‹ Phidias; ou, Le génie grecChapitre 2 sur 2 · DEUXIEME PARTIE PHIDIAS · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE PHIDIAS

C'est quand l'esprit hellénique semble avoir atteint son plus harmonieux équilibré que se présentent des éléments nouveaux qui doivent modifier sa cohésion. A cet instant, la mission des créateurs et de la race prendra fin, et entre eux et elle une rupture se produit.

Parmi les idées originelles établies dans une heureuse entente surgissent des idées fragmentairvîS qui se prolongent et se développent, incarnées en quelques esprits isolés. lya mission de ceux-ci n'est plus alors collective. La maturité de leur raison les situe dans un milieu dont l'évolution semble arrêtée ou ralentie. Ce n'est plus à la race en particulier qu'ils s'adressent. Ils la dépassent. C'est à tous les hommes, de longs siècles parfois avant d'être écoutés et compris. Une idée détachée d'un tout où elle avait sa juste valeur deviendra, prise en soi, et pour quelques consciences, un troublant problème qu'il faut poursuivre et préciser davantage. C'est ainsi que la transformation du progrès humain ne parait pas s'effectuer en un changement spontané et cohérent. Elle opère comme un tra-

vail chimique sur un corps où, sous l'influence de certaines énergies qui tendent à l'attirer vers de nouveaux agrégats, chaque molécule réagit individuellement avec plus ou moins de précipitation, suivant le degré de sa propre susceptibilité. De là, pendant le processus de la transformation, cette période intermédiaire qui provoque une sorte de déséquilibre, de lutte, de rupture d'unité, de crise organique. On peut dire qu'une évolution spirituelle se constitue suivant ces mêmes lois.

lycs Hellènes passent dans l'histoire, tels ces enfants X^rodiges qui, par un heureux concours de circonstances et d'origines, nous apportent un réconfort et une sécurité morale. I^'harmonieux accord des facultés naturelles qui provoque cet épanouissement ne pourra se prolonger dans un ensemble toujours homogène. Son développement va bientôt s'opérer sur quelques points détachés. Ici se marque la crise de sa maturité, la crise organique d'un corps qui se transforme.

Cette évolution d'une race peut d'ailleurs se condenser en ses phénomènes dans celles d'un être particulier. La biologie nous dévoile que pendant la gestation, l'homme a passé de la cellule par tous les règnes de la nature ; les efforts millénaires de la création semblent s'être réunis dans les flancs féconds de l'Eve biblique. L'homme mis au monde, la collaboration de ces multiples énergies génératrices se prolongera en lui. Il reste toujours solidaire de la nature. Son corps et soti esprit dépen-

dent en esclaves des éléments, et ceux-ci les transforment suivant les contrées et les climats, modifiant avec les nécessités les caractères et les passions. Sous des formes embryonnaires les principes les plus divers et parfois les plus contraires paraissent s'accommoder. C'est ainsi que la jeunesse de l'homme semble réaliser dans une harmonie sommaire l'unité du corps et de l'esprit qui l'accorde à son univers. A cette époque il ne vit surtout que par les sens et se laisse conduire par eux en toute confiance. Dans cet abandon de l'être, dans cette docilité, aucun conflit ne surgit entre la nature et lui. Le monde se réduit à des impressions, et à des apparences, et celles-ci ont tout pouvoir, elles sont les dieux et leur langage.

Jeunesse de l'homme, jeunesse des races qui produit le poète, l'Artiste.

Ivcs années passent, les images perdent leur éclat et leur magie s'é\^nouit. Les passions semblent ne plus avoir les ardeurs expansives qui crevaient les bourgeons. Ici apparaît la crise organique. Elle est, dans l'ordre spirituel, le' conflit entre deux périodes, dont l'une représente un premier stade de la pensée, celui des images, l'autre, celui des idées. Alors une sorte de dilemme surgira dans l'âme plus grave de l'homme, entre les apparences et leur signification. Il veut préciser sa pensée, ne plus se contenter des féeries et des mythes du domaine du merveilleux. Il n'est plus enfant, il veut savoir ; il se lance avec avidité dans le domaine de l'idée. C'est l'instant où les facultés

humaines, jadis homogènes, vont se fragmenter dans leurs fonctions développées et spécialisées. Les unes lanceront les chercheurs désemparés vers le concret ; les autres vers l'abstrait. De là ce conflit transitoire dans l'évolution de la raison, cette rupture entre l'esprit et la matière, qui stérilise les créations, les privant tour à tour ou de Tordre ou de la substance.

C'est alors qu'apparaît une troisième phase dans cette évolution de la pensée, laquelle par un cycle complet retrouverait les harmonies premières de l'enfance. A cette étape se dresse la figure idéale de l'homme réconcilié, retrouvant dans un accord raisonnable les équilibres établis auparavant par un accord ingénu. Sous les formes mythiques, sous les images, le sage découvre maintenant les lois de la vie universelle, confirmées par l'expérience. Mais, pour un être privilégié qui a pu parcourir en solitaire ce cycle complet combien restent en cours du trajet et s'échelonnent du point de départ au point d'arrivée ! Bien peu passent une certaine limite ; la plupart, tout en perdant avec les années le charme de la jeunesse, parcourent la vie tels de vieux enfants.

Aussi pour une race entière, pour une humanité, que de siècles ne faudra-t-il pas avant que son évolution s'accomplisse en son ensemble ! Pour l'instant, l'espèce se présente à un âge hybride de son évolution.

Et cependant des isolés se détachent, ils vont vers de nouvelles conquêtes qui doivent marquer les futures étapes des races. Ils marchent seuls, devant les foules inertes encore.

C'est au siècle de Périclès, à l'apogée de la grandeur hellénique que surgit le conflit qui devait briser Tharmonie primitive de la race. A ce moment, les \'ieilles croyances n'exerçaient déjà plus leur pouvoir sur certains esprits raisonnants. La jeunesse des mythes avait fui, le temps, lentement desséchait leur substance et les Dieux ne les animaient plus que faiblement. Êcloses dans l'âme des peuples enfants, les légendes sacrées ne sont plus entendues que par les âmes restées simples. C'est alors que des isolés, fils grandis des Dieux, tentent de fixer les lois secrètes qui doivent nous accorder à l'univers. lyC sage hellène, avide de raison, veut démolir l'absurde ; il ressuscite sans le savoir, sous des formes nouvelles, l'Olympe agonisant. Il change seulement les noms fabuleux des Dieux, et, les expliquant, retrouve les forces de la nature qu'ils symbolisaient. Naturaliste ou mathématicien, encore rattaché à ses origines, il est resté poète. Penseur, il saura être logicien tout en gardant une âme candide.

Cette collaboration de dons juvéniles et d'un esprit mûr, ' créera en lui les plus surprenantes facultés d'intuition et de déduction. Jeune, il s'étonne devant les phénomènes et s'en impressionne. Raisonnable, il établit des rapports entre les idées, découvre le pouvoir des nombres et des mots ; souvent même se sert d'eux avec une adresse pleine d'ingéniosité, en virtuose, et cela non sans quelque naïveté. Au fond, il est imprégné de son éducation première, et qu'il se lance dans le concret ou dans l'abstrait, il reste encore un véritable Hellène, un artiste.

A cet instant, où le génie hellénique passe au zénith de son histoire, se déclare une des crises les plus troublantes de l'évolution de la pensée. L'unité d'une race privilégiée se rompt, le plus angoissant des dilemmes se dresse devant quelques consciences précoces.

lycs acteurs de ce dramatique conflit spirituel se détachent en quelques grandes figures synthétiques.

Au premier plan, ce sont d'abord le Chef, le Penseur et l'Artiste. Puis la nation désaccordée. D'un côté, la foule livrée à ses instincts, confinée en des croyances déchues, qui n*ont plus l'excuse des âges naïfs et se prolongent en basses superstitions. De l'autre, les castes aristocratiques et les castes possédantes, qui défendent non des idées ou des croyances, mais des privilèges et des patrimoines, au nom des convictions traditionnelles. C'est autour de la dernière œuvre qui marque l'apogée de l'art hellénique, autour du Parthénon, que figurants et acteurs vont

Pl. VllI.

Cliché Giraudon.

LES TRAVAUX d'hERCULE : MÉTOPE DU TEMPLE DE ZEUS Musée d'Olympie.

s'agiter. Athènes sera la toile de fond, l'Acropole, la scène où lutteront les passions et les idées.

Trois hommes s'étaient liés d'amitié : Périclès,. Anaxagore et Phidias. Ils incarnaient les trois types d'élite de la nation. Nous connaissons le premier, du moins tel qu'il apparut à la foule athénienne ; distant et concentré, impressionnant ses ennemis politiques par la rigueur de son caractère, la force déductive de son éloquence, Périclès incarnait le chef idéal des démocraties idéales, basées sur l'aristocratie intellectuelle, la seule véritable.

