans toute sa généralité.
Même série de transmissions et de transformations de mouvement que pour la musique ; seulement au lieu de se transformer uniquement en mouvement physique sonore, le mouvement physiologique se transforme également en mouvement physique lumineux.
Ainsi : 1" Action de l'àme sur le cerveau et production du mouvement psychique;
2° Transmission de ce mouvement par le cerveau aux nerfs, aux muscles et transformation en mouvement physiologique;
3° Transmission de ce mouvement physiologique aux ondes lumineuses et aux ondes sonores et transformation en mouvement purement physique ;
4° Transmission du mouvement physique lumineux ou sonore à l'appareil visuel ou auditif des spectateurs, et transformation en mouvement physiologique;
5° Transmission de ce dernier mouvement au cerveau , transformation en mouvement psychique et compréhension.
Dans les chapitres précédents, principalement dans les chapitres VIII et IX, nous avons suivi ces mouvements d'étape en étape, et fait voir qu'ils ne se dénaturent pas dans leur transmission et leur transformation. Inutile, croyons-nous, d'insister de nouveau sur ce point.
De même pour la danse qui n'est qu'une face ou une extension du langage des gestes, elle est au langage mimique proprement dit ce que le chant est à la parole.
Ce qui se passe pour les expressions les plus fortes,
les plus accentuées, se passe également pour les plus faibles, les plus fugitives. C'est le même mode de transmission et de transformation de mouvement, la même loi y préside, quel que soit le degré de l'intensité expressive.
Cependant , bien que le langage mimique naturel soit compris de tous dans ce qu'il a de plus général, de plus élémentaire , il ne l'est pas de tous au même degré. C'est ici comme pour la musique.
Lorsqu'un artiste, ou une personne quelconque ne veut pas s'en tenir à ce que le langage des gestes a de plus simple et de plus élémentaire , mais qu'il veut se perfectionner dans ce langage, qu'il veut préciser les expressions ou en faire naître de nouvelles, que fait- il
Il se pénètre de l'idée, du sentiment qu'il veut exprimer^ mais en général il ne sent d'abord que vaguement l'impulsion qu'il faut donner au cerveau, pour produire et accentuer le mouvement naturel qui est son expression et qui doit traduire son idéal. Il hésite, il tâtonne, il se reprend, et ce n'est que peu à peu et par de longs exercices qu'il parvient à donner l'impulsion, qui convient, et à rendre les nerfs, les muscles et toute l'organisation souple et obéissante , c'est-à-dire bon conducteur du mouvement imprimé au cerveau.
On conçoit que les mimes les plus éminents puissent laisser encore beaucoup à désirer sous ce rapport.
Il est bien évident que l'expression idéale dans ce genre , ne serait parfaitement comprise que des personnes dont les organes auraient assez de perfection, pour transformer le mouvement qui constitue l'expression , dans toute son intégrité.
Les autres ne la comprendraient que plus ou moins suivant qu'elles approcheraient plus ou moins de cet état ; puisque leur nature imparfaite ne pourrait transmettre et transformer qu'imparfaitement les délicatesses du mouvement qui constituent l'idéal de l'expression.
V^oici quelques faits propres à faire comprendre l'importance que pourrait acquérir ce langage.
L'histoire des voyages nous fait voir à chaque instant que le langage des signes naturels est celui auquel on a naturellement, instinctivement recours, lorsque l'on est en présence de personnes dont on ne connaît pas la langue, et de plus, qu'en général, les intelligences les moins perfectibles et les peuples les plus arriérés dans la civilisation , tels que les sauvages, ont une grande aptitude pour les signes; souvent ils s'expriment plus par signes que par la parole.
On a même fait sous ce rapport, un travail curieux et précieux pour le philosophe, on a comparé les signes mimiques naturels des sauvages à ceux des sourds-muets. Pour bien des choses ces signes sont identiques. M. Degérando s'est occupé de ce sujet avec
une profonde science : il a également apprécié le beau travail de M. Akerly sur la comparaison des signes \
L'histoire nous présente également de nombreux faits où la nature humaine est prise, sous ce rapport, dans une manifestation tout à fait spontanée.
Dans la retraite des dix-mille , Xénophon nous dit que quelques joursaprès avoir traversé l'Euphrate, ils furent obligés de parler par signes, comme à des sourds, aux habitants de quelques villages qu'ils traversèrent etdont ils ne connaissaient pas la langue.
Ovide également, ne connaissant pas la langue que l'on parlait au lieu de son triste exil , demandait au langage naturel ce que la parole lui refusait : « Ils ont entre eux un jargon qui leur est commun, dit-il, moi, j'ai recours aux signes pour me faire comprendre. »
Lucien, dans son traité sur la danse, raconte qu'un roi dont les États bordaient le Pont-Euxin, étant venu à Rome sous le règne de Néron, et ayant assisté au spectacle donné par un fameux pantomime, fut tout surpris de comprendre parfaitement son langage muet. En partant il pria l'empereur de lui faire présent de cet artiste. « IMais à quel usage le destinez-vous? lui demanda Néron. — Cet homme, par ces gestes, lui répondit le prince étranger, me servira d'interprète auprès des peuples mes voisins, barbares que personne ne comprend, et avec lesquels
' De rÉducatîoTi des sourds-murls. t. II, chap. XVI et note K.
on ne peut être en relation à cause de leur diversité de langage. »
On peut s'initier au langage naturel des gestes avec la plus grande facilité. Il suffit d'être obligé de s'exprimer exclusivement dans ce langage pendant quelques jours, pour être à même de le comprendre et de le parler, et même de comprendre les personnes étrangères qui s'exprimeraient par des signes différents, pourvu que ces signes ne s'éloignent pas du naturel.
Tous les jours on voit en effet des personnes qui ont appris le langage mimique, ou des sourds-muets de différentes institutions s'entendre parfaitement lors même que leurs signes ne sont pas identiques, ce qu'il y a de naturel dans ce langage, suffit pour révéler l'idée. Un objet peut avoir plusieurs signes naturels, suivant le côté par lequel on l'observe; par conséquent, les signes naturels peuvent offrir une grande variété, et différer pour le même objet sur plusieurs points ; mais malgré cela, ils sont compris par tous ceux qui sont initiés à ce langage.
Sous ce rapport, M. Degérando nous rapporte un fait intéressant : « Lorsqu'en 1815, dit-il, le sourdmuet Clerc, accompagnant l'abbé Sicard, parut au milieu de l'Institution des sourds-muets à Londres , quelques gestes qu'il adressa à ses compagnons d'infirmité, subitement compris par tous, produisirent sur eux un effet électrique. Cependant, combien de
différence dans les mœurs, les situations, les conditions locales! et si les manières de voir varient, les peintures doivent varier comme elles. »
M. Pécoult, capitaine au long cours, l'ingénieux inventeur d'un loch- sondeur, m'écrivait à l'occasion d'un travail que j'ai publié sur ce sujet en 1853 * :
« ... Quant à moi, je puis vous dire sciemment que les signes m'ont été souvent très utiles , soit à Famagoust (île de Chypre), avec les Arabes, soit à Binao (côte occidentale d'Afrique), avec les noirs; soit enfin dans les divers pays de l'Amérique. J'ai parfaitement compris que la pratique de cette loi naturelle, donne une grande facilité pour exprimer la pensée, etc. »
Je pourrais citer d'autres faits semblables, et si j'osais rappeler ici quelques souvenirs personnels, je dirais combien ce langage a été précieux pour moi dans mes excursions lointaines : non seulement dans mes voyages d'outre-mer, dans les îles de l'océan Atlantique et de la mer des Indes, mais aussi en Italie, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne, en Danemark, en Suède, en Finlande, en Russie, en Pologne, etc. Grâce au langage naturel, je n'ai jamais été sérieusement embarrassé pour me faire comprendre; et, chose singulière, je l'ai été moins que les étrangers qui passaient pour connaître assez bien la
' Etude pltilosopltique et pratif/iie du langage mhii'ique comme langage nnkersel, librairie Hachelle, 1853; et le journal la Science, diwwG 1855.
348 CHAPITRE \ll
langue du pays où je me trouvais; ce qui m'est arrivé entre autres circonstances dans certaines contrées de la Suède, de la Finlande et du Danemark : lorsque mes compagnons de voyage désespéraient de pouvoir se faire comprendre, je prenais l'initiative en langage naturel mimique, et la lumière se faisait comme par enchantement.
L^artiste veut- il exprimer son idéal sur la toile ou dans le marbre ? Il forcera l'un et l'autre de transformer en ondes lumineuses le mouvement psychique, expression de cet idéal, et la toile et le marbre deviendront ainsi son expression permanente qu'ils communiqueront d'une manière continue à travers le temps et Tespace.
Il est facile de voir qu'il y a même série, même enchaînement de mouvement que dans les cas précédents, et même loi de perfectionnement, bien que l'impulsion expressive de l'âme soit transmise à l'éther par la matière pondérable.
