CONCLUSION
n 479, les Perses avaient incendié Athènes ; mais au peuple réfugié à Salamine, la lueur de l'incendie, montant du côté de l'Orient, put paraître, comme nous la voyons en effet maintenant, l'aube rouge d'une incomparable gloire. En 404, Lysandros détruisait par le feu, dans le port du Pirée, ce qu'il restait encore de la flotte athénienne ; cette fois, pour les citoyens qui de la ville regardaient vers l'Occident, le rougeoiment au ciel signifiait le crépuscule de leur puissance, le couchant de leur hégémonie. Dans les limites de temps, marquées par ces deux désastres si différents d'origine et de portée, Athènes avait atteint l'apogée de sa fortune matérielle, et elle en était brusquement tombée ; elle avait tenu un sceptre de Reine de la mer, qu'elle ne devait plus recouvrer. Mais elle avait ennobli ses succès passagers par sa manière d'en jouir, et justifié ses richesses, quelquefois mal acquises, par l'usage qu'elle en avait fait : avec des biens éphémères, Périclès avait créé de l'impérissable, et
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d'avance balancé toutes les ruines possibles de l'État par ce qu'il avait suscité d'immortelle beauté dans la seule Acropole.
Athènes, du jour où le Parthénon exista, était devenue la capitale de l'art grec. Voici, relativement à la sculpture, en quel sens il faut prendre ce mot. — Vers le milieu du ve siècle s'achève le long labeur que poursuivaient les multiples ateliers de la Grèce ; ils arrivent tous au terme de la montée ; et ceux d'entre eux qui, par la fixité de leurs principes et la continuité de leur discipline, avaient mérité le nom d'écoles, livrent les premiers modèles parfaits de leur idéal propre. Ainsi l'école d'Argos cueille enfin sa récompense, grâce aux bronzes de Polyclète ; et simultanément, avec une moindre maîtrise peut-être, des Ioniens font aussi leur bouquet. Or, ce n'est pas assez de dire que l'école attique occupe alors le premier rang et produit les œuvres les plus accomplies ; son mérite est d'une espèce plus haute : elle s'est élevée au dessus du rôle d'une école particulière ayant son idéal particulier ; elle a donné au travail de tous ensemble, Doriens et Ioniens, le couronnement suprême. Personnifié en Phidias pour la statuaire et la sculpture décorative (comme en Ictinos et Mnésiclès pour l'architecture), le génie attique a été le plus complet représentant du génie grec tout entier. C'est pourquoi Phidias a exercé l'influence quasi universelle, dont on rencontre les preuves dans le Péloponnèse non moins que dans la Grèce
asiatique, et sous laquelle a fléchi Polyclète luimême. Par cette influence, les divisions entre écoles, si légitimes qu'elles soient, diminuent et tendent à s'effacer : les élèves et continuateurs de Polyclète se rattachent à Athènes autant qu'à Argos ; les Ioniens .« atticisent » autant que les Attiques avaient jadis « ionisé » ; quant à ceux des artistes athéniens qui, à la fin du siècle, reviennent au style attico-ionien, ils ne sont pas sans avoir ressenti non plus quelque effet de la proximité de Phidias. Bref, on voit s'opérer dès cette époque, pour la sculpture, ce qui devait s'opérer plus tard pour la langue : comme le dialecte attique, placé à égale distance des autres dialectes grecs et illustré par de si beaux écrivains, était destiné à fournir à la Grèce ce qu'on appelle la « langue commune », pareillement l'école attique, placée à égale distance des écoles doriennes et des ioniennes, s'étant enrichie de certaines des qualités des unes et des autres, et tout à coup ayant acquis par le génie de Phidias un prestige sans pareil, contribuait la première à la formation d'une xoiwi oiàXsxToç de l'art.
On sait de reste que l'art grec va développer encore une ample et féconde carrière. La « langue commune » n'empêchera point le talent personnel ; et, au besoin, des sculpteurs tels que Scopas ou Lysippe trouveront un langage neuf pour des idées neuves. Mais là précisément réside une grande différence entre le ve siècle et les suivants : la sculpture prospérera maintenant par l'invention individuelle,
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non plus par l'effort collectif. Les génies novateurs, ceux qui attireront le plus de disciples et de qui l'action sera le plus durable, appartiendront à une autre catégorie qu'un Phidias ou un Polyclète. Ils seront (comme déjà Myron, lequel est une exception pour son temps) des individualistes, c'est à dire que, malgré ce qu'ils garderont toujours du passé, l'esprit nouveau dont ils seront individuellement animés constituera l'essentiel de leur art. Au contraire, le gain des générations précédentes, leur capital accumulé compte beaucoup dans l'art de Phidias; il est presque tout dans l'art de Polyclète. Il y a donc une chose qui disparaît avec ces maîtres-là, et qu'on ne reverra plus : la tâche des vieilles écoles traditionnalistes est finie, et elles finissent elles-mêmes d'exister. Magnifique fin, puisque, au lieu d'avoir senti la sève se retirer d'elles peu à peu et de s'être éteintes dans une langueur stagnante, il semble que, répondant à l'appel du génie de Phidias, elles ont, au moment où elles atteignaient le point culminant de leur croissance, donné toute leur vitalité d'un coup pour un triomphal jaillissement !