Il n'était sans doute pas démocrate par goût, il Tétait devenu par logique, et peut-être aussi par dilettantisme politique. Il faut envisager ici ce côté profondément grec : l'amour de la vie publique faisait considérer la politique comme un jeu, comme un art, et attirait le peuple athénien à l'Agora avec autant de passion qu'au Stade. Patricien de naissance, Périclès méprisait sans doute la plèbe, la craignait surtout, connaissant son inconscience, ses caprices, ses appétits, sa générosité subite et sa cruauté ; mais il devait être convaincu qu'une nation perd tôt ou tard d'admirables forces vives, livrée soit à l'anarchie démagogique, soit à l'immobilité et au dogmatisme d'une puissance absolue. Ainsi s'explique sa politique. Il gouvernait avec une sorte de dédain natif, comme si le pouvoir avait été pour lui un devoir pesant, accompli comme une ser\dtude sacrée. Jusqu'aux moments

les plus difficiles des fluctuations politiques, il sut saisir et dominer la foule par son attitude désintéressée et lointaine. Parfois on le voit bien tenter d'élever les qualités morales de son peuple, lutter contre les superstitions de la plèbe ou les égoïsmes des castes possédantes. Mais au fond de lui-même, le véritable Périclès ne pouvait être le Périclès de l'histoire, et derrière l'homme politique se dissimulait l'homme intime qu'on savait se complaire aux spéculations de l'esprit parmi quelques rares amis, artistes et philosophes, de son entourage. Ces entretiens, où les idées prenaient une envolée loin des réalités immédiates, devaient le purifier de la vie publique. Après les jours d'orage, où on le vit cabré devant les viles attaques, lutter, irréductible, contre les complots et les menées des partis, que d'amertume et de dégoût ne devaitil pas ressentir ? et combien le commerce d'un Anaxagore et d'un Phidias ne devait-il verser de fraîcheur bienfaisante sur, son âme ulcérée.

Ce fut d'abord le grief le plus précis de ses ennemis : le mystère de sa vie privée, le choix de ses amis ; et c'est par 1 à qu'on devait l'atteindre un jour, en son propre entourage. Tous y passèrent, jusqu'à sa thère compagne, Aspasie, qui se dessine à travers les gazes de l'histoire comme un caractère féminin, curieux pour l'époque, intéressée aux idées et admise aux discussions du petit cénacle I)hilosophique de son ami.

Au milieu de la Grèce déjà envahie par l'incrédulité ou la superstition, le fanatisme ou le dilettantisme, il est curieux d'évoquer la figure vertueuse d'Anaxagore, indifférent aux railleries ou aux préjugés, allant droit devant lui, fonçant vers les idées de sa puissante et hautaine carrure.

Il passait pour excentrique^ on souriait un peu à ses affirmations, à l'assurance de ses propos, et pourtant, au milieu de ses rêveries, de ses erreurs ou de ses naïvetés, ont surgi de grandes vérités confirmées par l'expérience du laboratoire. Il eut conscience de la mobilité de la matière et de l'immortalité de son principe fondamental qu'il avait basé sur les atomes, particules impérissables constituant les corps en leurs multiples variétés. Il ressentait profondément l'unité de l'univers qu'il expliquait comme P3i:hagore par l'évolution de la vie, ses transformations, et les degrés ininterrompus entre les règnes et les espèces.

Comme le théosophe d'Êphèse il affirmait que les astres étaient de même nature que notre terre à différents états, il allait même jusqu'à déclarer que certains devaient être habités « exactement comme chez nous », ce qui provoque le rire de Xénophon, pauvre imaginatif.

Parmi les sopliistes, à côté d'un Protagoras ou d'un Zenon d'Êlée, si souples, si complexes, si rusés, qui devinaient une vérité cachée en toutes choses d'apparence contradictoire, ou une erreur en toute vérité, qui dou-

taient d'eux-mêmes et affinnaient rarement, Anaxagore devait sembler un esprit téméraire et rude dans ses autoritaires conclusions. Certes, les sophistes apportaient au témoignage des sens un doute raisonnable, et leur prudence en toute affirmation était une forme de Tesprit scientifique. Mais, poussée à ses extrêmes, conduite jusqu'à l'esthétique de la controverse, elle aboutissait à un scepticisme démoralisant et stérile.

Par la hardiesse de ses h3rpothèses, Anaxagore servait les progrès de la connaissance. Ne reculant pas devant les idées, il se posait, génial précurseur, comme une sorte de visionnaire de la science moderne. D'un fragment infime du monde révélé, sans instruments de contrôle ou d'investigation, il dégage une conception grandiose du cosm.os.

lya place réduite assignée alors à l'humanité et à son domaine dans l'incommensurable, incite le sage à l'humilité. A ce sentiment nouveau d'une puissance qui ne s'exerce plus exclusivement autour de l'homme et en vue de l'homme, il oppose une résignation sévère à l'ordre du monde, et l'indomptable fierté de sa raison, seule, l'élève vers la vertu.

Aristocrate de la pensée, il est conscient de sa propre responsabilité, et, dans une sorte d'ascétisme, ne compte que sur sa dignité pour établir son bonheur ou supporter les épreuves sans lâcheté. Il ne traite pas un marché avec' les dieux. Il sait que son salut dépend de lui-même.

de son harmonie avec le monde, et il tente avec une noble volonté de le conquérir patiemment, degré par degré. Il n'exige pas de la divinité la promesse d'un bonheur infini dans le ciel où sur la terre, il n'aspire point à une impérieuse béatitude. Tandis qu'une fièvre incessante consume l'être altéré d'absolu, le sage Anaxagore semble concilier et tempérer en les coordonnant les ardeurs du corps et de l'âme.

Ce fut surtout la forme de sa théologie qui blessait et irritait ses détracteurs. Il avait posé un principe créateur, le «Nous», l'intelligent, qui pénétrait et composait toute chose, présidant à l'ordre universel. On lui reprochait d'avoir posé son « Nous », et de ne plus s'en être occupé ensuite, d'avoir fait de son dieu un « automate », et l'école platonicienne, plus tard, ne lui ménagera pas ses sarcasmes. Mais Anaxagore, en homme de science, pensait qu'il est humainement raisonnable de ne pas tenter de définitions interdites à nos facultés. Le Divin, pour lui, se manifestait incarné en son œuvre, et il s'en pénétrait dans son propre domaine. Il savait que vouloir deviner ou décrire les intentions ou les attributs d'un principe absolu c'est s'arroger de présomptueux et stériles pouvoirs et ne faire en somme que de l'anthropomorphisme.

Si le sage découvre une puissance en toute chose, la foule ne reconnaît pas le Divin en ce qu'elle croit connaître et comprendre. Bile n'adore que ce qui lui paraît mysté-

rieux, inexpliquable, ce qui la trouble ou l'effra^^e, et elle méprise ce qu'elle ne craint pas. Avide de merveilleux, le Dieu de la foule sera, comme on l'a déjà dit, « la somme de ses ignorances ».

Évidemment il y avait là une spécialisation qui préparait déjà la rupture entre la science et la religion. Mais cette rupture fut provoquée avec autrement de force par les adversaires de la science que par ses propagateurs. Anaxagore ne niait pas Dieu, tandis qu'un Socrate ou un Platon niaient et repoussaient la science expérimentale et les rapports de l'être et du monde.

On comprend ici tout l'attrait que devait avoir pour un libre esprit comme Péri clés le commerce d' Anaxagore. Sa forte personnalité, ses visions hardies transportaient l'homme public dans un monde meilleur.

On l'imagine dans la retraite de sa maison, écoutant le physicien décrire le système de son univers comme un grand poème épique, tandis qu'entre les deux hommes, entre le chef et le penseur, le troisième ami Phidias, personnage silencieux, se pénétrait aussi de ces ardentes hîrpothèses.

IvC système d' Anaxagore allait opérer surtout sur les croyances m3rthiques du sculpteur. Toutefois son cerveau ne devait pas subir l'emprise directe et exclusive des idées. S'absorber dans l'abstraction aurait nui à ses facultés purement créatrices. Il est certain que si l'Éthique de Spinosa, par exemple, arrivait à convertir un artiste,

sans doute le conduirait-elle à une rationnelle clairvoyance, mais avec elle s'éteindrait tout enthousiasme productif. lycs idées en faisant la lumière dans ses passions en auraient dissipé le charme, et l'artiste désabusé, deviendrait un être modeste, continent, privé de tout émerveillement dans une vie directe, sans mirages.

Mais, il est permis de supposer que les idées d'Anaxagore n'avaient pas la rigueur géométrique de celles du juif hollandais, et que sa doctrine n'invitait pas les hommes à se complaire dans cet ascétisme de la raison pure. C'était un fils des Dieux que Phidias écoutait. La forme de ses discours ne revêtait sans doute pas les apparences implacables d'un théorème. Le sage était encore un peu poète. Et c'est précisément la forme imagée de sa pensée qui pouvait agir par des influences directes du métaphysicien à rimagier.

