Diodore de Sicile, XII, 3g
2. Mùller-Strùbing, Die Legenden vom Tode des Pheidias. {Jahrbùcher fur classische Philologie, 1882, p. 289 et suivantes.)
ioo LES ARTISTES CÉLÈBRES
gens à dédaigner ce genre de commentaire; ils y ajoutaient au besoin. En montrant aux visiteurs le bouclier de la Parthénos, ils pouvaient indiquer, parmi les figures en relief qui le décoraient, les portraits de Phidias et de Périclès, et raconter à l'appui de leur dire l'histoire du procès. Ils pouvaient rapporter l'anecdote qu'on trouve dans plusieurs auteurs anciens, et suivant laquelle Phidias aurait disposé son portrait de telle sorte, que toute l'armature intérieure de la statue y aboutissait : on ne pouvait l'enlever sans compromettre la solidité du colosse d'or et d'ivoire1. Faut-il s'étonner que Plutarque ait recueilli ces légendes? Elles constituaient en réalité ce qu'on savait de plus clair sur la biographie de Phidias. Le crédit qu'elles trouvaient auprès du public ne doit pas nous surprendre, si l'on songe que l'histoire des artistes modernes contient mille anecdotes suspectes, longtemps acceptées par les biographes, et dont la critique contemporaine s'attache à faire justice.
Suivant une tradition différente, la vie de Phidias se serait terminée tout autrement. Le scholiaste d'Aristophane, se fondant sur le témoignage de l'historien athénien Philochore, qui écrivait un siècle environ après les événements, raconte ainsi les faits. Après avoir mentionné la consécration de la statue d'Athéna, et le procès de Phidias, mis en jugement pour avoir dérobé une partie de l'ivoire, il ajoute : « Phidias s'enfuit en Elide, où il entreprit, dit-on, la statue de Zeus à Olympie; après l'avoir terminée, il fut mis à mort par les Eléens 2. » Entre la version de Plutarque et le récit de Philochore, la contradiction est formelle. Plutarque ne parle pas du voyage en Elide, qui est pourtant certain; d'autre part, si Phidias meurt en Elide, toute l'histoire du procès d'impiété et de la mort de l'artiste dans une prison d'Athènes doit être rejetée. Cependant, si Ton est tenté d'accepter la tradition conservée par Philochore, elle accuse encore bien des invraisemblances : la fuite de Phidias, qui sous le coup d'une
1. Aristote, De Mundo, 6, p. 33g B. Cicéron, Orator, 71, 234. Valèrc Maxime, VIIÎ, 14, 6. Apulée, De Mundo, 3-2, etc.
2. Schol. Aristoph., Pax, v. 6o5. On retrouve un souvenir de cette tradition dans un sujet de controverse que les rhéteurs romains donnaient à développer à leurs élèves, et qui nous a été conservé par Sénèque. (Controvers. Lib. VIII ; contr. 2, éd. Bursian, p. 424.) Le thème était le suivant : « Les Eléens ont reçu des Athéniens Phidias qui doit faire le Jupiter Olympien; ils sont convenus de leur rendre ou bien Phidias lui-même, ou bien cent talents. Le Jupiter terminé, les Eléens prétendent que Phidias a dérobé une partie de l'or, et lui coupent les mains comme à un sacrilège. Ils le rendent ainsi mutilé aux Athéniens, qui réclament les cent talents. De là une controverse. »
PHIDTAS IOI
condamnation, va entreprendre en Elide une statue chryséléphantine, au risque d'être accusé de nouveau; la mort du sculpteur par le fait des Eléens, alors que cette fin tragique n'a laissé aucune trace dans les traditions d'Olympie, et que les Eléens, — nous le savons formellement, — honorent au contraire la mémoire de Phidias. Toutes ces incohérences ne laissent pas d'être suspectes. Plusieurs érudits ont tenté de les expliquer par une altération du texte de Philochore; un scholiaste ignorant, peu au courant des termes du droit attique, préoccupé de mettre le récit de Philochore d'accord avec la tradition courante, a pu le dénaturer, et la vérité n'apparaît que si on restitue dans son intégrité le texte de l'historien athénien. C'est l'hypothèse que nous admettrons, et nous acceptons volontiers les conclusions de M. Mûller-Strûbing, qui propose de lire ainsi le passage controversé : « Phidias, accusé d'avoir trompé l'Etat par des comptes faux..., fut mis en jugement; acquitté, il passa en Elide, et entreprit la statue de Zeus à 01ympie;on dit qu'après l'avoir terminée il mourut, honoré par les Eléens *, »
Si cette restitution est fondée, la légende s'évanouit, avec son intérêt dramatique, mais la vraisemblance y gagne singulièrement. Un fait tout au moins est hors de doute, c'est le procès de Phidias. Là-dessus tous les témoignages s'accordent, et cette accusation, qui attrista les dernières années du grand artiste, est sans doute le « malheur» auquel Aristophane fait allusion. Mais quelle en fut au juste la portée ? Quels griefs les ennemis de Périclès imaginèrent-ils contre Phidias? Les diverses traditions antiques signalent des détournements commis sur l'or et l'ivoire misa la disposition du sculpteur; mais les matières précieuses employées pour la statue d'Athéna étaient-elles seules en question ? Il ne faut pas oublier que Phidias dirigeait tous les travaux, et devait avoir par suite le maniement de sommes considérables, pour l'achat des matériaux et les salaires des ouvriers. L'accusation pouvait porter sur l'ensemble des comptes qu'il avait à rendre, et, plus elle était générale, plus elle devenait redoutable 2. Ajoutez qu'elle ne s'était pas nécessairement produite au lendemain de la consécration de la statue d'Athéna ; les comptes
1. M. Mûller-Strùbing lit [àuo]çuyu>v au lieu de cpuyoov et restitue ainsi la tin de la phrase : XéyeTeti... à7io0avsîv [-u[j.(o[j.evoç] uizb 'HXsccdv. M. Brunn avait déjà proposé des corrections analogues au texte du scholiaste : Sitiungsberichte der bayer. Akademie, 1878, I, p. 462.