Le mouvement psychique se transmet par le cerveau aux nerfs, aux muscles et à ma main, en se transformant en mouvement physiologique; par ma main ce mouvement se transmet au crayon , au burin ou au ciseau qui Texpriment sur la toile, dans Vai-
APPLlCATIOiN AU LANGAGE, ETC. 349
rain ou dans le marbre; la toile, l'airain ou le marbre communiquent le mouvement qui est l'expression de ma pensée et de mes sentiments à Téther dans lequel il se transforme en ondes lumineuses ; puis, il va se transformer en mouvement physiologique dans l'appareil de la vision , puis en mouvement psychique en atteignant l'âme par le cerveau.
Ce mouvement psychique est analogue à celui produit par ràme qui a d'abord envoyé son expression, par conséquent il fait naître et comprendre en même temps cette expression.
Prenons un exemple connu de tous : l'âme a une juste idée d'un cercle parfait; elle en voit l'idéal qui est des plus simples, c'est-à-dire une ligne circulaire dont tous les points sont également éloignés d'un point central.'
Elle veut exprimer ce cercle par le dessin.
Que va-t-il se passer au point de vue psychologique et physiologique, si je débute dans cet art?
Mon âme imprime un mouvement au cerveau, par suite aux nerfs, aux muscles, par suite encore à ma main qui conduit l'instrument à tracer et qui obéit plus ou moins à ce mouvement.
Mais la courbe tracée est bien loin d'abord du cercle idéal qu'a voulu exprimer l'âme.
Les organes n'ont pas obéi complètement à l'âme. Elle n'a pas été assez puissante sur eux pour leur faire réaliser son idéal, ou, en d'autres termes, ils
ont été mauvais conducteurs du mouvement expressif, ils l'ont laissé perdre en partie ou dévier.
L'âme recommence, et recommence encore, comme un artiste malhabile, et à force de volonté et d'etlbrts, sa puissance augmente sur le cerveau, sur les nerfs, sur les muscles, sur les organes qui doivent diriger l'instrument ; elle finit par les réduire , par les soumettre, par s'en faire obéir beaucoup mieux, et par leur faire tracer un cercle qui se rapproche beaucoup plus de l'idéal, sans cependant ne jamais l'atteindre; car on sait que les figures les plus parfaites, tracées même à l'aide de nos instruments de précision les plus achevés, sont loin de répondre à l'idéal.
L'âme est donc l'artiste, et l'organisme l'instrument perfectible par la volonté et par l'effort, c'està-dire rendu meilleur conducteur et transformateur du mouvement expressif.
Ce qui se passe pour le cercle se passe pour une figure quelconque.
Une étude semblable nous ferait voir que tout se passe d'une manière analogue pour la sculpture, pour l'architecture, ou pour un art quelconque. Il est facile à chacun de suivre ces idées et de se rendre ainsi compte des choses.
Comme pour la musique, comme pour le langage mimique, tous comprennent ce qu'il y a de plus élémentaire, de plus général, dans les arts du dessin.
APPLICATION AU LANCxAGE, KTC.
cle la sculpture, de l'architecture, etc., mais tous ne le comprennent pas également, parce que tous n'ont pas des organes et des ames parfaitement semblables, et que, par conséquent, tous ne transforment pas et ne transmettent pas dans la même mesure , le mouvement physique en mouvement physiologique et le mouvement physiologique en mouvement psychique ; cependant^ comme il y a toujours quelque chose de commun dans toutes les organisations et dans toutes les ames, il y a toujours aussi un fond également compris.
On le voit, la loi de perfectionnement agit donc ici de même que dans les cas précédents : à mesure que l'artiste se perfectionne, son organisation devient meilleure conductrice et transformatrice du mouvement expressif, et on conçoit que s'il pouvait atteindre la perfection absolue , idéale de sa nature, il s'exprimerait dans ses genres spontanément et parfaitement, et serait compris de même par tous ceux qui auraient une perfection semblable.
Ainsi, dans son ensemble, le langage naturel qui comprend par son développement tous les beauxarts, est le résultat d'un mouvement produit par l'action des pensées et des sentiments qui se transmet
et se transforme suivant les milieux, et qui va de cette manière révéler les pensées et les sentiments qui lui ont donné naissance, aux âmes sœurs qu'il atteint.
A ce point de vue, le langage qui nous est le plus familier, le plus ordinaire, celui dont les hommes font habituellement usage, le langage parlé, n'est pas naturel, mais conventionnel.
Il est de la plus haute importance de bien préciser ces distinctions, autrement, presque tout devient obscur dans ces questions qui se rattachent à un si grand nombre d'autres.
Évidemment, la parole est naturelle à l'homme, puisqu'il a tous les organes nécessaires pour la produire, et qu'il la produit comme il veut, et quand il veut, sans aucun secours étranger.
Mais ce n'est pas ce que Ton est convenu d'appeler un langage naturel, qui, par lui-même révèle sa propre signification, sans étude, sans convention préalable, comme la musique, comme le langage de la physionomie, comme le dessin, etc. Il faut être au courant de la convention qui lui a donné sa signification pour le comprendre. Ainsi , on peut dire que la parole est naturelle, mais le langage parlé, non; il est conventionnel.
Cependant, si l'on veut jeter sur ces questions le jour qui leur est propre, on doit se demander si le langage parlé, n'a pu être, ou ne pourrait être
dans des circonstances données, un langage naturel.
Pour que le langage parlé devînt naturel, que faudrait-il '?
D'après ce que nous venons de voir, c'est bien simple, il faudrait pour cela, qu'il fût produit comme tout langage naturel, que la pensée et le sentiment fussent assez influents sur le système vocal pour faire sentir, pour faire naître, pour déterminer eux-mêmes la parole qui serait leur propre et incommunicable expression, comme ils font naître quand ils sont assez puissants, dans les natures artistes, la mélodie qui est une de leurs manifestations et qui les révèle naturellement, spontanément dans ce qu'ils ont de plus général; comme ils font naître et déterminent sur la physionomie l'expression mimique qui les révèle également ; comme ils donnent naissance aux: sons inarticulés, aux cris, qui portent avec eux la joie et l'allégresse, l'effroi et la terreur. Alors, le nom serait la splendeur immédiate de l'idée; il la rendrait sensible, intelligible.
Essayons de voir si un état semblable pourrait être propre à l'homme.
La loi de perfectionnement au point de vue du langage et des beaux-arts que nous venons de formuler, pourra nous aider dans cette étude.
Lorsque l'homme veut s'exprimer par la parole, il se sert d'abord des termes, des phrases, des expressions qu'il a appris. Mais s'il fait effort pour se
CHAPITRK XII.
perfectionner dans ce langage, s'il l'étudié sérieusement, il s'apercevra l)ientôt qu'il y a une certaine analogie entre les sons, les articulations, et les pensées et les sentiments. Que tel son, que telle articulation, que tel accent conviennent mieux à telle pensée, à tel sentiment qu'à tels autres ; comme il sent que tel son inarticulé, que tel cri expriment la joie ou la douleur.
Le simple littérateur sent très bien cela; son oreille se forme comme celle du musicien; il y a déjà une immense différence sous ce rapport entre lui et un homme sans culture.
Mais si c'est une nature d'élite, une nature de poète qui étudie ainsi le langage parlé, il va bien plus loin.
A mesure qu'il se développe et se perfectionne, un besoin invincible et jamais satisfait d'identifier la pensée avec son expression se fait sentir; les expressions ordinaires ne suffisent plus, il voudrait en créer de nouvelles; il sent vaguement cette expression essentielle, inconnue et mystérieuse, identique avec la pensée et le sentiment, et qui est tout à la fois son idéal et son désespoir, son charme et son tourment, et qui n'appartient à aucune langue connue. 11 l'entrevoit pour ainsi dire, mais il ne peut l'atteindre; cependant, il sent également qu'une influence un peu plus accentuée des facultés de l'àme sur l'appareil vocal pourrait la déterminer avec
précision, d'une manière rigoureuse et mathématique; car déjà, quand son âme est bien disposée, dans les moments que Ton appelle d'inspiration, Finfliience de la pensée et du sentiment sur l'organisation est si puissante, qu'elle détermine la mesure, le mouvement rythmé, l'accent, le son plus ou moins mélodieux qui lui conviennent.
Évidemment, si l'appareil physiologique destiné à l'expression de la parole était meilleur conducteur du mouvement imprimé au cerveau par l'action psychique, la parole naturelle, qui serait l'expression essentielle, vraie, et incommunicable des choses, naîtrait naturellement et spontanément.
Les natures, éminemment poétiques ou simplement douées d'une grande sensibilité physique et morale, se rapprochent de ce point, mais sans pouvoir l'atteindre. Leur langage émeut par luimême, sans cependant révéler tout ce qu'il exprime; il devient ainsi langage mixte : langage qui se perfectionne en se rapprochant des propriétés du langage naturel, ou dégénère en s'en éloignant; suivant que l'homme se perfectionne ou dégénère lui-même dans ce genre d'expression.