Quel bouleversement ces explications nouvelles des phénomènes n'allaient-elles pas opérer sur un esprit intelHgent et neuf ? Jusqu'alors l'artiste se mêlait peu aux spéculations intellectuelles. C'était un être simple. Il chantait pieusement les beautés, suivant des règles rituelles qu'il respectait tout en y apportant sa fantaisie. Sa fonction le rattachait au service direct de la foule et de son langage mythique ; il était la survivance des idées primitives, des convictions traditionnelles. Celles-ci réduisaient le Cosmos à un petit domaine familier et tangible et les fables sacrées, transposant dans l'Olympe les hommes

et leurs passions, élevaient des barrières concrètes devant l'Infini.

On comprend alors cette rigueur dogmatique, cette assurance tranquille de l'artisan. Son âme ingénue et réfléchie s'est portée de toutes ses facultés sur le réel. Pour lui, l'inconnaissable est secrètement animé d'une vie invisible aux mortels, mais qui ne peut être que le dédoublement de la leur.

Cet univers consacré à « l'humain divinisé » loin de desservir un créateur, concentre et exalte le pouvoir de ses sens, donne à sa fonction sa pleine réalisation, en touU sécurité. Comme l'aveugle possède un sens prodigieux du toucher, l'artiste, ignorant les jeux de l'abstraction pure, aveugle d'esprit, pour tout ce qui n'est pas la vie tangible, concrète, possédera une prodigieuse acuité dans ses pénétrations exclusives. Ajoutez à ces facultés la dignité humaine de les vouloir au service d'une perfection, d'un prototype sélectionné par le jugement exercé sans trouble. Ajoutez-y encore la docilité de se plier à l'ordre symbolique de sa religion et l'on aura l'artiste hellène, libre d'entraves, de préjugés, de troubles, livré à lui-même et subissant la discipline théocratique à son insu.

Or ici, un artiste élevé dans ce domaine va, tout à coup, à l'âge raisonnable, être transporté dans des régions spirituelles jusqu'alors ignorées par lui. I^e monde ne se limite pas, comme il le croyait... les barrières concrètes s'écroulent, les matériaux qui constituaient les cieux de

Pl. IX.

Cliché Giraudon,

FRONTON EST DU TEMPLE DE ZEUS Musée d'Olympie.

cristal, le palais des Dieux et les astres d'or suspendus par des chaînettes perdent leur magique réalité. Kn dehors de la connaissance s'étend l'Infini. Un principe illimité anime les mondes. Iv'homme n'est plus le centre de toutes choses mais un des degrés de l'échelle organique. Quel changement ces principes abstraits ne vont-ils pas introduire dans le mécanisme créateur de Phidias ? La qualité de ces dogmes plastiques, de Tordre qui conduit ses élans passionnels, à cet instant se transforme et, entre son œuvre qu'il semble avoir imposée à son époque et l'art archaïque et traditionnel qui s'est prolongé jusqu'à lui, une scission s'opère.

Phidias était encore enfant que le temple de Zeus à Olympie venait d'être terminé. lyà, les formes se précisaient en des dogmes sévères.

Sous la perfection de la technique on retrouvait la rudesse primitive de la race, la fierté des héros belliqueux d'Homère. Chaque personnage était un ordre rigoureux à côté d'un autre ordre, formant un tout, im.age de la société, des croyances et des lois. Les acteurs des drames sacrés se tenaient chacun à sa place, debout, assis ou couché, reliés en une juxtaposition raisonnée. Dans son style hautain, autoritaire, la statue se dressait, tel un dogme précis et rassurant. C'était bien l'œuvre profondément religieuse de tout un peuple encore jeune, avec sa foi, son orgueil, sa confiance en soi.

Les Dieux étaient là, taillés dans la rigueur du marbre,

indiscutables. L'austérité, le courage, les convictions du citoyen, du soldat, du chef et du prêtre, s'incrustaient dans l'édifice, S3mthèse de la nation. I^a parole savoureuse des vieux rhapsodes s'inscrivait dans les légendes dïi combat entre les Lapithes et les Centaures, ou de Pélops et d'Oinamaos. Une familiarité patriarcale se devinait sur l'auguste visage des Dieux, et les drames auxquels ils présidaient revêtaient un caractère local qui ne dépassait guère les frontières de la province.

I^a forme est pure, naturelle, aucun souci d'esthétisme n'a fixé les canons de la beauté et pourtant les personnages sont si fièrement campés qu'ils s'imposent par cette liberté d'allure 'qui donne au primitif une aristocratie inconsciente. lycs gestes ne paraissent ni cherchés, ni voulus. Chacun s'accomplit avec l'aisance d'un bel animal libre, toujours rythmique. I^es modelés sont sobres, et ces moyens simples donnent à l'éloquence plastique une grandeur mesurée qu'elle allait perdre avec des artistes plus habiles. Ces convictions s'affaiblissent déjà ; les Myron, les Polyclète, ne se subordonnaient plus au service ingénu de l'Olympe ; le culte de la forme était devenu une science où la virtuosité des maîtres tenait à se manifester. Le Discobole de Myron ne se hausse plus au général, il se localise dans une action athlétique où la difficulté du mouvement et de l'attitude était l'enjeu du plasticien. Le rj^thme, ici, se réduit à un cas particulier. Tandis que Polyclète, en esthéticien,

poursuit la réalisation consciente et raisonnée de la beauté et semble déjà poser les bases de l'académisme. Ses passions exclusivement portées sur l'exécution ne l'élèvent pas à des symboles, mais la ramènent à d'admirables portraits d'athlètes. Ici paraît poindre, en géniales créations certes, les dangers de cet égotisme sacré qui centralise les passions sur l'homme. A l'apogée du paganisme cellesci devaient l'élever vers un prototype supérieur, dépassant l'individu, elles créaient l'être qui résumait la race. A présent, le Dieu n'est plus qu'un étalon précieux, type du pur sang, lauréat au stade, réduit à la seule signification esthétique. Si la science prodigieuse de l'artisan a pénétré les secrets des harmonies corxK>relles, si l'être de bronze ou de marbre s'est assoupli, articulé, accordé dans son plus subtil mécanisme, il semble que sa vie interne s'évapore pour remonter à la surface des épidermes, et que r « art va peut-être tuer l'art ».

Quand Périclès conçut le projet d'élever le plus beau des monuments à la « raison », le temple de Pallas, il eut le sentiment profond de dépasser sa nation et son époque : « Nous serons dans les temps à venir », disait-il, « l'objet de l'admiration du monde ! »

lya pensée de trois hommes allait s'incarner dans le

marbre. Le philosophe était l'animateur ; le chef, Tordoniiateur ; l'artiste, l'exécutant.

Ce dernier allait commander à une foule d'artisans variés, aux talents disparates, venus des provinces jadis prospères pour chanter la gloire d'Athènes. Sous la pensée animatrice, Phidias devait harmoniser en un chœur unique les voix multiples et discordantes. Il avait tout pouvoir. Maîtres et apprentis, vieux et jeunes, lui obéissaient, plies à sa seule volonté. C'étaient les mille bras conduits par un cerveau.

Cette séparation entre une élite intellectuelle et la masse fera du Parthénon un temple à part, qui semble s'élever au-dessus des convictions traditionnelles des Dieux et de leurs attributs.

Bientôt des canons s'établissent, des règles vont imm^obiliser les lois du relatif dans les bandelettes de la scholastique. Ne veut-on pas saisir la beauté, saisir la vie, saisir « l'absolu » ?

Pourtant, des chefs-d'œuvre tout imprégnés de la sève originelle vont encore éclore et se propager. Telle sera la statue de la « Lemnia » qui devait tant séduire les Athéniens et établir la jeune gloire de Phidias. A ses débuts, le sculpteur se rattachait encore à la foule et à ses traditions, lya reproduction de Boulogne nous restitue cette œuvre en sa volonté un peu sèche, cependant que dans le contour linéaire, précis, arrêté aux limites mêmes de la forme, s'enferme une séduction tout athénienne. La déesse

Clicho Giruudun.

MÉTOPE DU TEMPLE DE ZEUS *. LES TRAVAUX DHERCULE Musée d'Olympie.

incarne la fière et robuste jeune fille de llliade ; elle appartient bien à la race par sa dignité, son naturel et son charme tout intime. Dans la rigueur du dessin se révèle la discipline traditionnelle de l'artisan, unie à l'effusion d'un cœur resté candide. Aux dires des contemporains, jamais Phidias ne retrouva cette heureuse inspiration. Dans Athènes, déjà mordue par l'impiété, TAthéné lycmnia répandait comme le frais parfum d'une conviction juvénile ; c'était la fleur de la vie du grand homme, et sans doute aussi le dernier printemps du génie hellénique. A ce moment Phidias se détache de ses liens originels. Il apparaît avoir perdu en ingénuité et gagné en science ; et pourtant il n'est ni un dogmatique, ni un virtuose, ni un esthéticien. Son langage possède toutes les ressources des Myron et des Polyclète, et pas un seul instant il ne s'impose en soi, et n'avance sur l'expression d'ensemble. I^e Phidias du Parthénon sera au service d'un idéal, lequel n'a rien d'étroit, et l'absorbe dans l'étendue. Ses dévotions ne sont plus localisées en un Olympe réduit à un petit village céleste, ou bien en un stade avec des types d'athlètes et leurs exploits. Sa religion plastique prend un caractère universel et impersonnel. Et c'est à ce degré de l'évolution créatrice que l'équilibre le plus subtil, le plus fragile des facultés humaines allait être atteint. Équilibre entre la définition la plus précise du monde sensible et l'infinitisme d'une effusion passionnelle.

