CHAPITRE VIII
LA SCULPTURE DÉCORATIVE APRÈS LE PARTHÉNON JUSQU'A LA FIN DU Ve SIÈCLE
Temples de l'Attique et du Péloponnèse. — La Niké de Paionios à Olympie. — Constructions funéraires à Trysa et Xanthos, en Lycie. — Sur l'Acropole d'Athènes : Érechtheion; balustrade sculptée près le temple d'Athéna Niké.
es constructions ordonnées par Périclès, de celles du moins qui étaient décorées de sculptures, les deux principales après le Parthénon sont l'Héphaisteion à Athènes (faussement dénommé, depuis le moyen âge, « Théseion ») et le temple de Poséidon au cap Sounion ; puis, à ces importants édifices doriques, dont la date ne saurait être précisée, s'ajoute le templicule ionique d'Athéna Niké (dite aussi Niké ap téros^ Victoire sans ailes) près des Propylées de l'Acropole, lequel a dû être élevé entre 435 et 432, pendant que s'élevaient les Propylées mêmes. Mais les trois ensemble ne nous offrent que d'attristantes ruines : l'Héphaisteion, demeuré sauf quant à l'architecture, n'a conservé des figures de ses frontons que leurs traces sur la cor-
LES MAITRES DE L'ART
niche, et ses deux frises comme ses dix-huit métopes sculptées ont beaucoup souffert ; il n'y a plus que débris informes de la frise du temple de Poséidon ; et si celle du temple d'Athéna Niké subsiste à peu près complète, encore est-elle toute disloquée et délabrée.
La plupart des sujets choisis n'ont pas un grand intérêt de nouveauté ; ils ne se relèvent que par les qualités de la facture. A l'Héphaisteion, les métopes étaient consacrées, dix à des Travaux d'Héraclès, les huit autres à des Travaux de Thésée ; la frise de l'opisthodomos représentait une Centauromachie, celle du pronaos le combat de Thésée contre les Pallantides, qui avait pour témoins six divinités. Et au temple de Poséidon, les mêmes sujets ou de tout pareils composaient la frise du pronaos : Centauromachie, Gigantomachie, Travaux de Thésée. Enfin, c'était encore un combat qui se déroulait, au temple d'Athéna Niké, sur trois des côtés, le quatrième étant réservé au conseil des dieux : ici pourtant il s'agissait, au lieu d'un combat mythique, des réelles batailles que les Athéniens avaient soutenues contre les Perses et contre certains des Grecs ; mais, si le sujet était par exception pris à l'histoire, il était narré dans le même langage exactement que s'il eût été pris à la légende. — Le trait le plus remarquable est le souvenir toujours présent de la décoration du Parthénon. Qu'on examine la scène du conseil des dieux, sur le côté Est du temple d'Athéna Niké : ce petit relief respire un esprit tout phidiaque, et plu-
LA SCULPTURE GRECQUE AU V« SIÈCLE i3i
sieurs détails en sont visiblement empruntés, sans qu'il y ait copie, au grand modèle voisin. Puis, l'introduction d'une frise ionique dans l'entablement dorique aux deux temples d'Héphaistos et de Poséidon, le prolongement de cette frise au delà des limites normales dans le pronaos de l'Héphaisteion, ou son insolite disposition rectangulaire dans le pronaos du temple de Poséidon, tout cela s'explique par le désir à la fois d'imiter et de ne point servilement copier une des beautés du chef-d'œuvre qui venait de naître. Maints détails de l'exécution témoignent dans le même sens : la Centauromachie de l'Héphaisteion remet en mémoire plus d'une des métopes subsistantes du Parthénon ; et les dieux qui regardent, assis, la défaite des Pailantides ne sont pas indignes de rappeler ceux qui, ailleurs, regardent le miracle de la naissance d'Athéna. Comment serait-on surpris de telles similitudes, puisque, si Phidias n'était plus là quand ces divers reliefs furent exécutés, l'esprit de son art était resté derrière lui, et que, sans doute, la majeure partie des sculpteurs qui travaillèrent à ces trois temples avaient auparavant travaillé au Parthénon ?
Dans le Péloponnèse, deux grands édifices doriques furent construits avant la fin du ve siècle : l'un était le temple d'Apollon Épicourios, à Bassœ, territoire dePhigalie ; l'autre était l'Héraion d'Argos, qu'un incendie survenu en 423 avait obligé à rebâtir.