La progression est rigoureuse; à mesure que l'homme se perfectionne dans le langage parlé, il sent de plus en plus l'influence de la pensée et du sentiment sur le système vocal; donc, s'il pouvait atteindre la perfection idéale, il sentirait parfaite-
ment cette influence qui déterminerait la parole essentielle, qui serait alors vraiment langage naturel.
Cela est évident, car autrement il serait au-dessous de la perfection dont nous parlons et que cette progression nous révèle et nous fait entrevoir; il n'aurait pas la perfection de sa nature sous ce rapport.
Il nous semble donc que si l'homme atteignait la perfection absolue de sa nature, les choses se passeraient ainsi, et que le langage parlé serait naturel comme la mélodie, comme l'expression delà physionomie, comme les gestes naturels, en un mot, comme toute expression naturelle et en aurait les propriétés; c'est-à-dire qu'il révélerait par lui-même sa propre signification.
Comme tout langage naturel, il serait plus ou moins compris, suivant que les personnes approcheraient plus ou moins de la perfection de leur nature ; c'est-à-dire qu'elles seraient plus ou moins capables de transmettre et de transformer le mouvement expressif.
Cela résulte de la progression dans la transmission et la transformation du mouvement expressif étudiée dans les différents genres d'expression.
Par conséquent, dans une société d'hommes qui auraient la perfection absolue de leur nature, le langage parlé serait langage naturel ; c'est-à-dire qu'il serait déterminé naturellement, spontanément par l'action des facultés de l'âme sur le système vocal,
et qu'il serait compris de même, naturellement et spontanément par tous.
Mais l'homme est bien loin d'avoir la perfection absolue dont sa nature nous paraît susceptible : les facultés de son âme sont loin d'être assez influentes sur ses organes pour déterminer la parole qui serait leur expression essentielle propre et incommunicable. On est donc obligé d'avoir recours à l'expression parlée conventionnelle; c'est-à-dire qui ne représente les idées que par convention, et qui n'est comprise également que de ceux qui sont au courant de cette convention de laquelle il tient sa valeur * .
Comme langage naturel, il nous reste à parler de l'univers.
L'univers est un langage naturel, il en a toutes les propriétés; pour nous, c'est le premier de tous et le plus fécond ; il révèle l'idée, fait naître le sentiment mieux que tout autre langage. C'est le langage type, si je puis m'exprimer ainsi, celui qui donne naissance à tous les autres, il est facile de s'en convaincre.
L'univers tout entier n'est qu'un langage naturel
1 Voir notre travail : Origine de la parole et du langage parlé, lu à l'Académie des sciences morales et politiques (Institut de France), et inséré dans le Recueil des travaux et séances de cette Académie, année 1880-188 1 .
qui parle à tout homme venant en ce monde, et qui est compris sans convention préalable. C'est lui qui réveille et éclaire d'abord notre intelligence en lui révélant les idées divines.
Ainsi, la simple vue générale des minéraux, des végétaux, des animaux, des astres, etc., est déjà pour moi une révélation ; à leur aspect l'idée naît dans mon esprit : puis, mon esprit distingue , compare, généralise, tire des conséquences tout naturellement, par le simple exercice des lois qui lui sont propres ; de même que je vois par l'organe de la vision, que j'entends par l'organe de l'audition, suivant les lois propres à ces organes.
Tous les hommes connaissent, comparent, généralisent, tirent des conséquences de la même manière, sans l'avoir jamais appris, en suivant naturellement, spontanément les lois qui leur sont propres. 11 n'y a de différence que du plus au moins.
Il faut de l'attention, de l'étude, il est vrai^ si l'on veut saisir profondément les idées et les lois que l'univers exprime et qui lui sont comme incorporées ; mais il en faut également , si l'on veut comprendre, saisir les nuances d'un langage naturel quelconque tant soit peu développé : langage des gestes, musique, dessin, etc.
Ainsi, si je veux connaître l'univers plus en détail, je dirige mon attention sur les objets de mes connaissances, je les étudie individuellement; je remarque
leurs caractères, leurs propriétés, je compare, j'établis les ditFérences et les analogies, je généralise et je classe où je m'élève aux lois.
Mais dans tout cela, je le répète, mon intelligence ne fait que suivre ses lois naturelles, cependant plus ou moins facilement et plus ou moins complètement.
Celui qui débute dans cette étude a d'abord de la peine à diriger son attention, à saisir les caractères, les propriétés des choses, à distinguer, à comparer, à généraliser, etc. Mais à mesure qu'il se perfectionne dans ces exercices, toutes ces opérations sont exécutées plus facilement et plus fidèlement.
Les intelligences d'élite peuvent arriver à un degré de perfection où un simple coup d'œil, une simple observation leur permettent de saisir ce qu'il y a de particulier et de caractéristique dans un minéral, dans une plante, dans un animal, dans un mouvement astronomique, dans un rapport mathématique, en un mot, dans un objet quelconque de ses connaissances, et de généraliser, de classer immédiatement.
Les spécialistes éminents sont quelquefois remarquables sous ce rapport, quoique cependant ils soient bien loin encore d'atteindre ce que nous concevons devoir être la perfection idéale, absolue des facultés et des organes de l'homme.
Le célèbre Liébig, par exemple, possédait à un
CllAPlTRt; XII.
merv^eilleiix degré le don d'observation, c'est- à-dire celte aptitude qui consiste à saisir les phénomènes dans ce qu'ils ont d'essentiel. Chez lui, la conception était si vive et si pénétrante, qu'il lui suffisait d'un coupd'œil pour déterminer les traits caractéristiques d'un objet, ce qui faisait dire à ses élèves : « Lui, et tous les corps, sont intimes à se tutoyer. » On racon- « tait maintes anecdotes à ce sujet : comment le maî- « tre, d'un regard lancé comme au vol, reconnais- « sait une substance dont le disciple s'était efforcé « longtemps, mais en vain de déterminer la na- <( ture... »
Cuvier, en nous dévoilant les diverses faces des révolutions du globe qui ont précédé les races humaines, a fait preuve de facultés non moins perspicaces et non moins promptes : « Un fragment osseux était-il placé sous ses yeux, sa pensée rétablissait sur-le-champ le membre dont il avait fait partie, rattachait celui-ci au squelette auquel il avait appartenu, et son crayon sûr, traçait les contours de quelque animal fantastique qui semblait renaître sous sa main puissante, après des milliers de siècles d'oubli dans son enveloppe de pierre ^. »
En un instant, Cuvier entrevit toute la série de ses belles découvertes : a Cette idée (que les éléphants fossiles avaient été différents des éléphants des Indes), que j'annonçais à l'Institut dès le mois
' Moniteur scientifique, année 1873, juin. - Dumas, Éloges de Drongniard, p. 14.
APPLICATION AU LAiNGAGE, ETC.
de janvier 179(1, dit-il, m'ouvrit des vues toutes nouvelles sur la théorie de la terre; un coup d'œil rapide, jeté sur d'autres fossiles, me fit présumer tout ce que j'ai découvert depuis, et me détermina à me consacrer aiix longues recherches et aux travaux assidus qui m'ont occupé depuis vingt ans. »
Adolphe Brongniart déterminait le caractère des plantes fossiles avec une sûreté et une promptitude de coup d'œil incomparables : « Le moindre débris lui suffisait pour en reconnaître la classe, la famille, le genre, et pour en reconstituer Tespèce. Ces arbres géants de la Californie, les Séquoias, qui font l'admiration du voyageur, et dont quelques-uns datent de quatre ou cinq mille années, n'avaient pas encore été découverts, lorsque Adolphe' Brongniart en précisait les caractères, d'après un échantillon recueilli près de Narbonne, dans une formation tertiaire d'eau douce. 11 créait alors, sans hésiter, le genre fossile auquel Tespèce vivante est venue se rattacher »
On pourrait citer une foule d'exemples analogues qui démontrent parfaitement qu'un homme doué d'une intelligence d'élite^ quoique bien loin d'atteindre à la perfection de ses facultés et de ses organes, peut arriver à découvrir d'un seul coup d'œil le caractère distinctif des objets et s'élever sans peine aux classifications et aux lois, et que plus il
' Dumas, Eloges de Brong/iiart, p. 35.
se perfectionne dans ce genre d'exercice, plus il arrive à. Texécuter avec facilité et fidélité. Ce qui nous conduit rigoureusement à admettre que l'homme doué de la perfection idéale que nous concevons qu'il pourrait avoir, n'aurait qu'à diriger son attention pour connaître les caractères essentiels et distinctifs des êtres, et s'élever aux classifications naturelles et aux lois. La loi de progression est ici aussi exacte et aussi rigoureuse que pour un langage naturel quelconque et que pour les beaux-arts.
L'univers est donc }3ien un langage naturel : il nous parle comme la musique, comme la peinture, comme la sculpture, comme l'architecture , en un mot, comme tolit langage naturel, et mieux que tous, mais d'une manière analogue, par les minéraux, les végétaux, les animaux, par tous les êtres qu'il contient, par les phénomènes divers et l'aspect général qu'il nous présente.