C'est en effet un moment suprême de l'harmonie qui

semble avoir été atteint pamii l'instabilité perpétuelle de l'Humain.

ly'œuvre de Phidias ne sera conduite ni par l'ascétisme, ni par le sensualisme, elle n'inclinera ni en faveur de l'esprit, ni en faveur de la matière. Elle sera.

Comme une espèce se maintient, croît et se multiplie à travers l'existence, l'œuvre d'art semble procéder de cette grande loi génératrice et représenter un instant du processus universel.

Le dieu de marbre n'est pas défini dans une formule absolue, par des lignes rigoureuses établies comme un plan géométral de machine : Il ne s'asservit pas à la raison pure. Un frémissement varié parcourt les contextures et semble irradier d'une existence interne, participer à la lutte atomique des éléments. Les muscles sont des tissus élastiques, les os se devinent sous les chairs, le ventre est souple, il contient des viscères ; l'être enfin respire par ses pores et ses poumons, et, dans sa cage thoracique, un cœur semble battre et répandre ses pulsations dans l'organisme entier.

Cette activité secrète de la matière, cet assemblage varié, ordonnancé par une raison humaine ont engendré une créature humaine viable devant la vie. On découvre alors que si l'œuvre de Phidias se comporte dans la nature comme une œuvre de la nature, ce n'est point dans la simple traduction de la réalité que réside le secret véritable de l'animation intensive. Dans l'âme géniale du

créateur hellène une sorte de travail, comme en un laboratoire, s'est accompli, qui semble condenser le principe même de la vie organique présidant à tous les règnes.

ly'homme est devenu le prototype de la création. Il ne se limite plus à l'être individuel. I^a haute conception plastique qui l'engendra le grandit au point de faire oublier jusqu'à l'espèce. Dans sa logique suprême, il s'édifie, tel un symbole de l'ordre universel. Par le simple jeu des modelés, des ombres glissant dans les creux, mourant sur les mamelons qui font saillie ; par le simple jeu de la lumière frappant les larges plans de l'architecture vivante, la forme humaine devient la « Forme » et s'étend devant nous comme un vaste paysage. Et c'est en effet le paysage de la forme qui se comporte dans sa construction rationnelle et mouvante comme un monde dans un monde.

De cette cristallisation sublime, de sublimes harmonies s'épandent en invisibles vibrations ; et comme le son fait oubHer sous le charme de la mélodie, l'instrument logique et calculé qui l'a fait naître, on oublie le marbre taillé. En vérité, on l'oublie. Un fragment de l'être marmoréen retrouvé sous les décombres des siècles répand toujours son rayonnant pouvoir, s'impose et agit encore sur nous, atteint notre cœur et notre esprit.

Dans ces débris du Dieu brisé par la bestialité ou l'intolérance des foules réside toujours le « Nous », celui qui règne et organise.

Phidias avait donné ses maquettes, ses esquisses, ses modèles réduits à ses subordonnés. Kt tandis qu'il conduisait l'exécution générale du temple, et suivait tour à tour chaque partie du tout, corrigeant ici et là, reprenant de sa propre main l'œuvre du praticien, donnant à chaque chose l'empreinte de sa volonté et de son génie, lui, travaillait à la divinité que le temple allait abriter. Au cœur de l'édifice, en ses flancs marmoréens, siégerait l'idée génératrice, le centre vital de l'œuvre tout entière : la statue de la Raison.

Qu'elle devait être belle ! Cette Pallas, venue trop tôt, et que la barbarie a détruite ; puisque quelques débris secondaires, copies inférieures, nous apparaissent sublimes. Que devait être l'œuvre primordiale, cette statue d'ivoire et d'or, à laquelle Phidias s'était consacré tout entier. Que devait être cette raison, déesse de trois sages ?

Souvenons-nous du poème d'Hésiode :

« Du cerveau de Jupiter, elle jaillit, portant l'égide, le casque et la lance acérée. Sous le choc de la déesse le vaste Olympe fut ébranlé, et la terre rendit un son affreux. »

A présent, Phidias la voulait autre, il voulait une raison pacifique, s'imposant par la seule force de l'idée. Certes, elle devait être toujours armée car il savait que les forces destructives et malfaisantes sont éternelles. Mais, sa lance reposant à ses pieds, la Déesse n'était plus la Pallas belliqueuse, rappelant la brute à la raison par le seul pouvoir de la force.

Périclès, Anaxagore et Phidias donnaient aux Athéniens la statue de la raison future, qui, telle un symbole messianique, allait précéder les siècles sanglants et douloureux.

On imagine, au fond du sanctuaire, dans la lumière adoucie et ramenée sur elle, la fière déesse dominant la foule avec tranquillité. Son masque calme n'est pas impassible, mais s'anime sans contracter ses traits. Une vie toute spirituelle semble rayonner d'elle entière. Bile règne, dans la sérénité d'un nirvana philosophique, et ses passions sont unifiées et tempérées comme un lac infini. Iv'ivoire précieux de sa carnation répand une blondeur lactée, ses yeux d'améthyste regardent au loin avec douceur et lucidité, tandis que son beau corps s'érige sans raideur dans les plis d'or du péplum. Ses nobles i^ieds sont chaussés de sandales où l'on peut voir ciselés les exploits fabuleux des ancêtres... De près, elle dévoile en précieux détails sur son bouclier, son casque et son égide, les mille faits de l'histoire légendaire qui contribuèrent à réveiller l'humanité, à la sortir de la barbarie; et pourtant, dans son ensemble, l'œuvre paraît simple et grandiose.

Devant cette \dsion surhumaine, et cependant si humaine, ne sentons-nous pas la déchéance de nos propres aspirations plastiques ? Nos frénésies ou nos balbutiements, nos grossières ou frigides évocations de la vie ne peuvent plus atteindre les harmonies sublimes où

ridée, seule, conduisait la Forme par son seul pouvoir.

O Raison ! Pourquoi oscillons-nous désemparés, entre une stérile spiritualité ou une basse animalité ?

De nos jours, la plastique est devenue langue morte ! Tantôt immobile et sèche, tantôt gesticulatoire ou frénétique, elle n'atteint pas l'expression ou bien elle la dépasse, tel un luth désaccordé, trop bas ou trop haut ! Et la Raison ne nous entend pas ! Il y a vingt-cinq siècles que les hommes l'anéantirent à peine apparue.

Tandis que la statue d'ivoire et d'or prenait vie, et grandissait au centre du temple, au pied de l'Acropole, dans l'ombre, la foule hellénique sentait confusément que ce n'était pas sa raison à elle, qu'on érigeait ainsi dans son sanctuaire. De la statue cachée aux regards rayonnait une invisible lumière : la pensée de trois hommes planait au-dessus de la Nation. En bas, la foule voulait ses Dieux tels qu'on les lui avait donnés, de père en fils. Elle voulait ses fétiches et ses superstitions, elle voulait aussi ses jouissances. I^a plèbe avait vaincu la caste qui l'asservissait. Arrogante et indisciplinée elle s'imposait avec ses passions et ses appétits. Ignorante, impulsive, avide, elle s'aimait et se voulait telle. Quant à la caste aristocratique alors dépouillée du pouvoir, affaiblie dans son caractère, de plus en plus dépourvue d'hommes d'actions, sous ses convictions traditionnelles, elle apparaît égoïste et insincère. Elle revendiquait ses biens et ses privilèges. Sceptique ou crédule, désabusée ou abusée, au fond, elle

Pl. XL

Cliché Giraudon.

VÉxNUS ACCROUPIE DITE VÉNUS DE VIENNE Musée du Louvre.

voulait les Dieux qui la protégeraient en particulier.

Iv'un et r autre de ces partis extrêmes se sentaient menacés. Certes la statue et le temple de Pallas n'étaient point le sujet direct de leurs inquiétudes..., ils n'allaient pas si loin... seules, les idées du Triumvirat qui présidait à l'édification de l'œuvre les atteignaient dans leurs principes sociaux.

On savait que des doctrines dangereuses et blasphématoires étaient en faveur dans l'entourage intime de Périclès. On conspirait contre la nation et les Dieux !

