CHAPITRE V
Les dernières années de la vie de Phidias. — Contradictions et obscurité des témoignages anciens. — Le procès de Phidias à Athènes. — Son départ pour I'Elide et son séjour à Olympie. — La statue chryséléphantine de Zcus Olympien. — Œuvres de date incertaine. — La mort de Phidias. — Conclusion.
C'est en 438 que la statue d'or et d'ivoire d'Athéna est consacrée dans le Parthénon; cette date marque aussi la fin des travaux du temple, dont la décoration sculpturale était complète. A partir de ce moment, les monuments de l'Acropole ne nous offrent plus aucune trace de l'activité de Phidias; la construction des Propylées, qui suit de près celle du Parthénon, n'exige pas la présence d'un sculpteur, et nous savons du reste que Phidias n'a pu mettre la main aux bas-reliefs de l' Krechthcion exécutés beaucoup plus tard. Son rôle dans les grands travaux de Périclès semble donc terminé ; et ici commence, pour lui,
une dernière période pleine d'obscurités. Ce n'est pas que les témoignages anciens nous fassent défaut et que l'antiquité n'ait rien à nous apprendre sur les dernières années de Phidias; mais les récits des écrivains grecs accusent de telles contradictions, qu'il est difficile de faire la part de la légende et celle de la vérité. L'érudition moderne s'est maintes fois attaquée à ce problème compliqué sans que les solutions proposées s'accordent toujours entre elles. Ce n'est pas ici le lieu de les examiner en détail, et de procéder à un examen critique des textes; nous nous bornerons à exposer la question, et à conclure dans le sens qui nous paraîtra le plus juste.
Il n'est pas douteux que les travaux du Parthénon aient donné lieu à une accusation judiciaire dirigée contre Phidias, à l'instigation des ennemis de Périclès. Dans une comédie d'Aristophane, la Paix, représentée en 421, on trouve une brève allusion à ces événements2. Le poète comique laisse entendre que le procès de Phidias fut une des causes de la guerre du Péloponnèse. Voici les paroles qu'il prête à Hermès,
1. Outre les ouvrages que nous avons souvent cités, voyez Sauppe : Gœttinger Nachrichten, 1867, p. 173; Petersen : Arch. Zeitung, 1867, p. 22; E. Gurtius : ibid., 1877, P- l^4.) Brunn : Berichte der bayer. Akademie der Wissenschaften, 1878, p. 460, et le mémoire de M. Muller-Struhing, cité plus loin. Nous devons aussi signaler l'important travail de M. G. Loeschcke, Phidias Tod und die Chronologie des Olympischcn Zens (dans les Historische UntersucJiungen dédie'es à Arnold Schaefer, 1 883, p. 25-46). Les conclusions de M. G. Loeschcke sont fort originales, et elles sont déduites avec la science la plus ingénieuse. L'auteur s'attache à prouver l'authenticité du récit de Plutarque, qui serait écrit d'après les pièces officielles du procès recueillies par Grateros. Il s'efforce aussi de montrer que les divergences entre le texte de Plutarque et celui de Philochore sont plus apparentes que réelles, et qu'il n'y a eu. en réalité qu'une seule accusation, celle de concussion sur l'argent du trésor sacré, et d'impiété. Suivant M. Loeschcke, Phidias serait mort en prison au cours du procès, pendant l'année 438, c'est-à-dire l'année même de la dédicace de l'Athéna Parthénos. Dès lors l'exécution du Zeus olympien se placerait beaucoup plus tôt; la statue aurait été achevée en 448/7, et c'est à ce moment qu'après un séjour en Elide, Phidias serait revenu à Athènes pour diriger les travaux du Parthénon. Les arguments de M. Loeschcke sont fort habilement disposés ; il faut cependant reconnaître que les objections que nous signalons plus loin n'en subsistent pas moins. Le texte de Plutarque fait allusion à deux procès consécutifs, le premier relatif à l'emploi de l'or pour la statue d'Athéna, le second à l'accusation d'impiété, ce qui est peu vraisemblable. D'autre part, une tradition formelle, suivie par Pausanias, place la date du voyage de Phidias en Elide vers l'année 436. C'est un témoignage dont on ne saurait méconnaître la valeur.
