VOCATION DES GRECS POUR LA SCULPTURE
Aucun art n'a été cultivé en Grèce avec plus de constance et de succès et n'y a joué un plus grand rôle que la sculpture. Ce que la peinture devait être plus tard pour l'Italie chrétienne, la sculpture le fut pour la Grèce païenne; car, de môme que le génie de l'Italie a son expression la plus parfaite dans les ouvrages d'un Raphaël et d'un Titien, de même, vingt siècles auparavant, le génie de la Grèce avait trouvé dans l'art des Phidias et des Polyclète sa forme la plus pure et la mieux appropriée. Au sein d'une civilisation riche en merveilles de tout genre, on voit dans l'un et l'autre pays un art dominer sur tous les autres, comme si le peuple qui l'a cultivé d'une manière spéciale avait voulu se caractériser en lui pour la postérité. La Grèce est le seul pays où la sculpture ait été un art populaire et se soit mêlée, d'une
façon étroite, à la vie publique. La peinture fut égalenient populaire en Italie où elle triompha dans les églises, s'associa aux pompes du culte, et fit les délices du peuple tout entier, épris de ses saints et de ses madones comme l'avaient été les Grecs de leurs nombreuses divinités.
Il y a pour les arts des époques pour ainsi dire organiques. Ce sont, entre toutes, celles où une civilisation nouvelle sort de la barbarie. A ces époques, l'esprit humain s'éveillant d'un long sommeil, comme Adam dans l'Éden, contemple avec un naïf étonnement les merveilles au milieu desquelles il habitait sans les voir, et, à l'aspect de tant de beautés nouvelles, sent en lui des émotions et des facultés inconnues. Ce sont les âges d'or de l'histoire. J'ignore si la sculpture reverra jamais le siècle de Périclès, ou la peinture celui de Léon X. Ce que je sgiis, c'est que le concours le plus extraordinaire de circoflatances favorables, et, en quelque sorte, la plus adm,irable conjonction d'étoiles propices, était nécessaire pour créer, sous sa constellation passagère, la fécondité merveilleuse et la prodigieuse beauté de ces grands siècles de l'art. La culture la plus intelligente ne saurait jamais remplacer ce mouvement naturel et spontané d'une société qui tend à faire de l'art la principale, affaire de tout un peuple et la suprême expression de sa vie nationale. De telles circonstances ae se sont rencontrées que deux fois dans l'histoire; U première fois, elles ont porté à la gloire les nonas de Phidias, de Polyclète, de Praxitèle ; la seconde fois, elles ont élevé au-dessus de toutes les renommées contemporaines les noms de Léonard de Vinci, de Titien et de Raphaël.
Pourquoi la sculpture a dû être Part dominant dans )a Grèce antique, on peut aisément s'en rendre compte. Chez un peuple appelé par une double vocation k culti^ ver la philosophie et les beauii-arts, d'un esprit indépendant et amoureux du beau, la forme humaine devait être et fut en effet l'objet d'un culte • Cette forme admirable, chef-d'œuvre de convenance et d'harmonie, apparaissait à ce peuple comme la figure de l'esprit dont elle rendait, pour ainsi dire, les lois visibles. Telle est l'origine à la fois philosophique et poétique de l'anthropomorphisme grec ; c'est la divinité de l'esprit humain que la Grèce adore dans la beauté du corps humain. Or la sculpture est, parmi les beaux-arts, celui qui a pour but spécial de reproduire la figure de l'homme dans sa perfection idéale,, abstraction faite des difformités accidentelles et des émMions passagères qui peuvent en altérer la majestueuse harmonie.
Chez les peuples religieux, et en général dans les pays où le développement individuel est entravé par l'état social y l'architecture est l'art dominant. De même que la sculpture est l'art individuel et philosophique, l'architecture est un art social et religieux. Là où le peuple, masse obscure, languit sous le despotisme sacerdotal ou monarchique, le génie national suffit souvent et parfois excelle à produire ces monuments d'une grandeur solide, qui témoignent hautement de la puissance publique, comme chez les Égyptiens, les Phéniciens, les Assyriens, les Perses. Ces édifices gigantesques dont la grandeur imposante étonne l'espril et le refoule sur luimênve, plein d'une crainte mystérieuse, ressemblent aux
nations endormies sous l'oppression des religions de la nature et du despotisme oriental. Rien ne s'y détache de l'ensemble en saillie indépendante; la sculpture, comprimée et rigide, n'est là que l'accessoire, parfois colossal, de l'architecture. Cependant cet ensemble n'est pas un tout harmonique. La disproportion est le caractère de cette architecture, auquel la sculpture répond par la monstruosité; mais l'incohérence, la bizarrerie des parties disparaissent dans la puissance et la grandeur de la masse, de même que chez les peuples de l'Orient le génie individuel est absorbé par le génie social.