Toute cette foule, dans son secret instinct, devinait, derrière le chef, Anaxagore, ce philosophe de malheur, cet illuminé dangereux qui ne se livrait qu'à quelquesuns, mais dont les doctrines déformées et mal comprises se répandaient de bouche en bouche. On tenait en suspicion cet esprit distant et singulier qui étudiait les astres, méditait sur les phénomènes les plus ordinaires, et tenait, paraît-il, des propos déraisonnables sur les Dieux et les choses. I^es hommes n'aiment guère les solitaires. Ils les humilient et les troublent. Ils s'expliquent mal qu'un être pût se passer d'eux, s'éloigner avec indifférence de leurs jeux ou de leurs discordes, et diriger ses passions vers des buts désintéressés, mystérieux.

lya vie intime de Périclès irritait les Athéniens. Lui, le chef, était difficile à combattre en face pour l'instant. Sa parole avait un pouvoir terrassant, et sa lucidité démas-

quait les fourbes ; sa volonté faisait fléchir les plus violents aux assemblées. De plus sa vie de citoyen était inattaquable. C'est par les autres qu'on allait ^atteindre, et une lutte sourde commença, qui, tout à coup, se déclara ouvertement, fanatique : Anaxagore, traduit sous l'accusation d'impiété devant les juges, par la conjuration des citoyens, fut condamné et banni.

Sans doute, le Sage vit-il, de la barque o^ui l'emportait loin de ses deux amis, le temple de la Raison s'élever dans la lumière glorieuse. Oui : c'était bien son Temple, à lui. Une sorte d'effluve douce et caressante parcourait l'œuvre entière : les dieux, les ornements, les colonnes, les marches et les corniches. Bt, présidant à l'ordre logique et mouvant de toute chose, se révélait le « Nous », qui pénétrait le temple en ses atomes, de son pouvoir infini et divin.

Phidias allait être attaqué à son tour, mais sous de faux prétextes : il a détourné l'or de la statue. Prévaricateur, disaient méchamment les uns ! Il a profané la déesse, il a osé sculpter son portrait sur le bouclier et il a signé son nom sur le socle : Sacrilège, disaient sournoisement les autres !

En vérité, ce n'était ni ceci, ni cela. Mais le grand sculpteur avait amassé de sourdes haines par son pouvoir absolu sur ses condisciples. Parmi eux se trouvaient d'anciennes gloires détrônées dont la volonté de Phidias contrariait les habitudes traditionnelles. D'un autre côté.

en frappant l'ami de Périclès, on affectait le chef : on le diminuait. Eternelle vengeance des inférieurs !

Le sculpteur a pu s'enfuir d'Athènes. Que de fois ne dutil pas se retourner sur sa route pour contempler l'œuvre qu'il avait conçue et dirigée ! Du temple qu'il abandonnait montaient encore les bruits des ciseaux et des râpes ! Il devait délaisser son œuvre, abandonner sa belle statue de Pallas aux yeux d'améthyste, à ceux-là mêmes qui le chassaient !

La nation pouvait consacrer le Temple !

En grande pompe elle marcherait vers l'Acropole r les chefs, les patriciens et les esclaves, les marchands et les marins, les soldats, les cavaliers et les éphèbes, les vieillards, les femmes et les enfants... et parmi les parfums le chant des vierges monterait dans la lumière !

Mais la déesse au clair regard devait rester insensible aux prières et aux sacrifices : ses fils préférés n'étaient plus là !

Phidias mourait six ans après son exil d'Athènes. Mais avant sa fin il laissait aux hommes la création la plus pro-

digieuse de son génie : I^e « Zeus d'Olympie »... Son chefd'œuvre disent les contemporains.

Rien ne subsiste plus du Dieu qui pendant cinq siècles vit toute une civilisation venir en pèlerinage contempler son auguste et souveraine beauté ! Quelques pièces de monnaie, quelques reliques de la face (entre autres l'admirable tête du musée de Boston) et surtout les descriptions littéraires, nous font seules revivre le géant d'or et d'ivoire. Le sculpteur, encore ulcéré de ses déboires, semble s'être renfermé davantage en lui-même, et pénétré d'un austère recueillement. Le temple sévère où son œuvre allait s'édifier, offrirait un cadre propice à la gravité et à la hauteur d'une dernière effusion.

Le Dieu des Dieux n'aura rien du caractère légendaire du lanceur de la foudre. Il semble ne révéler aucune des passions particulières, que les foules, à leur image, prêtent aux divinités.

Zeus n'est plus ici ce puissant monarque, coléreux et vindicatif, voluptueux et sans scrupules, qu'invoquaient les Hellènes à l'exemple de leurs propres tyrans.

Les modelés de la substance révèlent la qualité morale qui impose le Dieu aux mortels. Là, se découvrent hautement l'inséparable de la matière et de l'esprit, l'être concret et fini, qui par la seule harmonie du corporel traduit celle du spirituel.

Zeus n'accomplit pas le moindre signe. Il est assis, le torse nu, son sceptre à la main. Un mouvement dissimulé

Pl. XII.

Cliché Giraudon.

rOSCHOPHORE, STATUE VOTIVE Musée de l'Acropole. Athènes.

a saisi T instant où le maître du monde semble soulevé de son trône. L'intelligence et la mansuétude éclairent sa face qui répand comme la lumière tranquille d'un ciel d'été.

lyes traits ne se contractent pas, et le visage ne réduit pas la pensée universelle à nos pensées personnelles.

Sous l'aspect humain, le Dieu des hommes domine nos plaisirs et nos peines, nos amours et nos haines. Son être entier s'anime d'une vie supérieure, laquelle semble présider, en des régions sereines, à la lutte universelle, et conduire la vie des mondes vers des équiUbres toujours plus établis, des harmonies toujours plus hautes, pour atteindre l'immobile et l'infini d'une suprême perfection.

Ainsi fut réalisée la plus haute conception plastique individuelle dans l'histoire des hommes. Mais que peut un effort sublime et solitaire sur des êtres restés à des stades inférieurs ?

lye Zeus de Phidias qui dépassait la multitude fut ramené par elle à l'idole anthropomorphique, et les prières, loin de s'élever jusqu'aux intérêts supérieurs dé l'espèce, se confinaient toujours à des intérêts particuliers. Dévotions qui n'atteignaient pas le Dieu de quelques sages.

D'autres artistes ont succédé à Phidias. Aucun n'a pénétré son génie, n'a atteint à la hauteur d'esprit qui dignifiait son œuvre. I^e secret de la beauté ne se livre pas

en formules. Il n'est pas non plus dans la seule effusion de l'âme, mais dans l'éthique qui la conduit et la discipline et cette éthique a été méconnue, repoussée. Les uns s'impressionnèrent de la science du grand sculpteur, d'autres de son charme. Aucun n'eut sa i)hilosophie.

Cette philosophie, que quelques graves penseurs, frères en raison des artistes hellènes, avaient tenté de fixer, ne devait pas trouver d'écho à son époque. Elle ne le pouvait : aucun moyen de contrôle scientifique, aucun instrument d'investigation n'appuyaient les hypothèses de ces ardents chercheurs. Ceux-ci se trouvaient désarmés devant la contradiction. Eux-mêmes, entre eux, se combattaient parfois sur des principes qui contenaient chacun leur part de vérité.

lyC génie hellénique, si accessible à la pénétration de la nature, tant qu'il résida dans le domaine de l'art, atteignit aux lois les plus dissimulées en apparence. Mais, dans le domaine de la science, le témoignage des sens est insuffisant. Tout au plus servit-il alors les facultés de déduction que l'habitude d'observer et de saisir les rapports avait développées à un point surprenant chez les Grecs. Cependant, si ces dons aboutirent à de géniales hypothèses, les lois qui pouvaient les confirmer, les défendre et les imposer ne pouvaient être édifiées que sur la science expérimentale.

Troublante supposition ! Un microscope aurait pu apporter à Anaxagore le témoignage irréfutable qui lui fit

défaut !... Qui sait ? Peut-être alors ce seul point d'appui aurait-il suffi pour faire dévier la civilisation occidentale, et lui évitant une chute de vingt-cinq siècles dans l'abîme de l'absolu, lui donner l'éthique raisonnable qui l'aurait accordée au monde et que nous n'avons pas encore ?

Iv'édifice de la raison allait être abandonné, miné comme ce beau Parthénon, dédié à la déesse au clair regard. Et, à cet instant fatal, entre le monde des sens et le monde des idées, entre le corporel et le spirituel, un fossé se creusait : la matière était dépossédée de tout pouvoir. N'est-il pas alors naturel, que devant le scepticisme mythologique et la faillite momentanée de la science expérimentale, l'activité de la pensée se soit rejetée avidement parmi l'inconnu, sur la seule connaissance de l'homme : le problème du « moi » ? Ce n'est plus de l'expérience de la mesure et de la comparaison des phénomènes que va naître « l' Idée ». KHe se formule au laboratoire de l'absolu. A travers le serpentin de la dialectique, les penseurs la recueillent sublimée et inorganique : le Bien, le Mal, le Beau, le Laid.

lyC Bien ne peut enfermer rien de mauvais, dira Socrate. Et Platon aspire à nous montrer le Beau lui-même, « non revêtu de chair et de couleurs humaines, ni d'autres oripeaux périssables ».

Quarante ans auparavant Parménide disait : « I^e Mal et le Bien sont inséparables et mélangés. »

A présent, ils ne sont plus que des entités mort-nées.