Comme les beaux-arts, il est l'expression naturelle d'une intelligence, expression qui révèle sa propre signification aux intelligences qu'elle va atteindre, par la transmission et la transformation du mouvement dans des milieux divers.
Le mouvement qui nous met en relation avec lui, qu'il soit lumineux ou sonore, ou tactile, en un mot quel qu'il soit, est d'abord physique; ce mouvement physique vient se transformer dans nos organes en mouvement physiologique, puis, par le cerveau en
atteignant l'ame, en mouvement psychique qui révèle l'idée spontanément et fait naître le sentiment
Comme tous les hommes ont des organisations et des âmes semblables, l'univers produit chez eux des effets semblables, mais non pas égaux.
C'est comme pour les autres genres d'expressions naturelles , depuis celui qui le comprend le mieux jusqu'à celui qui le comprend le moins, il y a une infinité de degrés où chacun trouve sa place.
On peut avoir plus ou moins de dispositions naturelles pour la compréhension de ce langage, et on peut par l'exercice, l'étude et le travail, en acquérir ou perfectionner celles que l'on a ; c'est-à-dire rendre nos organes physiologiques et psychiques meilleurs conducteurs du mouvement qu'il nous transmet.
Le mode de perfectionnement dans ce genre d'expression peut se résumer ainsi :
Celui qui débute dans l'étude de la nature a d'abord plus ou moins de peine à diriger son attention, à saisir les caractères, les propriétés des choses ; à distinguer, à comparer, à généraliser; la peine et les difficultés diminuent à mesure qu'il se perfectionne ; donc s'il pouvait atteindre la perfection, il pourrait sans peine diriger son attention sur les objets de la nature et saisir spontanément les caractères
' On voit de suite que l'idée ne peut être une sensation transformée; elle n'est pas même un mouvement transfoimé quoiqu'elle ait d'al)ord pour cause un mouvement transmis et transformé.
des choses, comparer, généraliser» etc.; c'est-à-dire que la transmission et la transformation du mouvement se ferait intégralement et dans toute sa perfection.
L'univers est donc le premier langage naturel, le langage naturel générateur de tous les autres, et dans ses manifestations il suit les mêmes lois. Fécondé par les lois générales de noire âme, il fait naître spontanément en nous la sensation, l'idée, la pensée, le sentiment, que l'on peut ensuite développer par l'étude et le travail. C'est vraiment une parole naturelle de Dieu qui éclaire tout homme venant en ce monde.
On voit, par ce qui précède :
\° Que la loi du perfectionnement de l'homme au point de vue du langage et des beaux-arts que nous avons formulée en commençant, est parfaitement justifiée; c'est-à-dire qu'à mesure que r homme se perfectionne pour un genre d^expression quelconque ou pour un art, son organisation devient par cela même, et proportionnellement, meilleure conductrice et transformatrice du mouvement propre à ce genre d'expression ou à cet art, et s'il pouvait atteindre la perfection absolue, idéale de sa nature, cette^ trans-
mission et celte transformation s"* opéreraient intégralement et parfaitement ;
2° L'étude et l'effort ont donc pour but , dans un art quelconque , de rendre la pensée plus claire, le sentiment plus énergique, et l'organisation meilleure conductrice et transformatrice des mouvements expressifs;
3° En définitive, l'organisation dans sa fonction la plus générale , dans ses relations avec Fâme et ses facultés instinctives et intellectuelles, n^est qu'un transmetteur et un transformateur de mouvements. Chaque organe peut avoir une fonction spéciale, mais l'organisation tout entière, considérée sous le rapport de ses relations intimes avec le jeu, l'action des facultés instinctives et intellectuelles, n'est qu'un transmetteur et un transformateur de mouvements. Cette observation est importante et fait tomber bien des objections que la physiologie, surtout la physiologie matérialiste , adresse souvent à la philosophie; elle peut également être très utile à la physiologie ;
4° L'àme, en agissant sur les organes psychiques, peut, par sa propre et libre initiative, déterminer le mouvement expressif, et développer, féconder ou neutraliser plus ou moins celui qui lui vient du dehors ;
5° La loi de la transmission et de la transformation du mouvement dans des milieux divers, préside donc à toutes les manifestations expressives et à l'acquisition de nos connaissances;
6" On voit également que l'homme qui posséderait
la perfection absolue de sa nature, serait poète ou artiste parfait en tous genres : langage parlé, musique, dessin, mimique, etc.;
7" L'homme qui aurait cette perfection comprendrait parfaitement le langage de l'univers comme tout autre langage naturel; c'est-à-dire qu'il n'aurait qu'à diriger son attention sur les objets qu'il lui présente pour en découvrir spontanément l'idée, le caractère propre ;
8" D'un autre côté, dans ce degré de perfection absolue, idéale, nous avons vu que la sensation, l'idée, la pensée, le sentiment, auraient assez d'inlluence sur le système vocal pour déterminer la parole qui serait leur expression essentielle et caractéristique ;
9° Ce langage parlé serait par conséquent naturel, et par cela même compris spontanément de tous ceux qui auraient le même degré de perfection, sans étude, sans convention préalable. On conçoit que dans une société d'êtres ainsi organisés le langage conventionnel deviendrait inutile , si ce n'est pour cacher la pensée ;
10° Ce langage serait parfait, exprimant toutes les nuances de la pensée et du sentiment; s'élevant, s'ajjaissant , variant simultanément avec eux, puisqu'il serait leur manifestation essentielle et qu'il ne ferait pour ainsi dire qu'un avec eux.
Cette perfection du langage et des beaux-arts pourrait-elle exister chez l'homme?
Nous ne le pensons pas ; mais il est toujours utile et curieux de voir le cycle qu'elle pourrait parcourir si son évolution se faisait complètement. D'ailleurs ce point de vue éclaire bon nombre de questions secondaires.
ANALYSE ET CONCLUSION
L'analyse que nous donnons ici, est peut-être trop étendue, nous sommes le premier à le reconnaître. .
Mais dans une question qui est neuve, qui est importante et qui se rattache à tant d'autres, nous avons préféré pécher par excès de développements propres à éclairer le sujet, plutôt que par défaut, et donner dans un cadre assez vaste, un tableau de tout l'ouvrage malgré les répétitions que ce travail peut nécessiter.
Dans cet ouvrage, nous avons d'abord établi qu'il y a deux catégories bien tranchées de contagions :
1° Celle qui a pour cause les microbes, les animalcules, les miasmes d'espèce quelconque. — Un grand nombre de savants ont étudié avec un succès inespéré ce genre de contagion; en tête de ces savants se trouve M. Pasteur, dont les ingénieux travaux lui ont fait une place tout exceptionnelle.
ANALYSE ET CONCLUSION
2° La contagion des phénomènes nerveux, intellectuels et moraux, tels que le bâillement, le rire, les tics divers, les phénomènes épilepti formes, les affections mentales, la terreur panique, les passions, l'entraînement au suicide, aux crimes de toutes sortes, etc.
Cette deuxième catégorie de contagion, on le voit, n'est pas moins vaste ni moins redoutable que la première, loin de là. — Elle a été étudiée par des savants éminents; leurs recherches consciencieuses et sagaces éclairent parfaitement les faits; mais son mode de propagation était resté jusqu'à ce jour un profond mystère.
Nous avons fait voir que cette catégorie de contagion a pour cause une irammission de mouvement.
Pour cela, nous avons considéré dans toutes ses allures le mouvement cérébral sous la dépendance duquel se trouvent ces phénomènes, et nous avons constaté qu'il 'peut se transmettre d'un cerveau à un autre sans se dénaturer. — C'est-à-dire, en conservant la propriété de reproduire tous les phénomènes qui sont sous sa dépendance, dans le cerveau où il a d'abord pris naissance.
La loi de cette transmission, démontre avec une évidence parfaite, la contagion qui nous occupe ; c'està-dire, celle des phénomènes nerveux, intellectuels et moraux, et donne en même temps la solution d'un grand nombre de problèmes qui, jusqu'à ce jour
ANALYSE ET CONCLUSION
étaient regardés comme insolubles, tels par exemple, la compréhension spontanée du langage naturel, de la musique, et en général de tous les beaux-arts; la raison de leur influence sur le physique et sur le moral, etc., etc.
Pour mettre cette loi et ses conséquences en pleine • évidence, nous avons d'abord consacré un chapitre à la transformation du mouvement en général.
Nous avons résumé succinctement les principales expériences qui ont conduit à la solution de ce magnifique et grandiose problème, l'un des plus beaux et des plus vastes qui puissent occuper l'esprit humain.
De prime abord, on est naturellement porté à attribuer une force indépendante^à chaque phénomène, et à multiplier ainsi les forces à l'infini. Ce n'est qu'après avoir scruté la nature des mouvements divers, que l'on a soupçonné qu'ils pourraient bien avoir une origine commune, posséder la propriété de se transformer les uns dans les autres, et de mouvements visibles, devenir mouvements invisibles et réciproquement.