2. M. Loeschcke reconnaît également qu'il était de l'intérêt des dénonciateurs de rendre l'accusation aussi générale que possible. (Phidias Tod, p. 3i.)
en effet n'étaient pas terminés en 438, et des inscriptions nous permettent de croire que le règlement des dépenses a duré jusqu'en 434/3 *, Cet intervalle pouvait rendre la justification plus difficile et Périclès put redouter d'être impliqué dans le procès. Les différentes phases de cette affaire ne nous sont pas connues; mais nul doute que ces péripéties aient été douloureuses pour le grand artiste : les termes dont se sert Aristophane en sont la preuve. Quelle a été enfin l'issue du procès ? La tradition vulgaire, suivie par Plutarque, avait conservé le souvenir d'un acquittement, puisque, dit l'écrivain de Ghéronée,les ennemis de Phidias ne purent faire la preuve des détournements. L'acquittement est d'autant plus vraisemblable, que Phidias part pour l'Elide accompagné d'artistes qui avaient travaillé avec lui au Parthénon, et que, dans l'inscription du trône de Zeus à 01ympie,il n'hésite pas à prendre la qualité d'Athénien, ce qui n'est guère le fait d'un fugitif ayant furtivement quitté sa patrie. Comprendrait-on d'ailleurs les Eléens confiant un travail aussi important que la statue de Zeus à un exilé fuyant Athènes, convaincu de concussion et de malversations sur les deniers publics ? Ils accueillent au contraire Phidias avec honneur, et, longtemps après sa mort, on montre encore à Olympie l'atelier où il a travaillé à son chef-d'œuvre2.
C'est donc en toute liberté que Phidias arrive à Olympie; il vient en Elide pour tenir les engagements contractés avec les prêtres d'Olympie, désireux de placer dans la cella du temple de Zeus une œuvre égale à celle dont les Athéniens sont si fiers. Peut-être même les prêtres avaientils d'autres raisons d'attirer en Elide le sculpteur athénien, de hâter l'exécution de la statue. Pour des esprits avisés, des symptômes menaçants annonçaient une guerre prochaine; le collège sacerdotal d'Olympie devait se préoccuper de mettre la réserve d'or du trésor sacré à l'abri de toute aventure, sous la forme d'une statue colossale que son caractère religieux protégerait contre tout accident de guerre. La date de l'arrivée de Phidias n'est pas certaine; toutefois c'est une hypothèse fort plausible que de la placer vers 435, avant la bataille de Sybota, où les vaisseaux des Eléens combattirent avec ceux de Corinthe contre la
1. Koehler : Mittheilungen des arch. Inst. in Athen, t. IV, 1879, p. 04 et suivantes.
2. Pausanias, V, i5, 1. L'emplacement de l'atelier de Phidias à Olympie est peut-être indiqué par les ruines d'une église byzantine découverte au cours des fouilles entreprises par le gouvernement allemand. [Ansgrabnngen ans Olympia, t. IV, p. 3i. Cf. Adler, Olympia und Umgegend, p. 22.)
PHIDIAS lo3
flotte de Corcyre renforcée d'une escadre athénienne Phidias aurait eu alors soixante ans, et son vigoureux génie allait produire l'œuvre où l'antiquité tout entière reconnaissait une merveille de l'art : la statue d'or et d'ivoire de Zeus Olympien.
Le temple de Zeus était situé dans la vallée de l'Alphée, au pied des pentes boisées, couvertes d'une sombre végétation de pins, qui descendent du sommet du mont Kronios vers la plaine basse où coule l'Alphée. Un mur entourait l'ancien bois sacré de l'Altis, et fermait l'emplacement où s'élevaient, avec le temple de Zeus, l'Héraion, le Métrôon, et les Trésors des villes grecques. Parmi les platanes de l'Altis, sur le terrain sacré, se dressaient les innombrables statues de bronze des vainqueurs aux jeux Olympiques ; les noms des plus grands maîtres se lisaient sur les bases de ces monuments, qui consacraient le triomphe des champions les plus agiles et les plus vigoureux. Hors de l'Altis, d'autres édifices, comme le Bouleutérion, le Léonidaion, complétaient l'ensemble des monuments qui constituaient la cité sainte d'Olympie. Personne n'ignore comment les fouilles entreprises en i8~5, sous les auspices du gouvernement allemand, ont achevé de déblayer les ruines du temple découvertes en partie par l'Expédition française de Morée, et quelle abondance de documents elles ont fourni pour l'étude de la topographie et de l'histoire d'Olympie 2.
En ce qui concerne le temple de Zeus, les fouilles ont mis au jour les sculptures des deux frontons, et celles des métopes qui avaient échappé aux explorateurs français. Les trouvailles d'Olympie ont permis en particulier de fixer avec plus de précision la date, jusque-là fort incertaine, de la construction du temple. Le monument, d'ordre dorique, avait été commencé vers 480 par des architectes éléens, et les travaux paraissent avoir duré jusqu'en 460 ou 456 3. A cette date le gros œuvre était terminé, ainsi que les métopes qui faisaient corps avec l'édifice, et décoraient les murs du temple, au-dessus des deux entrées. Quant à la date des frontons, elle est fort controversée, et les noms des artistes qui y ont travaillé sont loin d'être certains. .Pausanias, on le sait, attribue formellement à Alcamènes le fronton ouest, représentant le combat des