A cette science exclusive de l'homme, présentée par Socrate, au « connais-toi, toi-même », les anciens atomistes auraient répondu : « Connais, compare-toi, et tu te connaîtras. ))

Avec Platon, avec Aristote, l'homme est placé dans le vide, au centre d'un monde immobile, à compartiments, et la morale en est irrespirable. Le miHeu, la contagion, l'hérédité ou tout agent extérieur deviemient des facteurs négligeables. lycs relations de l'homme et du monde sont repoussées et la science des rapports, source suprême de connaissance, est dédaignée pour celle des classifications étanches et des encyclopédies. Le seul- orviétan socratique peut donner à l'humanité tout son bonheur. Généreux désir que celui de guérir nos maux ou nos vices. Stérile, et dangereux quant aux moyens, car la formule de ce philtre, dont maintenant encore les foules sont avides, aucun de ses docteurs ne la possédait.

Bn vérité, elle n'était qu'un jeu déductif d'abstractions, étayé par la rouerie et les syllogismes du discours. Artistes ingénieux, ils évitent toutes discussions des concepts qu'ils posent. Ils ne disent jamais en quoi consistent leurs principes, qui, délimités par des lignes imaginaires, n'enferment aucune substance interne. Maléfiques, ils allaient jeter sur l'Occident, la chatoyante abstraction du Beau et

du Bien ! Et c'est parmi ces esprits ambigus et complexes que se posait, au milieu du trouble des consciences, le problème du devoir et de la morale individuelle, invitant les hommes à s'interroger. Indispensable problème, certes, mais insoluble, hélas ! tant que les données en seraient faussées.

L/'absolu créait le conflit redoutable entre le Dieu de l'univers et son œuvre. Conflit redoutable qui oscillait du spirituel au matériel entre deux blasphèmes, entre deux formes d'athéisme.

Désormais désaccordées, les passions vont se détourner avec hostilité de la nature, ou bien s'y vautrer avec bestialité

Or, ce poison brûlant, cet absolu qui détruisait avec leurs facultés créatrices la sérénité des Hellènes, n'était pas un produit de leur race. Il venait des Sémites dont les sciences hermétiques, enfermant de troublantes rêveries, servaient toujours quelque culte mystique.

Rappelons-nous les P5rthagoriciens d'Êphèse, qui associaient à leurs recherches toutes rationnelles les pratiques spirites de l'Orphisme. N'est-il pas singulier de retrouver

€n cette secte l'union gréco-sémite qui allait enfanter l'école platonicienne. Et, tandis que Pythagore lui-même se complaît à mesurer les hauteurs du son, sur une corde vibrante, incarnant en ces recherches précises le véritable génie hellénique, n'est-il pas contradictoire de le voir s'abîmer dans les superstitieuses combinaisons des nombres, à la poursuite de l'absolu, tels les prêtres de Babylone. De son couvent il léguera ses rêveries cosmogoniques à un Aristote et celui-ci les adopte de préférence aux merv^eilleuses conceptions d'un Démocrite, arrêtant la science astronomique jusqu'à Galilée et Copernic, réduisant le système céleste à des visions extatiques.

Non. Ce poison n'était pas hellénique. Lentement il s'insinuait de ces peuples de Judée qui allaient bouleverser rOccident cinq siècles plus tard. Quand la foule hellène persécutait ses penseurs, paralysait l'essor de son élite et se séparait d'elle, n'avait-elle point déjà ses apôtres ? Et un Socrate, un Antisthène, un Euclide, un Métroklès, ou un Diogène, n'allaient-ils pas, avec tant d'autres, s'apparenter aux prophètes hébreux, insatiables de justice, acharnés, comme eux, à la morale de l'homme, comme eux surgis du peuple ? Ils restent peuple, orgueilleux de leur ignorance, ils dédaignent toute activité désintéressée de la pensée. Ils aiment violenter le goût, narguer les délicats, s'exhiber volontairement, sales et inélégants. Ils ont la haine du luxe, et, pour eux, la Beauté est un luxe. Ils veulent, en tyrans, l'égalité ; cyniques ils

6o PHIDIAS

ricanent devant toute aristocratie, s'insurgent devant toute esthétique. Celle-ci, à leur sens, dénature la vérité. Ils ignorent que l'art, au contraire, consiste à mettre une vérité en évidence, à la dépouiller des éléments étrangers, à la sortir de sa gangue, comme un diamant. Ceci explique la prolixité de leur dialectique, leurs moyens retors. Bn hommes du commun, ils rusent avec les équivoques du langage, s'expriment par images ou par aphorismes. Ils plaident, chicaniers, ergoteurs ou violents. lyoin de saisir les causes mêmes de nos maux ou de nos vices, leurs relations avec des faits externes, ils considèrent les actions humaines comme des entités. Comment s'étonner de cette étroitesse de jugement chez des esprits qui conçoivent l'ordre des mondes comme une création indépen^ dante d'eux-mêmes, faite spécialement à leur intention ? •Qui se considèrent comme le point concentrique de leur univers? Dieu doit les favoriser seuls au détriment de son œuvre entière, et le plus souvent au détriment de la plupart de leurs semblables, surtout de ceux qui diffèrent de leurs convictions particulières.

Sans doute, les moralistes hellènes n'auront-ils pas le fanatisme violent des prophètes, leur exaltation délirante, leurs colères poussées au paroxysme, leur découragement lamentable. Cependant entre eux tous s'établissait un lien qui devait les rapprocher un jour : leur sectarisme. Tous s'élèvent contre les curiosités universelles, les recherches de la science, les créations de l'art ; contre

Pl. XIII.

Cliché Giraudon.

LES TRAVAUX d'hERCULE. METOPE DU TEMPLE DE ZEUS Musée d'Olympie.

PHIDIAS 6i

tout ce qui semble ne pas se rapporter directement à la cause étroitement personnelle de l'homme, à sa morale ou à son Dieu. Ils n'admettent que l'utilitaire, l'utilitaire du spirituel, les Dieux uniquement attachés aux administrations humaines, les Dieux juges, qui punissent ou récompensent ; ou bien l'utilitaire du corporel, qui peut atteindre le bonheur immuable, guérir définitivement de tous les maux. Enfants, ils veulent tout pour eux : leur Dieu est leur univers, ils veulent l'absolu. Ils allaient s'entendre. Quelques siècles plus tard, réunis dans les Thébaïdes ou haranguant la foule, apôtres juifs et hellènes, tous .démocrates, découvriront le diable où jadis se trouvait le Dieu.

Ainsi périrent les fils des Dieux. Séparés de la nature par des doctrines d'absolu, leur génie devait s'éteindre comme une lampe sans huile. A partir de ce moment, nous verrons l'art hellénique se propager à travers les siècles, désaccordé ou affaibli. Ici une volonté sans vie, là une vie sans volonté.

La passion glacée et insinueuse de Platon engendrera les lois de l'académisme. Du laboratoire de l'absolu sortiront les formules frigides de la Beauté, les canons qui peuvent la fixer à tout jamais, immuable et parfaite. Une littérature séraphique va susciter les Adonis équivoques, les bellâtres de marbre blanc, et ces statues hermaphrodites, déraisonnables, produits contre nature de l'alchimie spiritualiste. Tandis que d'autres artistes,

attachés encore aux traditions, ambitionnent de dépasser par la seule science, les lois harmoniques du corps atteint par Polyclète.

Vaines tentatives ! Stérile orgueil de démiurge en révolte contre l'œuvre de son Dieu. Aspiration insensée qui semble s'être résumée dans cette sorte de cri blasphématoire que jette Platon dans son Gorgias : « I^a corporalité est un obstacle à la connaissance. » Ceci explique le génie avide et rebelle, qui poursuivit le problème chimérique de la pierre philosophale du Beau, du Vrai, du Juste, en rejetant de ses cornues les matériaux du monde. Mais l'art, pas plus que la vie, ne pouvait se passer du Charnel.

Une loi de compensation oppose toujours à des extrêmes d'autres extrêmes. Ce rejet du charnel, prôné par les uns, allait y pousser les autres avec le même exclusivisme. Nous verrons alors des créateurs se limiter à la seule nature, et ne donner à la substance aucune élévation spirituelle. I^a vie directe, sans sélection raisonnable, sera traduite avec, pourrait-on dire, une dévotion animale. lyC gladiateur, le rustre, le citadin ou le chef prennent la place des dieux et des héros, la forme abandonne toute divinisation et tout héroïsme. Des artisans adroits et appliqués restreignent leurs œuvres à la documentation. Certes, le talent ne faisait pas défaut ; mais l'homme, au lieu d'élever la nature à un idéal de perfection, s'humiHait servilement devant elle, se complaisait dans ses produits

ordinaires, sans discernement et par la volonté essentiellement plébéienne de repousser de la vie toute aristocratie. Ici se retrouvent les apôtres du socratisme et les adeptes des cyniques qui lui succédèrent : Antisthène et Diogène.