Nous avons vu en effet, que l'analyse sagace, persévérante et comparée des diverses énergies qui produisent les phénomènes si variés qui se manifestent dans la nature, a conduit les savants à les regarder comme une seule et môme force, se manifestant diversement suivant les circonstances.
ANALYSE ET CONCLUSION
A l'heure qu'il est, la science arrive à démontrer que les différences encore récemment admises comme essentielles entre les diverses forces de la nature, n'existent pas; que ces forces peuvent s'engendrer l'une l'autre; que chaque force mécanique de la nature peut se transformer en toutes les autres; par conséquent, qu'elles ne sont pas précisément des forces initiales, mais des mouvements qui se transmettent et se transforment.
D'après les savants de premier ordre qui ont approfondi cette question, la force unique de laquelle dérivent toutes les autres, réside dans le mouvement primitivement imprimé à l'éther, et que cette substance conserve et communique en vertu de la loi d'inertie.
L'éther est un fluide répandu dans toute l'étendue de l'univers que la science a pu sonder et soumettre à ses calculs. Tous les savants ne s'accordent pas sur la nature de l'éther, mais tous s'accordent sur son existence. Ce n'est donc pas un fluide hypothétique, bien que Ton fasse des hypothèses sursa nature.
Ce magnifique problème de la transformation du mouvement, n'a été étudié jusqu'ici, qu'au point de vue purement mécanique.
Nos études nous ont conduit à le considérer au point de vue de sa coordination ; dans ce cas, il nous donne des résultats non moins féconds, et nous conduit à des solutions tout à fait inespérées.
Il y a donc dans le mouvement coordonné, quel-
ANALYSE Eï C 0 N C L US 1 OiN.
que chose d'essentiel qui le distingue du mouvement considéré au point de vue purement mécanique. Ce quelque chose, c'est le nombre, la mesure, le mode, Voi'dre dans le mouvement.
Il y a la même diilerence entre le mouvement considéré au point de vue purement mécanique, ou au point de vue coordonné, qu'il s'en trouve entre des matériaux sans ordre, considérés en masse, ou distribués, coordonnés, en édifice, en monument, en construction quelconque.
Chaque phénomène produit un mouvement coordonné propre, qui ne convient qu'à lui seul. C'est ce mouvement qui est son expression naturelle; c'est par ce mouvement qui se transmet et se transforme sans se dénaturer, qu'il est naturellement compréhensible à tous, sans étude, sans convention préalables, et qu'il devient contagieux pour tous, quand il est susceptible de produire la contagion.
Ces notions ont été méconnues en ce qu'elles ont d'essentiel ; on n'a pas tiré d'elles les conséquences qu'elles comportent. Elles sont cependant de la plus haute importance, car sans elles, il est impossible d'établir scientifiquement le caractère spécifique du langage naturel, d'expliquer sa compréhension spontanée, ainsi que celle des beaux-arts, et leur influence sur le physique et sur le moral, etc., etc. Elles présentent un chapitre complètement neuf, et d'une fécondité imprévue; elles concourent à la solution de
ANALYSE ET CONCLUSION
nombreux problèmes et forment un élément essentiel de la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif, qui seule peut expliquer la contagion des phénomènes nerveux, intellectuels et moraux.
Comme la transformation du mouvement expressif s'opère en partie dans le système nerveux, nous avons dû exposer l'état de nos connaissances actuelles sur ces organes et sur les mouvements qui leur sont propres.
Nous avons vu que la physiologie est parvenue à nous démontrer avec exactitude, et en ne laissant plus de place à l'hypothèse, que le principe de vie, ou l'àme, celte force qui connaît, qui aime, qui veut, et qui a conscience d'elle-même, a son siège principal, son centre d'action, dans le cerveau proprement dit, ou les hémisphhres cérébraux.
Les physiologistes et les philosophes ne s'accordent pas sur la nature de l'âme, mais tous s'accordent sur ce point scientifique. C'est dans le cerveau quel'âme reçoit les communications des sens, c'est là qu'elle les interprète, qu'elle les juge, qu'elle déhbère, qu'elle fait son choix et donne ses réponses, en agissant d'à-
ANALYSE ET CONCLUSION, 376
bord sur le cerveau, et par le cerveau sur les nerfs, et par les nerfs sur les muscles et sur toute l'organisation.
D'un autre côté, la physiologie nous démontre également, qu'il suffit d'interrompre la communication d'un sens avec le cerveau, pour que ce sens soit annihilé, pour que ses communications ne parviennent plus à l'âme, et pour que l'âme à son tour ne puisse plus communiquer avec lui.
Cette doctrine affirmant que le cerveau est le siège des facultés intellectuelles, n'est pourtant pas neuve; elle existait dans la science de temps immémorial, elle était professée même par Hippocrate, mais elle n'était pas répandue d'une manière universelle et complète; ce n'est que dans ces derniers temps que la science nous l'a démontrée expérimentalement.
Cependant, il est de toute justice de rappeler que cette doctrine a été parfaitement affirmée par nos grands philosophes, avant même qu'elle ait été démontrée par Texpérimentation. L'observation philosophique avait suffi pour leur révéler le résultat général des principes établis aujourd'hui par la science, bien que la physiologie les contestât alors. Descartes et Bossuet entre autres, les professèrent avec une précision surprenante.
Mais, quoiqu'il en soit, c'est un grand point que le siège principal de l'intelligence ait été déterminé expérimentalement; cette détermination rigoureuse
ANALYSE ET CONCLUSION
a coupé court aux discussions interminables auxquelles cette question donnait lieu.
Nous avons ensuite fidèlement consigné les résultats obtenus par les investigations que la science dirige maintenant avec ardeur sur les localisations cérébrales.
L'activité spéciale du système nerveux nous a également occupé. Nous avons constaté que les muscles et les nerfs vivants sont le siège de courants électriques qui leur appartiennent en propre; ces courants sont développés par les réactions chimiques, mais la plupart des phénomènes déterminés par la force nerveuse ne sauraient être expliqués par l'action de ces courants.
On s'accorde sur F existence de ces courants, mais non sur leur nature. Nous avons vu que les mouvements nerveux peuvent varier de mode^ suivant les impressions qui les mettent en jeu. Il est probable que les modes de mouvement qu'ils présentent, sont analogues à ceux des agents de la nature : lumière, chaleur, magnétisme, électricité. On sait d'ailleurs que les nerfs sensoriels ne sont excitables que par certains mouvements déterminés, spéciaux, et qu'ils restent indifférents aux autres stimulants.
Pour aller de la périphérie au centre nerveux, il faut qu'un mouvement se produise au point de l'impression, et soit conduit au cerveau par des fibres
ANALYSE ET CONCLUSION
nerveuses. — Jusqu'à quel point du cerveau ce mouvement est-il conduit, à quel point du cerveau produit-il la sensation et la perception, c'est-à-dire se révèle-t-il au moi ?
La science n'a pu encore déterminer ce point, appelé sensorium commune. Si ce point était nettement déterminé, la science serait plus satisfaite, il est vrai, mais cela n'apporterait pas de lumière importante sur la sensation, la perception, etc., ainsi que sur la loi par laquelle s'opèrent ces phénomènes, et que Ton peut, croyons-nous, établir dès maintenant d'une manière rigoureuse.
Lorsque la sensation et la perception ont lieu, un mouvement de retour se produit qui va du cerveau à l'extérieur et se manifeste sur notre physionomie, dans nos regards, dans nos gestes, dans notre attitude, etc.
Ainsi, deux courants principaux dans le système nerveux ont spécialement attiré notre attention : 1° le courant nerveux qui va de la périphérie, de la partie impressionnée au cerveau ; c'est le courant centripète^ 2° le courant qui va du cerveau à l'extérieur, à la périphérie ; c'est le courant centrifuge. — Les fibres nerveuses qui conduisent le mouvement centripète, correspondent au cerveau avec des cellules qui ont la propriété de faire changer ce mouvement de direction, et de centripète le rendre centrifuge, et même de le renforcer. • — Ces cellules
ANALYSE ET CONCLUSION
sont appelées excilo-molrices. Le mouvement centrifuge est donc déterminé ici d'une manière automatique; il se produit naturellement aussi bien chez les aniniaux que chez Thomme. — Cependant, l'homme peut, par sa volonté, arrêter, ou renforcer, ou neutraliser plus ou moins ce mouvement centrifuge, et l'empêcher ainsi, au moins en partie, de parcourir sa route jusqu'à la périphérie, et, par conséquent, empêcher plus ou moins ce que l'on appelle r expression de paraître sur sa physionomie, dans ses gestes, son attitude, sa voix, etc.
On voit que, dans le système nerveux, il peut se manifester des forces et des mouvements divers, dont il importe de se rendre compte.
Nous avons constaté que le siège exclusif des mouvements volontaires se trouve dans le cerveau; que cet organe est également le siège d'un grand nombre du mouvements automatiques, mais pas de tous; que la volonté peut, par le cerveau, disposer des forces que lui fournit l'organisation, les mettre en jeu, les diriger, mais elle n'en crée aucune.