En Egypte, où la tradition a exercé l'empire le plus tyrannique, l'architecture fleurit comme art religieux et national ; elle élève ces montagnes de pierre qui portent dans leurs flancs de royales sépultures, et qui jettent leur tristesse sur la monotonie de l'horizon; elle construit d'énormes enceintes et multiplie les colonnes en des séries de portiques interminables où la pensée se perd avec le regard^. L'idée du beau, produit d'une conception tout intellectuelle , n'a rien de commun avec ces rêves bâtis d'une imagination sombre et superstitieuse. Mais l'instinct de la grandeur joint au respect de la règle, le culte de la puissance visible et invisible, s'y font sentir comme dans toutes les institutions de ce peuple. A l'ombre de cette architecture gigantesque , solennelle-
1. « Les temples (égyptiens), loin d'offrir dans leurs plans l'unité intérieure, l'ensemble unique des temples grecs, furent plutôt des espèces d'agrégations d'édifices, des assemblages de parties qui pour vaient être multipliées à l'infini , comme le montre l'histoire du temple de Phtha à Memphis, dans Hérodote. »
(Otfried Mûller, Manuel d'archéologie^ § 222.)
ment monotone, la sculpture croît, mais n'éclôt pas. Enchaînée par le respect h la tradition religieuse, vouée à la tristesse par les mœurs et les usages de la vie égyptienne, elle demeure frappée d'immobilité comme l'esprit humain lui-même, pontife consacré du culte de la mort. Condamnée à reproduire sans fin des types invariables où la figure humaine se dégrade en d'étranges associations avec des formes animalesques, elle est l'expression de ce peuple mystérieux, soumis et grave, qui voit dans la vie des animaux une image de la vie divine et un modèle à suivre afin de participer lui-même, par Tasser* vissement à une règle imposée, à l'immutabilité sacrée des lois de l'univers.
À Tyr et dans ses colonies, où s'épanouit une civilisation brillante, résultat de l'industrie et du commerce, l'empire de la religion est assez fort pour retenir Fart sous sa domination. Les temples sont vastes et ornés ; mais les images des dieux ne sont le plus souvent que l'assemblage incohérent de formes disparates. Les combinaisons les plus étranges de la forme humaine avec des figures d'animaux ou de monstres imaginaires semblent avoir été recherchées par les Phéniciens pour exprimer l'idée confuse d'une divinité qui n'était que la personnification obscure des forces naturelles. Quelquefois, pour lui conserver un caractère encore plus mystérieux, ils représentaient cette divinité sans aucune forme et voilée d'une façon singulière. Ces représentations, dont, à défaut d'autres monuments, nous retrouvons l'image sur des monnaies et des pierres gravées, contrastent avec les formes élégantes que ces mêmes hommes avaient
SU donner à leurs vases et avec le raffinement de leur goût en fait de luxe. Rien ne montre mieux, ce me semble, quelle distance sépare une civilisation toute matérielle de la civilisation véritable, et comme quoi le progrès de l'art se lie essentiellement à un développement religieux ou philosophique*.
L'art assyrien est celui qui approche le plus de la vie et de la beauté de l'art grec. Ce qui frappe dans les édifices de Babylone et de Ninive, après le caractère imposant qu'ils ont en commun avec les monuments de l'Egypte, ce sont les représentations animées de la vie réelle qui s'y déployaient sur les murailles. Les bas-reliefs assyriens sont supérieurs, au point de vue de la plastique, aux bas-reliefs égyptiens, dans lesquels il ne faut voir, avec O. Mûller, qu'une sorte d'écriture destinée à raconter des faits et à exprimer des idées, sans aucune pensée esthétique. Les scènes variées de guerre et de chasse qu'ils présentent dénoncent une vie nationale active et brillante, où le roi joue le rôle d'une divinité terrestre, assise sur son char, commandant le respect et l'obéissance. Les figures symboliques des dieux revêtent une majesté calme qui semble avoir été inspirée aux artistes par le spectacle de la nature* L'art assyrien est libre dans son inexpérience ; il n'a rien de la roideur des formes imposées par une tradition religieuse; de là le charme qui perce à travers sa rudesse. Mais s'il a trouvé la vie dans l'indépendance, il est resté loin encore de l'idéal. Il était réservé à l'anthropomorphisme grec de