LES MAITRES DE L'ART
De ce dernier, presque plus rien ne subsiste ; les rares débris de sculptures retrouvés proviennent surtout des métopes (Athènes, Musée national). Ils attestent que les auteurs de cette décoration étaient beaucoup moins dans le courant de l'école argienne qu'on ne l'aurait attendu d'artistes opérant à Argos même et qui, la plupart, devaient être des Argiens. Tous les fragments recueillis, à des degrés divers, mais tous sans exception, décèlent une influence bien marquée de l'esprit attique : ils confirment et complètent ce que nous avons signalé de cette influence sur la statuaire argienne après le séjour de Polyclète à Athènes. — Le temple de Bassse, qui fut élevé par Ictinos, l'architecte même du Parthénon, certainement après 438, dresse encore dans la solitude arcadienne ses colonnes extérieures quasi au complet ; et si ses douze métopes sculptées (partagées en deux suites de six, et placées comme celles du temple de Zeus à Olympie) sont mutilées et indistinctes, au contraire la frise, longue de près de 3 1 mètres, qui ornait les quatre côtés d'un petit enclos sacré à ciel ouvert, s'est conservée presque sans lacune. Pourquoi faut-il que l'exécution en soit si médiocre ! De méchants marbriers de province ont traduit lourdement, grossièrement, une maquette qui avait le mérite de raviver les deux banales histoires, Centauromachie et Ama\onomachie, par des inventions pleines de vigueur et de verve. Nous ne savons quel artiste avait fourni cette maquette ; rien
LA SCULPTURE GRECQUE AU V» SIÈCLE i33
ne permet de croire qu'il fût Athénien d'origine, mais plusieurs choses engagent à dire qu'il avait dû faire le voyage d'Athènes et su le mettre à profit. Cet artiste ne serait-il point, on en a déjà eu l'idée, Paionios ?
L'auteur de la célèbre Niké d'Olympie était un Ionien de Mendé en Thrace. On ne le connaît que par ce trophée que lui commandèrent les Messéniens, après le succès remporté par eux, de concert avec les Athéniens, dans l'îlot de Sphactéria en 425. Et cette statue a sa place ici, au nombre des sculptures décoratives : car, d'une indication ajoutée à la signature, il paraît bien résulter que la Niké des Messéniens était seulement une réplique en marbre, avec quelques changements de forme consécutifs au changement de matière, d'une Niké-acrotère en bronze que Paionios avait faite auparavant pour le temple de Zeus ; et, de plus, en hissant sa nouvelle œuvre sur un piédestal de 9 mètres, propre à l'isoler avec le ciel pour fond, il avait manifestement voulu que le spectateur la considérât de la même façon qu'une figure d'acrotère. Travail surprenant de hardiesse et sans creuse virtuosité cependant, le plus génialement téméraire que ciseau de marbrier ait produit, il faut un effort aujourd'hui pour apprécier à son prix vrai cette Niké tristement mutilée ; mais l'effort est récompensé quand, après une recherche attentive de ce que le sculpteur a visé et des moyens qu'il a employés, on peut se représenter, dans TAltis d'Olympie, au
LES MAITRES DE L'ART
dessus de la foule des autres offrandes, la blanche Messagère divine, suspendue entre ciel et terre, ses draperies vivement refoulées par la résistance de l'air, son grand himation gonflé en voile derrière elle, la jambe gauche portée en avant et prête à se poser bientôt, le corps penché, un peu oblique, soutenu et dirigé par le battement puissant des ailes, tombant rapide du haut de la coupole bleue où plane l'aigle, où trône Zeus.
C'est donc à un Ionien qu'était échu l'honneur d'avoir résolu le beau problème d'art qu'avait posé, dès le milieu du vie siècle, l'audace ingénue d'un autre Ionien, Archermos. La sculpture ionienne avait gardé, on le voit, joint à ses facultés d'invention, l'amour du mouvement, de l'effet, des lignes animées et brillantes. Elle en donnait un témoignage nouveau, en même temps qu'à Olympie, à Délos, dans ces groupes qui décoraient les acrotères d'un petit édifice voisin du temple d'Apollon et représentaient, l'un Y Enlèvement d'Oreithyia par Borêas , l'autre V Enlèvement de Képhalos par Éôs (Athènes, Musée national) : sujets choisis et traités avec la plus heureuse ingéniosité, groupes à figures ailées et à draperies claquantes, qui n'égalent point la triomphale Niké de Paionios, mais évidemment procèdent d'une inspiration identique.