En un mot, nous avons fait voir que notre volonté est une cause première d'action, et non un phénomène automatique, non une conséquence nécessaire d'une impulsion nerveuse venant de l'extérieur, qu'elle n'est pas un mouvement réllexe. — Nous avons cité à l'appui des faits constants et l'autorité des physiologistes les plus éminents.
ANALYSE ET CONCLUSION
D'ailleurs, il y a souvent lutte évidente et terrible entre le mouvement réflexe et la volonté; on peut à chaque instant constater des luttes de ce genre où la volonté a tantôt le dessus, tantôt le dessous. — Cependant des actes volontaires peuvent devenir automatiques, mais cela n'enlève rien à ce que nous venons d'exposer.
Nous avons également fait connaître les résultats les plus récents obtenus par la science, sur la vitesse avec liiquelle se propagent les excitations dans les nerfs; ainsi que le temps qu'il faut pour qu'une impression soit sentie ou perçue.
Nous avons été naturellement conduit ensuite, à nous demander ce que sont les agents impressionnels. — Nous appelons ainsi les agents qui, en affectant le système nerveux, produisent un mouvement centripète à la suite duquel a lieu la sensation et la perception.
Les principaux et les plus importants de ces agents sont les ondes lumineuses et les ondes sonores. Nous avons fait connaître les dernières investigations auxquelles elles ont donné lieu; bien que les autres agents impressionnels jouent un rôle moindre, nous avons également fait remarquer le mode de coordination qui les distingue.
Nous avons signalé les fécondes analogies qui se trouvent entre le son et la lumière, et combien les théories physiques influent sur les théories physiolo-
ANALYSE ET CONCLUSION
giques. Nous avons fait ressortir les dernières découvertes concernant ces agents impressionnels, et constaté qu'elles s'accordent parfaitement avec la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressifs et même que cette loi n'aurait pu être formulée dans toute son étendue sans elles.
Ensuite, nous sommes passé à l'étude des sens en activité; nous sommes même entré dans des détails peu connus sur les altérations que peuvent subir les organes des sens, sans cesser de fonctionner.
Nous avons tiré de cette étude d'importantes conclusions.
En étudiant le fonctionnement des organes des sens, il nous a été facile de voir que l'impression d'un sens quelconque se réduit, en dernière analyse, à une communication de mouvement aux nerfs; mouvement que les nerfs conduisent ensuite au cerveau; et que c'est par l'influence du mouvement cérébral sur Ta me ou principe de vie, que la sensation et la perception ont lieu.
Ce mouvement impressionnel n'est pas purement occasionnel, comme l'ont professé nombre de savants et de philosophes, mais c'est un mouvement spécial, caractéristique pour chaque phénomène, et qui rentre dans l'exercice d'une loi proprement dite.
Ce n'est donc pas précisément ce qu'il y a de mécanique dans les vibrations, qui explique tel phénomène, telle idée, etc., mais c'est lenomhre, la me-
ANALYSE ET CONCLUSION
sure, le mode, en un mot, la coordination des vibrations; c'est celte coordination qui fait qu'elles expriment telle chose plutôt que telle autre.
Nous avons vu ensuite que l'état plus ou moins normal des nerfs destinés à conduire les impressions au cerveau, et l'état du cerveau lui-même, jouent un grand rôle dans la sensation et dans la perception. Il est évident que le mouvement coordonné devant parcourir ces divers organes avant d'arriver au sensorium commune, leur état plus ou moins normal influera sur la conductibilité plus ou moins comcomplète de ces mouvements, et par conséquent sur la sensation et sur la perception.
Après avoir constaté que la perception extérieure s'opère par une suite de transmissions et de transformations de mouvements coordonnés^ qui en dernière analyse aboutissent au cerveau où ils se transforment en un mouvement cérébral qui, par le sensorium commune, agit sur le moi et fait ainsi naître la sensation et la perception, nous nous sommes demandé pourquoi l'influence de ce mouvement coordonné sur l'a me, sur le principe de vie, donnait ainsi lieu à ces phénomènes.
Nous avons vu qu'il n'y a ici qu'une seule raison possible : c'est parce que l'ame ou le principe de vie a la faculté de sentir et de percevoir. On ne saurait aller plus loin, quelle que soit la théorie que l'on professe sur la nature de Tâme, puisque son essence
ANALYSE ET CONCLUSION
ne peut tomber sous notre observation, bien que cependant l'on puisse constater par suite de son union avec l'organisation, les phénomènes qu'elle manifeste lorsqu'elle est affectée, ou lorsqu'elle agit ou réagit.
Nous avons vu également que la perception est naturellement, spontanément fécondée par les lois de l'intelligence; à cette occasion, naissent les idées que l'on nomme nécessaires, générales; les sentiments, les volitions, etc.
Ensuite, nous avons constaté un fait capital qui joue un rôle important dans cette étude : c'est que la perception etles phénomènes intellectuels, auxquels elle donne lieu, se manifestent à l'extérieur par des mouvements expressifs coordonnés, de même que les objets de la nature, et par des lois analogues. Cela nous a été facile à démontrer.
De même que le moi perçoit, comprend spontanément, par une faculté naturelle, les mouvements coordonnés si variés que lui envoient les objets qui composent l'univers, et dont ils sont l'expression, il a également la faculté de produire naturellement, spontanément, sans même s'en rendre compte, des mouvements coordonnés, non moins variés, qui sont l'expression de ses opérations et leur langage naturel, qui révèle à l'extérieur ce qui se passe en lui.
On ne peut pas plus se rendre compte de cette dernière faculté que de la première; mais nous avons
ANALYSE ET CONCLUSION
pu nous rendre compte des procédés qui donnent lieu à la compréhension spontanée de ces mouvements naturels si variés, par ceux qu'ils atteignent à distance, grâce à la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif, que nous avons établi dans toute son étendue.
Nous avons pu nous convaincre que la sensation et la perception ne sont pas des mouvements, mais qu'elles sont produites par certains mouvements impressionnels, atteignant le sensorium et influant ainsi sur Tàme ou principe de vie. — Que les opérations de l'àme ne sont pas des mouvements, mais qu'en agissant sur le sensorium^ elles produisent un mouvement cérébral qui rayonne à l'extérieur et les révèle. — Et la plus simple observation permet de constater que la volonté peut, par son initiative, agir plus ou moins sur ces mouvements, et en général sur les mouvements réflexes qui ont leur point de départ dans le cerveau, soit pour les développer plus ou moins, soit pour les neutraliser. — La liberté morale apparaît ici en pleine évidence.
Ces notions, que nous avons établies scientifiquement, sont non seulement en parfaite harmonie avec les investigations les plus récentes de nos grands maîtres en physiologie, mais elles en découlent nécessairement.
ANALYSE ET COINCLUSION.
Nous avions ensuite considéré comment un mouvement expressif se propage d'un cerveau à un autre, et la loi de sa transmission.
Nous avons donc mis en pleine évidence que le cerveau est, par rapport aux opérations de l'âme, tantôt causCi tantôt effet.
Il est cause quand un mouvement venant de l'extérieur lui est communiqué. — Ce n'est que lorsque le mouvement a franchi les nerfs pour devenir cérébral, que l'âme sent et perçoit.
Il est effet, lorsque l'âme agit ou réagit; lorsqu'elle pense, qu'elle aime, qu'elle veut, en un mot, qu'elle agit d'une manière quelconque. — Alors elle produit un mouvement cérébral qui rayonne à l'extérieur et qui révèle ce qui se passe en elle, en se manifestant soit sur la physionomie, soit dans l'air, l'attitude, le geste, la voix, etc.
Il est important de constater que ces mouvements expressifs sont en relation constante avec le mouvement cérébral, c'est-à-dire que si le mouvement cérébral est modifié ou interrompu, ces mouvements expressifs sont également modifiés ou interrompus, puisqu'ils dépendent de lui, qu'ils n'en sont que la continuation.
ANALYSE ET CONCLUSION
Mais ces mouvements expressifs ne s'éteignent pas dans les organes et sur la physionomie, ils se continuent en se communiquant aux ondes lumineuses et aux ondes sonores, en un mot au milieu ambiant, et se propagent ainsi, sans se dénaturer^ jusqu'aux nerfs optiques et acoustiques des spectateurs et des auditeurs.
Si le mouvement cérébral change, se modifie, le mouvement des organes change, se modifie également et simultanément, et de même celui des ondes lumineuses et des ondes sonores auxquelles il se communique. Il n'y a là, en effet, qu'un seul et même mouvement, qui part du cerveau et qui se communique à des milieux divers sans se dénaturer.