Nous découvrons aussi cette même influence dans la prolixité, le manque de mesure, disons, le manque d'art, d'une éloquence devenue grossière et qui confond la violence et le désordre avec la passion et le lyrisme. Les hauts reliefs de Pergame ou le groupe de Laocoon en fournissent l'exemple. Ces formes contorsionnées et gesticulatoires, ces figures grimaçantes sont le témoignage d'un art qui, en vieillissant, a perdu sa distinction naturelle et la portée de ses moyens. La plastique paraît maintenant difficilement atteindre et émouvoir l'âme flétrie de la foule ; de là, son recours à l'excessif, au théâtral. Une force interne donne, dans une langue à son apogée, un pouvoir intense et défini, chacun de ses mots s'accompagne toujours de sobriété et d'aisance dansl'élocution. Les décadences perdent l'exercice de ces facultés à la fois rationnelles et expressives. Ici, le langage de la forme a subi la même dépréciation. La plèbe, impuissante à dégager un sentiment ou Une idée en leur justesse, contourne et dépasse l'expression sans jamais l'atteindre, se démène en mimiques ou en palabres, dans le désordre d'un esprit qui se cherche et ne se trouve pas.

Pourtant, entre ces extrêmes, passent des isolés, qui de loin en loin ressuscitent quelques-unes des beautés du

passé. Mais, ces beautés resteront « du passé ». D'ailleurs ces dévotions même sincères et ardentes d'un culte qui se meurt, trahissent toujours à l'analyse un point faible, et se soutiennent par une volonté artificielle. Ainsi eût-on jamais à l'époque de Phidias donné à la Vénus de Milo, pour ne citer qu'elle, cette silhouette contournée ? Certes, le chef-d'œuvre a encore de sublimes accents, le torse est digne des vieux maîtres. Mais à côté du naturel, de l'humain des Parques ou du Thésée, la Vénus ne peut résister, et sa rayonnante splendeur n'est que le reflet de ceux-là, le reflet d'une Foi qui s'est déjà éteinte.

Bt cependant, c'est dans ce culte des Vénus, ce culte de la femme, que le génie hellène allait encore maintenir sa plus sincère des religions.

Aux heures de déchéance, quand le doute aboutit à l'irrémédiable, tout ce qu'il- y a d'humain, dans les consciences troublées se lance dans les seuls mystères organiques où nos instincts primordiaux trouvent encore un refuge. C'est vers l'Eve, mère des hommes; que se retournent les êtres désemparés. Bn elle, ils reportent tous les espoirs et toutes les consolations d'une race qui faiblit et perd sa foi et sa confiance. Dans les flancs sacrés de la femme dorment en germination l'avenir et le passé de l'espèce. Sur le sol païen, Aphrodite, nimbée de lumière, deviendra le symbole voluptueux et protecteur à qui l'on demande une sorte de refuge et d'oubli mystique.

De même aux moments d'extrême abandon et de déses-

pérance, l'homme au cœur autrefois trempé, appelle sa mère comme aux plus tendres jours de l'enfance. Il lui semble alors qu'il trouvera la sérénité et le réconfort dans ce contact originel, et que la seule étreinte de celle qui le porta va l'apaiser et le régénérer.

L'artiste, divinisant la femme, n'aura plus l'ascétisme et la rigueur des périodes de force et de courage. Il se complaira aux formes pleines, arrondies, celles des fructifications et des maturités. Il ne sculpte plus les Dieux aux plans hardis, aux muscles logiques, aux charpentes faites pour l'action. Dans son abandon, il s'adresse au corps passif de la femme. Jadis, il vêtait d'étoffes légères la nudité des mères et des vierges, indice d'une race austère et d'une société gouvernée encore par des lois rigides ; les gardiennes de l'espèce se présentaient aux frontons des temples ou dans le recueillement des sanctuaires avec la dignité tranquille des servantes, reines du gynécée. Désormais, la main chargée de volupté et de regrets a fait tomber les tuniques et les flancs robustes et souples rayonnent sous le soleil automnal du paganisme mourant.

Vénus de Cnide ! Vénus genitrix ! Vénus accroupies ! Pieux et troublants hommages de l'esprit à la matière, avant l'adieu pour seize siècles d'hiver et de séparation !

Pendant ces effusions dernières, Rome imposait depuis déjà deux cents ans son orgueilleuse domination sur la Grèce. Mais la vaincue rayonne sur elle et la pénètre de la qualité de son génie.

Rome nous a laissé un art direct, lequel semble n'avoir dégagé de l'hellénisme que la raison qui conduisait ses élans. Rome n'a jamais eu d'élans. Ses temples de marbra sont des matériaux taillés qu'aucune vie interne n'a pu pénétrer. I^a pierre reste ce qu'elle était dans la carrière, et l'ordonnance qui l'a contrainte à emprunter une rigueur architecturale ne s'accompagne d'aucune caresse humaine. Des lois inflexibles et calculées peuvent édifier des amphithéâtres gigantesques, lancer des arches sur des vallées, construire des remparts et des égouts..., cette science s'impose à la raison, mais n'atteint pas les cœurs. Bile put alors nous dormer, parmi les artisans, des portraitistes précis, faire durer à travers les siècles les traits des Césars ou des impératrices. Ces documents implacables ne font jamais oublier la dureté du métal ou le poids du marbre qui les constituent. I^a volonté irréductible d'un pouvoir absolu, l'ordre administratif, l'esprit d'organisation ne sont pas des facteurs suffisants pour la postérité. Il lui faut quelque chose de plus que le positivisme et l'opportunisme qui offre au vainqueur du jour des avantages temporels. Ce superlatif qui règne à certaines heures de l'histoire est l'esprit philosophique qui permet à un peuple de s'élever au grand S5mibole humain et d'atteindre à l'immortelle harmonie des lois universelles. Rome n'a jamais dépassé l'idée de Rome, ramenant tout à ses Césars et à la plus grande gloire de l'Empire. Cette gloire n'est plus aujourd'hui qu'un amas de ruines,

décombres dans la poussière d'où n'émanent que la force brutale, l'ingéniosité pratique ou l'orgueil du parvenu.

Rome est morte de sa sécheresse de cœur et Athènes d'avoir trop aimé.

Cependant que des temples de Beauté s'élevaient sur l'Attique et que Rome défrichait et colonisait le monde, un peuple vivait en paria dans l'inquiétude et l'instabilité.

l/cs Juifs étaient courbés sous la tyrannie d'un dieu coléreux et exclusif. Jéhovah, le Zeus moraHsateur et justicier, les accablait de ses reproches et de ses malédictions tout en les assurant qu'ils étaient ses fils élus, le peuple béni parmi les peuples.

Exploités par une théocratie despotique, ils n'existaient qu'en vue du temple et pour le temple. A l'ombre du saint des saints, la loi asservissait la multitude sous la rigueur de ses commandements. I,eur morale se résumait en dix articles. Elle tenait du miraculeux. Révélée par Jéhovah une fois pour toutes elle ne procédait pas des efforts accumulés de la créature à se découvrir progressivement dans sa conscience et sa responsabilité. Ivcs docteurs de la Thora passaient leurs jours à ergoter sur les préceptes en des commentaires subtils et alambiqués qui, loin d'élargir là foi à de grands principes humanisateurs, la rapetissaient à des pratiques et des dévotions compliquées qui contrariaient les textes en expédients retors ou les déformaient jusqu'à l'absurde.

Ils vivaient tous dans l'attente du Messie.

Ce chimérique espoir du Parfait les entretenait dans une impatience et une exaltation fébriles. Ils le voulaient un, immédiat, l'appelaient de tout leur être, exhortaient leurs semblables à ne vivre que dans cette attente. Dieu leur disait par leur bouche :

Déjà je les aurai exaucés :

Le loup et l'agneau paîtront côte à côte, Le lion comme le bœuf mangera de la paille, Et le serpent se nourrira de poussière. Plus de méfait, plus de violence. Sur toute ma sainte montagne. « C'est l'Eternel qui a parlé >. [Isaïe.)

Alors tous à grands cris réclamaient ce jour meilleur qu'on leur promettait. Ils vivaient m^écontents et sans quiétude ; ils trouvaient qu'en effet il n'y avait ni Justice, ni Bonté, ni Bonheur dans ce monde.

Tu es trop équitable, o Eternel, pour que je récrimine contre toi. Cependant je voudrais te parler Justice. Pourquoi la voix des méchants est-elle prospère? Pourquoi vivent-ils en sécurité tous ces auteurs de perfidie? Tu les plantes, et ils portent racine, ils croissent et portent des fruits !

{Jérémie.)

Ils espéraient l'heure de Justice, de délivrance, puis, déçus, retombaient dans l'excès contraire, ne croyant qu'en la vie et s'y rejetant sans mesure :

C'est déjà un mal profond qu'il faille s'en aller comme on est venu : à quoi sert-il d'avoir travaillé pour le vent?

