AU LANGAGE, ETC
Les faits que nous venons de citer et que nous pourrions multiplier font bien voir que de temps immémorial on a constaté la puissante influence de la musique sur le physique et sur le moral, et que l'on a cherché à tirer parti de cette influence.
Cependant, malgré de nombreux essais , on n'a pas fait faire beaucoup de progrès à son application dans la thérapeutique du corps et de l'âme.
Et cela se comprend, car, ne connaissant pas la loi de cette influence, on ne pouvait procéder que d'une manière tout à fait empirique, sans savoir au juste les effets que l'on obtiendrait par elle, dans tel cas donné.
L'influence de la musique est complexe; on doit la décomposer si l'on veut se bien rendre compte de tous ses effets.
Les maîtres de l'art la regardent, en général, comme étant l'expression du sentiment. Oui, elle est par excellence l'expression du sentiment; mais on doit observer qu'elle peut également exprimer simplement le nombre, la mesure, le mouvement; elle peut exprimer certains accents de la nature sans exprimer aucun sentiment. Ce genre de musique n'agit directement que sur l'intelligence qui la com[)rend
CIIAPITR i: X.
et sur l'organisation à laquelle elle communique son mouvement.
De là certaines marches militaires, certains chants mesurés et cadencés des matelots et des rameurs, des travailleurs en général^, qui souvent ne sont accompagnés que de paroles insignifiantes, que de mots ou de syllabes qui ne marquent que le rythme et la mesure, et cette mesure et ce rythme impriment leur mouvement à l'organisation et aident au travail.
Ce genre de musique peut imiter le mouvement dans les objets, le bruit de la locomotive, le tic-tac du moulin, la cadence du fléau qui bat le blé, la marche d'une armée, le galop du cheval, le cri des animaux, le chant de divers oiseaux, le murmure du ruisseau, etc.
On peut même faire de la musique très savante qui ne parle qu'à l'esprit, qui n'exprime aucun sentiment et qui laisse complètement froides et sans aucune émotion les personnes les plus sensibles à la mélodie.
De tout temps on a fait usage de ce genre de musique : c'est cette musique qui soutenait les anciens travailleurs égyptiens dans leurs fatigues et dans leurs travaux , en réglant leurs mouvements par la mesure et le rythme.
Partout on a plus ou moins continué ces traditions : dans tous les ports du monde on entend les matelots travaillant en cadence au chant monotone de sylla-
bes qui ne disent rien à l'âme, et qui sont simplement l'expression du mouvement et de la mesure. Mouvement et mesure qui se communiquent à tout leur être et multiplient leur force, soit qu'ils traînent la lourde chaîne des ancres pour amarrer le navire qui touche au rivage, ou qu'ils le dégagent pour le lancer de nouveau au sein de la mer immense ; soit qu'ils fassent manœuvrer les rudes engrenages qui chargent et déchargent les vastes (lancs du navire. Travaux des plus pénibles , mais bien adoucis par cet élan ordonné et continu qu'entretient le mouvement cadencé des ondes sonores.
Évidemment, ces chants et les chants analogues laissent le sentiment complètement tranquille; on ne peut pas dire que ce genre de musique soit l'expression du sentiment proprement dit.
Nous devons ici faire une observation qui préviendra quelques objections. Ces chants, cette musique qui n'expriment que la mesure, le mouvement, le rythme , les bruits de la nature, même la musique savante dont nous avons parlé et qui ne s'adresse qu'à l'intelligence, peuvent, il est vrai, faire quelquefois naître des sentiments, mais ces chants ne les produisent pas par eux-mêmes, ils ne les expriment pas directement; ils sont seulement susceptibles de les réveiller dans quelques circonstances par la loi de l'association des idées dans l'intelligence : c'est en général l'influence nostalgique de la musique; nous le verrons plus loin.
D'un autre côté, la musique excelle à exprimer les sentiments, depuis les plus légères émotions jusqu'aux plus enivrantes extases. Aucun art ne l'égale sous ce rapport.