Ce mouvement expressif cesse-t-il en arrivant aux nerfs optiques et acoustiques des personnes qu'il atteint? — Non, pas le moins du monde : il se transmet à ces nerfs, et par eux aux cerveaux de ces personnes, et cela sans se dénaturer. — Nous en avons une preuve évidente, car, remarquons-le, lorsqu'il atteint le cerveau des spectateurs et des auditeurs, non seulement il révèle à tous les pensées, les sentiments, les volitions de la personne dans le cerveau de laquelle il a pris naissance , mais il tend chez tous à faire reproduire les mêmes actes. — C'est donc bien un mouvement cérébral identique, puisqu'à un même mouvement cérébral ne peut correspondre qu'un phénomène semblable.
ANALYSE ET CONCLUSION
Il n'y a donc là qu'un seul et même mouvement expressif, qui s'est élancé d'un cerveau et qui, par l'intermédiaire des milieux ambiants, s'est communiqué à tous les cerveaux qu'il a pu atteindre, et cela sans se dénaturer. — Il produit des phénomènes divers dans des milieux divers, et en repassant dans un même milieu ou dans un milieu analogue, il tend à reproduire les mêmes phénomènes ou des phénomènes analogues.
Nous avons vu que si l'on ne reconnaissait pas là l'identité d'unmême mouvement aux allures diverses, suivant la diversité des milieux auxquels il se transmet, il faudrait renoncer à connaître les relations constantes qui existent, et que tous admettent entre les causes et les effets et réciproquement entre les effets et les causes. C'est-à-dire que tout raisonnement et toute science deviendraient désormais impossibles. Aucune loi ne peut être démontrée d'une manière plus décisive que celle qui nous occupe ; il n'y a pas un fait qui la contredise et elle explique tous les faits qui sont sous sa dépendance.
Pour constater qu'un mouvement cérébral ne se dénature pas en allant d'un cerveau à un autre, nous l'avons suivi d'étape en étape, et nous avons fait concourir à cette constatation les découvertes les plus avancées des sciences, soit physiques, soit physiologiques; nous avons comparé ces données, elles se sont éclairées et fécondées réciproquement.
ANALYSE ET CONCLUSION
Bien plus, il y a un point qui nous préoccupait vivement, et sur lequel nous tenions à ne laisser aucune ombre, c'est le rapport qui se trouve entre les ondes lumineuses et les ondes sonores, comme expression d'un même phénomène.
Les phénomènes que nous étudions peuvent se propager par la vue et par Vouïe, acjissant simultanément, ou par la vue seulement, et par rouie seulement. — Nous l'avions démontré par une observation directe des faits, en suivant les mouvements lumineux et sonores dans toutes leurs allures.
Mais, malgré cela, nous avons voulu en avoir une preuve d'un autre genre et aussi décisive. Pour cela, nous avons fait une enquête des plus minutieuses sur les sourds-muets et sur les aveugles; les résultats auxquels nous sommes arrivés ont complètement confirmé ceux que nous avions obtenus par la première méthode.
11 y a des phénomènes, parmi ceux qui nous occupent, qui se manifestent tout à la fois à la vue et à l'ouïe; par exemple le rire, le bâillement, etc., lorsqu'ils se font avec bruit.
Et bien, chez l'aveugle, le bruit naturel, expression spontanée de ces phénomènes, suffit pour les faire naître, les rendre contagieux; et chez le sourdmuet, qui ne peut entendre ce bruit, l'expression naturelle de la physionomie sur laquelle ces phé-
ANALYSE ET CONCLUSION
nomènes se manifestent, suffit également à les rendre contagieux.
Nous avons donc une double preuve qui nous démontre que les ondes lumineuses et les ondes sonores, produites par un même mouvement cérébral, sont synonymes, et qu'elles coJicourent à un même résultat.
Nous nous sommes ainsi mis en possession d'une grande loi, toutàla fois physiologique et psychologique , qui nous fait voir comment un mouvement cérébral, avec tous les phénomènes qui sont sous sa dépendance, "peut se propager d'un cerveau à un autre, sans se dénaturer, par les intermédiaires indiqués ou le milieu ambiant.
Dès lors , le principe de la contagion nerveuse , intellectuelle et morale, c'est-à-dire de tous les faits qui ont un mouvement cérébral pour cause et pour point de départ, s'est révélé à nous, nous a été connu.
Nous avons résumé très scrupuleusement les divers travaux exécutés sur ce sujet, les diverses opinions émises; puis nous avons fait l'application de cette loi aux faits les plus importants, et tous, sans aucune exception, sont venus se ranger imperturbablement sous cette loi.
Ainsi s'est expliquée la contagion des phénomènes nerveux, intellectuels et moraux, depuis les plus
ANALYSE liT CONCLUSION.
simples jusqu'aux plus compliqués : du rire, du bâillement, de Tépilepsie, des tics divers, de la danse de Saint-Guy, de l'aboiement, de la contracture, des syncopes convulsives, de la suggestion, des monomanies religieuses, incendiaires, homicides, suicides, etc., de la fascination, de la terreur panique, des affections mentales depuis le simple égarement du sens commun jusqu'à la folie la plus caractérisée ; la communication des mouvements instinctifs, les modifications de l'instinct et des penchants, les airs de famille, l'influence de la mère sur l'enfant; l'influence de l'exemple bon ou mauvais, et tous les faits d'entraînement et d'imitation instinctive aussi bien chez l'homme que chez l'animal.
Nous avons vu également que des savants, spécialistes de premier ordre, ont apporté l'expérience de toute une vie d'étude et d'observation à la confirmation de cette loi, dès que nous l'avons eu formulée.
Au point de vue du langage et des beaux-arts, cette loi n'est pas moins féconde. C'est elle qui explique leur nature, leur genèse, leur compréhension, leur influence sur le physique et sur le moral, etc. ,etc.
Ces questions sont de la plus haute importance ;
ANALYSE ET CONCLUSION
elles se rattachent à ce qu'il y a de plus élevé et de plus général dans l'esprit humain ; elles forment la base delà philosophie; cependant, jusqu'à ce jour, elles ne reposaient que sur des hypothèses; car, seule, la loi qui nous occupe les explique et les soumet aux règles de la science.
Comment se fait-il que le cri de douleur qui s'échappe de ma poitrine, ou l'expression poignante de ma figure, fassent connaître spontanément , à tous ceux qui voient ma physionomie ou qui entendent ce cri, ce qui se passe dans mon âme et imposent son influence?
Voilà la question que je me posais, il y a plus de trente ans, alors que la philosophie des langages divers faisait déjà l'objet de mes études spéciales, que je comparais le langage mimique au langage parlé, et le langage naturel au langage conventionnel.
A cette époque, il aurait été difficile, sinon impossible, de donner une solution complète de la question, et de formuler la loi qui la résoud : les sciences n'étaient pas assez avancées, la physiologie n'avait pas encore résolu bien des questions préalables, et la physique était loin d'avoir sur les agents impressionnels les connaissances que nous possédons; on professait encore généralement pour la lumière, la théorie de l'émission, et l'on n'était pas préparé à formuler toutes les lois que nous connaissons sur les ondes sonores.
On n'aurait pas eu les éléments nécessaires pour
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suivre le mouvement expressif, d'étape en étape, de son point d'origine à son point d'arrivée.
Dès ces années lointaines, résumant fidèlement, par la nature de nos travaux, toutes les découvertes successives de la science, nous les avons fait concourir à l'avancement de nos études spéciales; et enfin, quand les questions ont été assez mûries, nous avons formulé la loi dont nous faisons connaître les applications.
Comment ce cri, ou Taspect de ma physionomie révèlent-ils ce qui se passe en moi ?
Nous l'avons vu, pour résoudre ce problème, il n'y a qu'à suivre les phénomènes qui se déroulent successivement. — Mon âme, sous l'influence de la joie ou de la douleur, imprime naturellement un mouvement au cerveau ; ce mouvement se communique aux organes divers, s'épanouit sur ma physionomie et met l'appareil vocal en vibrations. — Ce mouvement cérébral, expression de ma joie ou de ma douleur, en un mot de l'état de mon âme et qui s'épanouit sur ma physionomie, qui met les organes de la voix en vibrations, se communique ainsi aux ondes lumineuses et aux ondes sonores, et par ces ondes aux nerfs optiques et acoustiques des personnes qu'elles atteignent, et par ces nerfs au cerveau, sans que.ce mouvement se soit dénaturé dans toutes ces transmissions et ces transformations. Nous avons vu comment on peut s'en assurer.
ANALYSE ET CONCLUSION
Par conséquent, compréhension et influence de ce qui se passe dans l'âme qui a produit ce mouvement, puisque à un même mouvement cérébral correspond une même opération intellectuelle, un même état de l'âme.
De là, on voit pourquoi le langage naturel fait subir son influence à tous les hommes, de quelque nationalité qu'ils soient; pourquoi il est nécessairement compris de tous; pourquoi le langage mixte l'est moins; pourquoi le langage conventionnel n'est compris que de ceux qui sont au courant de la convention qui lui a donné naissance, et le grand nombre de conséquences fécondes qui découlent de ces données.
Il est clair que la compréhension spontanée du langage chez les animaux, s'explique également par la propagation des mouvements qui se transmettent sans se dénaturer, et qui vont ainsi aff'ecter des centres nerveux analogues suivant les espèces, et, par suite, produire chez chacun des efl'ets semblables.