{Ecclésiaste.)

lycs voix des prophètes retentissaient comme une sorte de révolte contre les lois naturelles, contre les lois du relatif, qui font du progrès un long travail millénaire. Mais les visionnaires n'eurent jamais le sens du relatif. Pour eux l'homme était une entité. I/'étude de leur monde, la connaissance enfin leur était odieuse, et toute curiosité qui aurait pu les y conduire leur apparaissait comme condamnable. H n*y eut autour d'eux ni artistes, ni physiciens, ni aucun des aristocrates de la pensée que TÊgypte ou la Grèce avait possédés. I^eur Créateur agissait par miracles, c'est-à-dire contre l'ordre qu'il avait luimême établi. Tandis que la nature suit son évolution régulière, dans l'impassibilité, sans que le temps compte pour elle, agissant par des myriades de siècles de coopérations et d'efîorts multiples. En vérité, on ne peut sauter d'un bond au point extrême, et notre salut doit s'accomplir atome par atome, dans les remous et les réactions d'un lent travail organique et moral. La grandeur d'âme réside dans l'acceptation de ce trajet qu'il faut parcourir, degré par degré, dans l'infini des temps, et que d'autres reprendront à leur tour.

Et pourtant, la mission des prophètes devait être. Si leur clameur impatiente vers la perfection semble chimérique et stérile en soi, incompatible avec tout progrès effectif, ces esprits véhéments, qui se consumaient d'absolu, resteront les grands entraîneurs des peuples, et aux heures d'arrêt ou de déchéance, leurs voix retentis-

sent encore parmi les hommes. Biles crient, ces voix : « Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! » Et les rudes et primitives figures des Ezéchiel, des Isaïe se dressent comme pour faire l'éternel procès de l'humanité.

Mais, tout près des hommes, les prophètes étaient comme des feux dévorants, et le peuple de Judée s'épuisait entre les espérances messianiques et la lassitude de de cette fébrile attente.

En vérité, il devait venir, le fils de Jéhovah ; il apportait la parole de salut :

« Non, le Parfait n'est pas de ce monde. Il est dans le royaume des cieux ! »

Et ceux qui écoutaient la parole rédemptrice allaient se mortifier en leur chair, se mutiler en tant que créatures matérielles, pour gagner la région promise en dehors d'un monde de souffrance. Alors, les apôtres sémites, les entraîneurs de foule, se répandraient sur l'Occident pour y prêcher la vérité nouvelle.

lyC monde était préparé à leur venue.

A ce moment l'art n'est plus qu'une cacophonie. Mille voix discordantes se font entendre. A l'imitation des multiples sectes, des innombrables doctrines du jour, les esthétiques se fondent, se combattent et se détruisent. On va de l'une à l'autre par caprice, par lassitude, par instabilité pathologique. Les œuvres du passé atteignent le prix d'une fortune ; on spécule sur elles. I^a Beauté n'est plus une offrande sacrée, l'artisan n'est plus au service des

dieux. Il y a des mécènes, des collectionneurs. Déchéance certaine du goût qui ne sert que la vanité ou l'espoir de lucre. lycs deux cas amoindrissent les créateurs. Quand l'art est au service d'une cause supérieure, il oblige les esprits à s'élever vers elle ; destitué de son sacerdoce, l'artiste s'abaisse au vulgaire ou au déliquescent. Certains, parmi les sincères, sentant toute base solide se dérober, au milieu de l'anarchie morale et sociale, reviennent aux styles archaïques des âges primitifs ; il leur semble que ce retour aux origines donnera à leurs créations l'assurance et la dignité qu'ils ont perdues, et que la foi de leur race, jadis forte, va s'infuser à nouveau en eux : Esthétique toute intellectuelle que celle qui ravive ses convictions épuisées par l'artifice d'un recul ; esthétique qui n'est pas la Foi, mais la littérature de la Foi. Disons simplement la littérature de l'art. On lavoit encore au musée de Naples, où certains spécimens de « l'art archaïsant » vont jusqu'à nous offrir la singulière évocation des vieux types doriens. Auprès de ces dévotions rétrospectives, et par une sorte de contraste avec le dilettantisme cultivé, l'art tombait entre des mains grossières. L'ouvrier reproduisait des œuvres du passé ; il y apportait souvent sa maladresse et sa lourdeur d'esprit, mais parfois aussi, faute de grandeur, de l'esprit. Un témoignage nous en est offert, vivace encore, dans les fresques de Pompéï, seuls spécimens importants de la peinture grecque, où les tableaux célèbres de Polygnote, de Panainos ou d'Apelle sont

interprétés avec une verve qui ferait penser à un Raphaël ou un Vinci copiés par Frago...

La vie spirituelle de Rome, d'Alexandre ou d'Athènes se figeait en une lourde léthargie ou bien s'exacerbait dans une activité déréglée jusqu'à une sorte d'érotisme intellectuel, demandant à l'art ou aux pensées un spasme continuel. Démence physique et morale, démence des sens et de l'esprit d'une race qui a perdu tout pouvoir d'amour ou de raison. L'hellénisme et le judaïsme fusionnaient dans les rêves compliqués des théosophies asiatiques : l'orphisme, la Kabbale, le gnosticisme et les unissaient en une mystique déhquescente. Mais la voix des prophètes intransigeants devait se faire entendre.

Parmi les apôtres de Jésus, Jean s'élèvera contre Paul et maudira, dans une lourde vision de cauchemar, ses complaisances pour le sensualisme païen, qui détournait les passions du Dieu exclusif et se profanait dans le culte blasphématoire d'une incarnation chamelle. Cependant, l'Apocalypse du dernier des prophètes juifs ne devait pas avoir d'écho chez ceux qui ne pouvaient l'entendre. Le peuple païen s'ajustait tout naturellement a un nouveau culte. Il était préparé à la venue d'un homme. Dieu, quelques siècles auparavant, n'était-il pas déjà descendu parmi eux ? Alors, il leur prêchait la joie de vivre, le culte des voluptés terrestres. Sur un char traîné par des panthères il était passé dans toute la splendeur de sa jeunesse, beau, calme et fier, couronné de pampre. Revenait-il de son long voyage ?

Pl. XVI.

Cliché GiraudoD.

L AUEIGE Musée de Delphes.

Il revenait, désabusé et résigné. Peu à peu les cris de sa horde en délire s'étaient éteints. Une tristesse immense avait pénétré le Dieu et, derrière le mirage dyonisiaque, derrière les passions, apparaissaient les souffrances qui les accompagnaient. Il revenait plein de pitié pour tous ceux-là qui surent aimer et qui, comme lui, s'en retournaient las et meurtris du voyage. Il consolait les courtisanes, bacchantes repenties et les femmes adultères ; il aimait les êtres simples que les métaphysiques n'ont point contaminés, les mêmes qui jadis délaissaient leurs travaux rustiques pour suivre le char de la joie, comme des enfants, et qui, maintenant, l'accompagnaient encore, car ils connaissaient, pour l'avoir éprouvée, la dureté des mauvais jours. Ainsi les contrées païennes, restées candides, allaient-elles accueillir l 'homme-Dieu qui revenait pour les consoler.

Iv'Êglise prenait vie au milieu des soubresauts et des luttes entre l'esprit et la matière. Il fallait concilier les métaphysiques et les réalités sur lesquelles se bâtissent les morales humaines. Les Pères anathématisaient les uns, repoussaient avec horreur les mystères coupables, ressortaient l'Apocalypse et les textes. L'esprit évangélique servait de base au nouvel édifice. Quitte, après le gros œuvre, quand les fondations seraient établies, à fusionner avec l'autre Esprit qu'on ne pouvait chasser et qui remontait du sol imprégné de paganisme.

Ce fut, en vérité, la gloire de l'Église d'avoir conciHé

avec sagacité des éléments en principe irréconciliables, et d'avoir transformé des dogmes de destruction en éléments conservateurs. Grâce à elle, le génie méditerranéen n'a pas été étoufîé ; elle lui a permis de renaître sous des formes nouvelles et régénérées.

Ce ne devait pourtant plus être sur le sol originel que la sève païenne fructifierait. I^a Grèce avait donné toute sa substance en six siècles d'amour et de pensée.

Dès cet instant elle apparaît comme momifiée ; et les lourdes splendeurs d'Orient dont elle se pare n'avivent point sa face inerte.

Byzance sera la nécropole où reposent les reliques de Pallas Athèné ! Dans l'or des murailles les visages amaigris des Hellènes s'inscrivent, comme les « doubles » évoqués par les anciens orphistes, et qui ne sont que les fantômes silencieux de ceux qui reposent. Fantômes du paganisme, que cette foule aristocratique aux mains trop longues, aux corps impondérables sous les tuniques, aux yeux trop bistrés, aux faces fiévreuses et fixes d'opiomanes comme intoxiqués d'intellectualisme. Apparition funéraire qui semble, malgré l'encens et les arômes balsamiques, répandre comme une triste odeur de cadavre.

Pallas est morte ! Ses beaux bras blancs se sont parcheminés. Son clair regard s'est vitrifié ; elle repose dans son sarcophage d'or, sous l'atmosphère appesantie de la Basilique.

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