2. La Paix, vers 6o3 et suivants. Les termes dont se sert Aristophane à propos du procès de Phidias sont très vagues : « .. <I»ôtôtaç Tipâ^a; xax&ç... »
s'adressant au chœur, composé d'Athéniens : « Le malheur de Phidias porta la première atteinte à la paix ; ensuite Périclès, craignant départager cette mauvaise fortune, et redoutant la mobilité de votre humeur, mit la ville en feu pour éviter d'être frappé lui-même. » Les paroles d'Aristophane nous apportent l'écho des accusations passionnées dont Périclès avait été l'objet au début de la guerre. C'était, affirmait-on, pour sortir d'embarras, qu'il avait engagé la lutte au dehors; accusé, lui aussi, de détournements, obligé de justifier de l'emploi des fonds publics dont il avait eu le maniement, il avait provoqué la guerre, et, suivant l'énergique expression . d'Aristophane, « allumé un tel incendie, que la fumée fit pleurer les yeux de tous les Grecs ». A tort ou à raison, l'opinion publique, exaltée par les malheurs de la guerre, rapprochait ces faits entre lesquels elle établissait un rapport étroit : le procès de Phidias, le danger que créaient pour Périclès les attaques incessantes de ses ennemis politiques, et la guerre du Péloponnèse, dont le décret contre les Mégariens, rendu sur la proposition de Périclès, avait donné le signal.
Le témoignage d'Aristophane, si précieux, puisqu'il émane d'un contemporain, ne nous apprend pas quel est ce « malheur de Phidias ». Plutarque le raconte au contraire avec beaucoup de détails, dans un récit où il suit la tradition conservée par l'historien grec Ephore Les ennemis de Périclès s'attaquent d'abord à Phidias, « pour essayer sur lui quel jugement le peuple porterait sur Périclès lui-même». Ils poussent un artiste obscur, nommé Ménon, qui avait travaillé sous les ordres de Phidias, à le dénoncer. Ménon vient à l'agora, s'assied en suppliant près de l'autel des douze dieux, et demande qu'il lui soit permis de formuler une accusation contre le sculpteur. Le peuple l'y autorise, et. devant l'assemblée, un procès est instruit contre Phidias, accusé d'avoir dérobé une partie de l'or destiné à la statue de la Parthénos. « Mais, ajoute Plutarque, on ne put faire la preuve du vol. Phidias, sur le conseil de Périclès, avait dès le début travaillé et disposé l'or de telle façon qu'il fût possible de l'enlever et d'en constater le poids, ce que -Périclès ordonna aux accusateurs de faire. » Ce grief écarté, les ennemis du grand homme d'Etat, jaloux de la gloire toujours croissante de Phidias, en imaginent un autre. Le sculpteur est accusé d'impiété pour avoir reproduit, sur le bouclier d'Athéna Parthénos, son propre portrait
i. Plutarque, Vie de Périclès, 3i.
et celui de Périclès. « Phidias, dit Plutarque, fut jeté en prison, et y mourut de maladie, ou bien, suivant quelques-uns, du poison que les ennemis de Périclès lui donnèrent pour avoir occasion de calomnier ce dernier. Quant à l'accusateur Ménon, le peuple lui accorda l'atélie (exemption de certains impôts), sur une proposition de Glycon,et ordonna aux stratèges de veiller sur sa sûreté ». Le récit de Plutarque, sauf en ce qui a trait à la mort de Phidias, est confirmé par Diodore de Sicile 1 ; les deux écrivains ont certainement puisé à la même source.
Voilà une narration fort complète; ce luxe de détails précis lui donne un certain air de vérité, et la tradition rapportée par Plutarque a été longtemps acceptée. Toutefois, des travaux récents ont beaucoup contribué à en diminuer le crédit. Depuis que M. Sauppe a le premier élevé des doutes sur l'authenticité du récit de Plutarque, on le considère généralement comme fort suspect. En ce qui touche l'accusation de détournement commis sur l'or destiné à la statue d'Athéna, l'invraisemblance est manifeste. Gomment les ennemis de Phidias auraient-ils ignoré ce qui n'était un mystère pour personne, à savoir que l'or pouvait s'enlever et se peser? Les ouvriers de Phidias connaissaient fort bien cette disposition particulière ; imagine-t-on Ménon formulant maladroitement une telle accusation, lorsqu'il pouvait prévoir lui-même comment Phidias y répondrait ? Le procès d'impiété n'est guère plus vraisemblable. L'exécution de la statue avait été surveillée par une commission d'épistates ; nombre d'ouvriers y avaient travaillé, et si Phidias avait réellement reproduit sur le bouclier son propre portrait et celui de Périclès, ces deux figures n'avaient pu échapper à tant de regards curieux. Gomment admettre qu'on les découvre seulement après coup, et lorsque le premier complot des ennemis de Phidias a échoué ? Nous n'insisterons pas sur ces objections, qui ont été présentées avec beaucoup de détails par M. Mùller-Strùbing, dans un travail plein de vues ingénieuses 2; ce qu'on peut en conclure, c'est que le récit de Plutarque fait une large place aux légendes qui couraient sur Phidias. Il ne paraît pas douteux que les exégètes, chargés de montrer aux visiteurs les richesses et les curiosités du Parthénon, aient pour une bonne part contribué à propager ces légendes. Pas plus que nos modernes ciceroni, ils n'étaient