Ce n'est pas seulement les forces vives de ces écoles et leurs moyens d'expression, qui viennent aboutir ensemble à l'atelier de Phidias. Les principaux des types figurés et des sujets qui constituaient le fonds le plus général de l'art ont reçu de lui une sorte de consécration. On n'a qu'à se remémorer tous ceux dont il avait fait emploi pour décorer ses
grandes statues chryséléphantines ; la plupart sont les thèmes courants de la décoration monumentale. Qu'on n'oublie pas que, dans des œuvres de proportions si extraordinaires, ces détails accessoires avaient eux-mêmes un développement et des dimensions considérables : le seul trône du Zeus d'Olympie, avec ses figures en ronde bosse, ses panneaux et ses bandeaux en relief, offrait l'équivalent des sculptures d'un petit temple. Et ce trône qui, par l'abondance et par certains des motifs de son décor, rappelait à cent ans de distance le vieux chef-d'œuvre de l'Ionien Bathyclès à Amyclées ; ce trône où des Nikés, des Horés, des Charités, toutes variantes de la traditionnelle coré ionienne, tous types inventés et propagés par les Ioniens, avoisinaient des représentations choisies de l'athlétisme olympique, et où le héros attique Thésée était glorifié à côté d'Héraclès, le héros dorien ; ce trône nous apparaît comme ayant dû être une superbe et complète manifestation, je ne dirai point de l'éclectisme de Phidias — ce mot serait un vrai contresens — mais de l'admirable faculté qu'a eue son génie de fondre, sans distinction de provenance et de tendances, et de faire également sien tout le passé déjà si riche de la sculpture grecque. N'est-ce point par un autre effet de cette même faculté qu'il sut allier, selon la mesure possible, k son art de sculpteur l'art du peintre, et introduire jusque dans la ronde bosse des recherches de couleur et des qualités de pittoresque ? et qu'il sut aussi user
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excellemment de n'importe laquelle des matières plastiques, rassemblant en lui toutes les habiletés de métier, dont on eût pu croire jusque là que certaines devaient rester l'apanage de telle école, à l'exclusion des autres ? S'il eut pourtant des préférences, elles lui furent imposées par la force des choses ; si le maître qui au Parthénon dirigea son équipe de praticiens avec une autorité si sûre, et pour de simples sculptures décoratives prodigua les plus merveilleux modelés de nu et de draperie, ne semble avoir cependant exécuté en marbre aucune de ses œuvres de statuaire, c'est évidemment parce que le marbre, en ce cas, fixait à la réalisation de sa pensée des limites trop vite atteintes. Car Phidias ne paraît avoir jamais eu son génie plus à l'aise, que lorsqu'il put joindre à la grandeur de la conception la grandeur matérielle. Devant les énormes ouvrages qu'étaient ses Athéna colossales, le Zeus, l'ample cycle des sculptures du Parthénon, sa vaillance tenait sans doute, peut-on dire, à ce qu'en lui s'étaient comme transfusées toutes les énergies de l'àme grecque, tendue depuis longtemps vers son clair idéal de beauté, et devenue à présent capable de l'atteindre. Il est miraculeux, cependant, que la tâche suprême ait été accomplie avec une si limpide aisance, et que l'auteur de ces œuvres géantes les ait exécutées sans apparence d'effort, sans un geste excessif. On dirait qu'à ces dieux, qu'il a maintes fois représentés, non pas seulement quelques-uns
d'entre eux dans telle ou telle statue splendide, mais tous réunis en auguste assemblée, soit sur l'Olympe pour la naissance d'Athéna ou le choix des charmes de Pandora, ou bien au bord de la mer pour la naissance d'Aphrodite, ou bien sur la terre, dans l'Acropole des Athéniens, par un lumineux jour de fête, — on dirait qu'à ces divinités, dont la pensée occupa sa vie entière et dont les visions peuplaient son atelier, Phidias a su capter le secret de leur surhumaine noblesse. Ainsi, ce grand sculpteur des Olympiens fait lui-même figure d'un Olympien au dessus des autres artistes de la Grèce ; ce dieu de la sculpture antique, comme le Zeus qu'il avait montré supérieur à sa toute-puissance, donne l'impression d'un génie supérieur encore à ses propres créations; il domine l'art grec, comme le Parthénon dominait l'Acropole, avec une majesté sereine et la calme certitude du Parfait.