Non seulement elle exprime les sentiments , non seulement elle les fait comprendre,, mais elle les fait partager, elle les communique, elle les fait naître dans les ames. Comme une puissance irrésistible, elle émeut, elle enivre, elle entraîne.
Cette influence de la musique sur le sentiment est incontestée , c'est celle qui a spécialement frappé les esprits ; on a même confondu l'influence de la musique sur l'intelligence et sur la locomotion avec cette dernière ^ car, en général, on définit la musique le langagedu sentiment, définition évidemment incomplète.
Or, il résulte des lois harmoniques établies dans l'union du corps et de l'âme, que l'on ne peut agir sur le corps sans influer sur l'âme , de même que Ton ne peut agir sur l'âme sans influer sur le corps. De plus, la physiologie nous apprend qu'il y a des nerfs conducteurs du mouvement seulement, et des nerfs conducteurs de la sensibilité seulement. Par conséquent, d'après ce que nous venons de voir, il y a une musique qui peut agir spécialement sur les uns, et une musique qui peut agir spécialement sur les autres, comme il y a une musique qui peut agir sur tous à la fois.
Prenons les deux extrêmes : Voilà, par exemple,
un régiment qui passe musique en tête, jouant une simple marclie; tout le monde se trouve ébranlé; il n'y a pas jusqu'aux enfants qui, môme d'une manière inconsciente, ne marquent la mesure; les passants se mettent instinctivement au pas, et un grand nombre sont naturellement entraînés dans un même mouvement à suivre la troupe.
Evidemment, cette musique agit spécialement sur les nerfs moteurs, et sur l'intelligence qui comprend le nombre et la mesure.
Mais voici une réunion d'élite, silencieuse et recueillie dans un sanctuaire d'artiste : les mélodies sentimentales de Mozart, de Haydn, de Beethoven ou de quelque autre grand maître se font entendre. Le prélude, comme un coup de baguette magique, saisit tout le monde, l'émotion gagne, et bientôt les larmes que Ton comprime en vain brillent dans tous les yeux, et nous révèlent les sentiments profonds qui ont envahi toute l'assemblée.
Évidemment, cette musique agit spécialement sur les sentiments et sur les nerfs de la sensibilité.
De ce qui précède et de phénomènes analogues, on peut déduire les propositions suivantes; chacun^ .peut d'ailleurs en contrôler la justesse en analysant soigneusement les faits :
1" 11 y a une musique qui agit spécialement sur l'intelligence et sur les nerfs moteurs ;
2" Il y a une musique qui agit spécialement sur
les nerfs de la sensibilité et sur les sentiments;
3° 11 y a une musique qui agit tout à fois sur les nerfs moteurs et sur les nerfs sensitifs; sur l'intelligence et sur les sentiments; en général, c'est ce qui a lieu le plus souvent ;
4° Mais depuis la musique qui agit le plus sur l'intelligence et sur les nerfs moteurs, et celle qui agit le plus sur les sentiments et les nerfs sensitifs, il y a une infinité de degrés où chaque genre trouve sa place.
On voit que, par l'observation directe des faits, on arrive absolument aux mêmes résultats que ceux que nous donne comme conséquences la loi de propagation du mouvement expressif.
Il est évident que si l'artiste se livrant à l'inspiration, peut négliger de spécifier ces influences, il n'en est plus de même de l'homme de l'art qui veut les appliquer au soulagement ou à la guérison des malades. Cette spécification devient dans ce cas de la plus haute importance; c'est la base sur laquelle doit reposer toute pratique.
Une personne est-elle atteinte d'un désordre qui donne une prédominance exagérée à l'action d'une espèce de nerfs seulement, on pourrait, dans ce cas, approprier une musique spéciale pour agir plus directement sur le mal, pour exciter ou neutraliser telle ou telle espèce de nerfs, tel ou tel phénomène de l'inervation, pour exciter ou calmer telle ou telle faculté morale.