Nous n'avons pas eu de peine ensuite à constater que les beaux-arts ne sont que le développement du langage naturel sous ses faces diverses; ce qu'ils expriment est naturellement, spontanément compris de tous, comme le cri de la joie ou de la douleur, l'expression de la physionomie, etc.
L'étude de leur influence sur le physique et sur
ANALYSE ET CONCLUSION. 393
le moral est venue confirmer d'une manière éclatante la loi qui nous occupe.
Car nous sommes arrivé par des procédés différents au même résultat.
Jusqu'à ce jour, par exemple, les effets de la musique sur le physique et sur le moral, et même sa compréhension spontanée par tous, non seulement n'a pas été expliquée, mais on regardait ces faits comme irréductibles, et complètement inexplicables.
11 est facile de voir que la loi qui nous occupe résoud la question sans rien laisser d'obscur.
Lorsqu'un artiste ou une personne quelconque veut exprimer dans le chant, telle pensée, tel sentiment, que fait-elle? — Son âme, pour s'exprimer, imprime nécessairement à son cerveau un mouvement qui est l'expression de ces pensées et de ces sentiments. — C'est ce mouvement cérébral qui se communique au système vocal, et par lui au milieu ambiant, où il se transforme en ondes sonores sans se dénaturer, et les ondes sonores aux nerfs des auditeurs qui, à leur tour, le transmettent fidèlement au cerveau. — Ainsi, le cerveau de milliers d'auditeurs peut instantanément éprouver le même mouvement que celui de l'artiste, et par suite participer à l'état de son âme, à son émotion, à son innervation, en un mot, à son état physique et moral.
Nous avons expliqué pourquoi la musique peut
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être plus ou moins puissante suivant la nature des personnes qui reçoivent son influence, et pourquoi, également, une expression musicale s'applique à des catégories de faits qui paraissent opposés les uns aux autres ; nous avons également démontré que ces anomalies apparentes rentrent dans la loi qui nous occupe et sont expliquées par elle.
Bien plus, avant d'avoir formulé cette loi, nous avions étudié directement Finfluence de chaque motif musical sur le physique et sur le moral, et nous étions arrivé à établir les lois de cette influence, et fait voir qu'il y a une musique qui agit spécialement sur les nerfs moteurs et sur l'intelligence, et une musique qui agit spécialement sur les nerfs sensitifs et sur les sentiments, ainsi que les féconds résultats que l'on pouvait en tirer pour les affections mentales, et en général en hygiène et en thérapeutique. Nous en avions fait l'objet de plusieurs mémoiresacadémiques.
Eh bien, toutes ces lois, toutes ces conséquences nous ont été données ensuite d'une manière plus nette, plus claire et de première source, par la loi si féconde de la transmission du mouvement expressif ; elles en découlent nécessairement. On peut donc donner a priori, comme conséquences d'une loi plus vaste, des lois secondaires auxquelles on était arrivé par l'observation directe des faits.
Ainsi, nous sommes arrivé au même résultat par deux voies complètement différentes, et qui se complètent l'une l'autre.
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Nous avons examiné tous les beaux-arts, et constaté que tous sont régis par cette loi. — Les arts du dessin et de la sculpture eux-mêmes s'y rangent parfaitement, bien que l'artiste force la matière pondérable à servir d'intermédiaire, pour communiquer aux ondes lumineuses le mouvement expressif qui part de son cerveau. — De même que dans la musique, on peut comme intermédiaire se servir d'instruments qui ne dénaturent pas la coordination des ondes sonores.
Cette loi nous a également indiqué le cycle du perfectionnement de Fhomme au point de vue du langage et des beaux-arts, et montré, sous ce rapport, quel serait l'état de l'homme qui posséderait la perfection de sa nature.
Plusieurs faits qui paraissent contradictoires, mais qui jettent un grand jour sur notre sujet, ont ensuite été examinés.
Les mêmes faits n'ont pas toujours sur nous la même influence : on veut, par exemple, se laisser aller à la tristesse, on se plaît dans cet état. — Alors les physionomies riantes, les chants joyeux tout ce qui est gai, en un mot, nous contrariera, parce que cela nous obligera à lutter pour rester dans l'état où
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nous nous plaisons; tandis que tout ce qui porte à la tristesse nous plaira, parce que cela favorisera l'état dans lequel nous voulons rester. — Les impressions gaies, dans ce cas, deviennent difficilement contagieuses.
Au contraire, veut-on lutter contre la tristesse ? — Alors les physionomies riantes, les chants joyeux, etc., nous aideront à sortir de cet état, et par suite nous plairont et deviendront facilement contagieux.
Cependant, bien que de prime abord on éprouve quelquefois une répulsion invincible à se laisser envahir parle mouvement expressif contre lequel on lutte, nous avons vu que sous l'influence d'une répétition fréquente, la répulsion diminue, souvent elle disparaît, et l'on finit par se laisser aller.
Là se confirme, d'une manière bien frappante, un fait d'un haut intérêt et fécond en conséquences : deux mouvements luttant en sens contraire, celui qui vient de l'extérieur, qui tend à envahir le cerveau, et par suite à s'imposer au principe de vie, et le mouvement produit par la force intérieure, par la volonté qui résiste.
11 nous a été facile de généraliser ces notions importantes, et de nous rendre compte des phénomènes analogues, qui jettent ainsi une grande lumière sur tous les faits physiologiques et psychologiques.
Nous avons également répondu aux principales
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objections qui nous avaient été faites ; objections qui sont venues confirmer la loi.
Ainsi, nous avons vu que bien, que tous les hommes aient un système nerveux semblable, tous ne l'ont pas au même degré doué des mêmes propriétés : les uns ont le système nerveux plus impressionnable, plus actif, plus susceptible de diverses affections que d'autres. Les enfants et les femmes, en général, l'ont d'une extrême mobilité et des plus impressionnables. Ces natures et celles qui leur ressemblent subissent sans grande résistance Tinfluence du mouvement expressif, et par conséquent de la contagion nerveuse, intellectuelle et morale.
Cela nous explique pourquoi il y a des personnes qui sont beaucoup plus sensibles que d'autres à l'influence de tel tic nerveux, de tel mouvement épilepliforme; de même qu'il y en a qui sont beaucoup plus sensibles que d'autres à la vue des souffrances et des joies qui les entourent; il y en a même qui sont insensibles à la musique ou à certain genre de musique, tandis que d'autres subissent les influences des impressions musicales les plus fugaces. 11 se passe quelque chose de semblable pour tous les arts.
Ce sont des anomalies analogues à celles que l'on observe dans la perception : tous ne voient pas, n'entendent pas, n'odorent pas de la même manière et au même degré, mais les lois qui président à ces phénomènes n'en sont pas atteintes pour cela. Nous
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avons vu que toutes ces différences s'expliquent parfaitement par l'état du système nerveux; le système nerveux est plus ou moins bon conducteur du mou- ' vement expressif, voilà tout.
L'hérédité physiologique et l'éducation sont pour beaucoup dans cet état du système nerveux ; on le constate à chaque instant; les facultés, en s'exerçant, modifient les organes qui leur servent d'instrument, les rendent plus souples, plus obéissants aux différents genres d'expressions.
Tous les phénomènes nerveux, intellectuels et moraux des personnes au milieu desquelles nous vivons, sont donc contagieux; on comprend qu'ils le sont plus ou moins, suivant la nature et l'éducation de chacun, les précautions dont on s'entoure, et la lutte que l'on exerce; mais, à la longue, ils font infailliblement leur œuvre en bien ou en mal.
Les relations des âmes sont donc établies par des mouvements invisibles et coordonnés qu'elles impriment au milieu ambiant. — Ce n'est pas ce qu'il y a de purement mécanique, remarquons-le, qui atteint l'intelligence ; c'est le nombre , la mesure, • l'ordre, en un mot ce qu'il y a d'intellectuel exprimé dans le phénomène.
Ces mouvements invisibles et coordonnés dont nous constatons la nature et l'existence par divers procédés, sont bien autrement redoutables que les chocs les plus formidables que la science a pu con-
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cevoir, et qui ne peuvent atteindre notre personnalité morale.
Ce sont ces mouvements invisibles qui soumettent les âmes ou les émancipent; c'est par leur influence que les âmes s'atteignent^ qu'elles s'élèvent ou qu'elles s'abaissent; qu'elles se communiquent leur force ou leur faiblesse, leur énergie ou leur défaillance.
Nous sommes loin d'avoir épuisé les conséquences et les applications de la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif; cette loi se présente à nous comme la plus vaste et la plus féconde des lois physiologiques et psychologiques, si on la juge par les lois secondaires qui en découlent, par les faits qui sont sous sa dépendance, et par la lumière inespérée qu'elle jette sur des questions regardées comme irréductibles et insolubles. Mais nous avons eu hâte, par ce rapide exposé, de mettre les intelligences que la science captive, à même de la suivre et de la développer dans des sentiers nouveaux.