La sculpture ionienne avait gardé aussi son goût inné de l'ornementation prolixe et, dirai-je sans respect, sa naturelle facilité de bavardage, que l'on perçoit
LA SCULPTURE GRECQUE AU V SIÈCLE x35
fort bien dès l'époque archaïque. Nous trouvons en Asie même, dans le dernier quart du ve siècle, deux beaux exemples de cette sorte de garrulité, à savoir les deux grandes constructions funéraires qui s'élevaient sur le sol de Lycie, àTrysa et à Xanthos. De l'héroon de Trysa, que décorèrent des Ioniens, agiles manieurs du ciseau, mais doués d'une médiocre personnalité, retenons seulement que ses 108 mètres de reliefs sont en grande partie une transposition des peintures athéniennes de Polygnote, et que certains détails de leur exécution prouvent que leurs auteurs n'ignoraient pas les reliefs de Phidias et de son école. — Plus riche, et d'une richesse mieux présentée , que faisait valoir l'ordonnance toute grecque de la construction, avec ses quatre frises sculptées, les figures de ses deux frontons et de ses acrotères, puis surtout les statues posées entre ses colonnes, le monument « des Néréides » à Xanthos, tombeau-temple d'un dynaste lycien, annonce l'édifice analogue qui devait illustrer, au siècle suivant, le dynaste carien Mausolos. Là aussi, en dépit du beau talent personnel des exécutants, le déjà vu abonde; des emprunts nombreux à la sculpture attique ou à la peinture attico-ionienne se laissent reconnaître ou deviner : la plus importante des quatre frises, qui doit évoquer des souvenirs des guerres lyciennes, n'est, au vrai, qu'une Ama\onomachie, à peine démarquée ; et telle autre frise, longue narration par images, à la façon orientale, du siège et de la prise d'une
LES MAITRES DE L'ART
ville, a sa pareille dans l'héroon de Trysa et dérive donc sûrement d'un modèle antérieur. Quant aux brillantes statues des entrecolonnements, fraîches adolescentes qui courent et glissent souplement sur la vague marine et tendent au vent leur draperie comme une voile légère, faut-il leur laisser le nom de Néréides? ou bien, placées comme elles étaient autour du tombeau du dynaste,ne personnifient-elles point les brises dont parle Pindare (01. , n, 77), « les brises Océanides soufflant autour des îles des bienheureux » ? En tout cas, nul ne contestera leur évidente parenté, pour la conception et la facture, avec la Niké de Paionios; et ce n'est pas faire tort à ces Ioniennes, si on ajoute que peut-être, dans leurs mouvements et les jeux de leur draperie, elles ne seraient pas exactement ce qu'elles sont, si elles n'avaient fréquenté certaines figures des frontons du Parthénon. — Mentionnons enfin, parmi les sarcophages de Sidon (Gonstantinople), ceux qu'on appelle le Sarcophage du Satrape et le Sarcophage lycien : aimables et habiles reliefs de deux Ioniens, qui appartenaient, semble-t-il, à deux générations successives, et desquels le plus récent s'était pénétré de l'esprit attique au point que, dans les jeunes et fiers chasseurs du Sarcophage lycien, les cavaliers de la procession des Panathénées eussent reconnu presque des frères.
C'est une sorte de voyage autour du monde grec que nous avons fait dans le présent chapitre. Partis
LA SCULPTURE GRECQUE AU Ve SIÈCLE i3-j
d'Athènes au moment que s'y clôt, à cause de la guerre commencée en 43 1, la période des grands travaux de luxe, nous avons parcouru le Péloponnèse, traversé Délos, abordé au pied des monuments ioniens de Lycie, et constaté en tous lieux l'influence victorieuse de l'art de Phidias. Jusqu'à la lointaine Sicile s'est étendue cette action, comme en témoignent, à défaut de sculptures non retrouvées encore, les splendides monnaies syracusaines d'un Kimon ou d'un Euainétos. Et maintenant, revenus en Attique, nous y percevons mieux, ainsi qu'il arrive après une absence, les changements qui sont en voie de se produire dans l'art, conséquence de ceux qui s'opèrent dans l'esprit public. Du reste, un monument sur l'Acropole même nous donne à ce sujet l'avertissement le plus net : je veux dire l'Érechtheion, qui, si on n'en considère que les sculptures, prend la valeur d'un monument-frontière, à deux faces, tournées l'une vers les horizons nouveaux, l'autre vers ce qui était déjà alors le passé.
Très probablement l'Érechtheion a été construit en majeure partie de 421 à 41 3, durant la trêve entre Athènes et Sparte, et il a dû être achevé, pour tout le principal, de 409 à 407. La frise date de ce dernier laps, tandis qu'on avait exécuté avant 41 3 ce que les textes officiels nomment la prostasis des corés (Fig. 26), qui avait pour objet d'envelopper et masquer une entrée d'escalier. Or, soit qu'on admette que le dessin des Caryatides avait été
préparé par Phidias (puisqu'il semble aujourd'hui que le plan premier de l'Érechtheion doit remonter au temps de Périclès), ou qu'on préfère une explication différente, toujours y a-t-il que ces graves et nobles cor es , parce qu'elles sont vraiment les sœurs de celles que nous voyons dans la procession des Panathénées, paraissent ici un peu étrangères à leur coquet entourage : ces porteuses d'un entablerftent ionique sont toutes remplies de l'esprit de l'autre architecture, et l'on dirait que c'est de regarder sans cesse le Parthénon en face d'elles que leur est venue leur âme dorique. Au contraire, comme elle devait s'accorder bien avec l'ornementation brillante et colorée, cette frise dont les reliefs, découpés séparément dans le marbre blanc, avaient été ensuite, par recherche d'un effet de couleur, rapportés sur un bandeau bleu ardoise, et qui, à en juger d'après les quelques morceaux subsistants (musée de l'Acropole), offrait une riche variété d'études de draperies, à plis tantôt fouillés profond et striés d'ombres noires, tantôt fins et clairs, transparents et fluides, les mêmes qui font ruisseler et luire un « innombrable sourire » au corps de la Vénus de Frêjus ou des Danseuses de Delphes !
Mais la plus exquise fleur de l'art attico-ionien, nous la rencontrons dans d'autres reliefs du musée de l'Acropole, provenant de la balustrade en marbre, dont on avait bordé les trois côtés à pic du pyrgos où s'élevait le temple d'Athéna Niké. Il y avait à
LA SCULPTURE GRECQUE AU V SIÈCLE i3g
décorer une longueur totale de 35 mètres, sur la face extérieure de la balustrade ; un seul motif y a suffi, et presque un seul personnage, répété autant de fois qu'il a fallu, et souplement renouvelé à chaque fois par les plus ingénieuses variantes. Le même goût d'allégorie et de fantaisie, qui aura pour effet, plus tard, de diluer Éros en la légère troupe innombrable des Amourets alexandrins, a déjà opéré la dilution de Niké. Aufieu de la Messagère unique, de la puissante Envoyée du ciel, il y a maintenant des petites Nikés en nombre illimité, en essaims. Et ce qu'on voyait sur la balustrade d'Athéna Niké, c'était un de ces essaims de vives et bruissantes Nikés, s'occupant, devant leur maîtresse Athéna, aux diverses actions les plus propres à évoquer l'idée de la victoire et de la gratitude qu'on en doit manifester aux dieux : elles dressaient des trophées, apportaient des pièces d'armure, amenaient les bêtes du sacrifice; les unes semblaient s'abattre d'en haut, d'autres couraient avec des gestes heureux ; une s'arrêtait soudain, ayant senti quelque gêne au pied, et, comme une simple mortelle, rectifiait les courroies de sa sandale (Fig. 27). Précieux et trop rares débris de cette frise charmante et légère, d'une conception si discrète, d'une exécution si fine, où resplendit dans un si pur rayonnement un des aspects du génie attique ! — Elle est la dernière des sculptures du ve siècle dont la date soit à peu près fixée ; et elle est aussi le dernier chant de triomphe de la glorieuse
i4o LES MAITRES DE L'ART
Athènes du ve siècle. Car, commencée vraisemblablement l'année 408, au retour d'Alkibiade et en rappel de ses victoires, elle devait être finie à peine quand vint la ruine avec les pires humiliations : Némésis avait voulu que ces Nikés radieuses, sur le pyrgos qui domine la plaine et la mer attiques, fussent prêtes juste pour voir, en 404, l'arrivée de la flotte de Lysandros, les remparts jetés bas et l'entrée dans l'Acropole de la garnison lacédémonienne imposée par le dur vainqueur...
Fig. 27. — Une des Nikés de la balustrade près le temple d'Athéna Niké.
Musée de l'Acropole.
«^» iSf-a «f« *Q* «^-» «^» «gt. «9» «j^k* «4*