‹ Philéas LebesgueChapitre 3 sur 8 · II. ARTICLES A CONSULTER · texte numérisé non relu

II. ARTICLES A CONSULTER

H. Carnoy: Ceux de demain (Paris, Les Enfants du Nord déc. 1894.,) — Paulos Nirvanas : Article, Athènes, Panathenaia, 31 déc. 1906. — Figueiredo Pimentel : Ph. Lebesgue, Sao Paulo, Capital Paulista, Sao Paulo. 1901. — Martin Mamy : Ph. Lebesgue : Marseille, Le Feu, l«r avril 1910. — Roger Lebrun : Ph. Lebesgue, Poète et paysan, Paris, Chronique des Lettres Françaises, 20 août 1910. — X"* : Un poète-paysan, Paris, Le Petit Journa 21 août 1910. — Carlier : Au fil des Livres, Arras, La Vie Ârrageoise, 15 mars 1913. — G. Darchini : Un viaggo di scoperta in Francia, Rome, Vita Litteraria, août 1911. — A. M. Gossez : Ph. Lebesgue, Paris, Les Rubriques Nouvelles, 30 mai 1911. — H Cormeau : Le Pèlerinage à Babel, Angers L'Ouest, mai 1912, — Léon Bazalgette : Visage, Paris, La Vie, janvier 1913 — Ch. Cailet : Les Lais de Marie et le Celtisme, Paris. L'Ile Sonnante févr. 1911. — Xavier Marques : Poèmes de Ph. Lebesgue, Bahja, Sazata do Povo, 21 Nov. 1913. — H, Guilbeaux : Uu paysan-poète, Mons, La Société Nouvelle, juillet 1913. — H. Hertz : Les Servitudes, Paris, La Phalange 20 févr 1913. — Gaétan Darchini: Ph. Lebesgue, Le poète laboureur, Calla nissetta, L'Ape 15 février 1913. — Francis de Miomandre : Ph. Lebesgue Bruxelles, L'art Moderne. 23 févr. 1913. — Camille Mauclair: Poètes Fran cais, Genève, La Semaine Littéraire, 23 févr. 1913. — Philéas Lebesgue ûas Literarische Echo, 1" mai 1913. — Georges Duhamel: Les Poèmes (Les Servitudes) Mercure de France, 16 mars 1913. — Florian Parmentier : Le courrier de France : La Littérature et l'époque, Paris, 1" Février 1914. — OsAmigos de Portugal, Paris Portugalna Guerra, Décembre 1917. — Christian : Des Hommes et du poète Philéas Lebesgue, La Nouvelle Revue Wallonne, Paris, Avril-Mai 1918. — Georges Turpin : Hommes et Livres du Jour : Philéas Lebesgue. Les Tablettes. Mai-Juin 1918.

CONFÉRENCE: A-M. Gossez: Le Poète Philéas Lebesgue, Paris, 8 février

ICONOGRAPHIE : Portrait à la plume par Charles Duhamel (en tête du Buisson Ardent 1910 et dans Florian Parme ntier : Toutes les Lyres, 1910 et La Vie Arrageoise, 15 mars 1913). L'original appartient à M. A. -M. Gossez.

Portrait à l'huile par Tristan Leclère (1907). L'original appartient au Poète. Portrait aux deux crayons, parle même, 1918. —

PHOTOGRAPHIES : dans : Décidément, 1891. — Le Capital Paulista, Sao Paulo, 1901 — Panathenaia, Athènes, 1906. — Le Petit Journal, Paris, 21 août 1910. — La Semaine Littéraire. Genève, 2Î févrter 1913. — Bas Littérarische Echo, 1" mai 1913. — Portugal na guerra, Paris, Décembre 1917. —

Chez Philéas Lebesgue

our aller de mon village à La Neuville- Yault, il y a trois chemins. Les deux routes de voitures font chacune un détour, l'une par Hodenc-en-Bray, l'autre par Armentières et la ferme de Courcelles. Quand on a traversé Hodenc et quitté la très ancienne église entourée du cimetière, le presbytère aux longs murs, la place aux arbres taillés, la tour qui sert aujourd'hui de pigeonnier, on se trouve dans une campagne vallonnée où les bouquets de bois alternent avec les champs. Il faut quitter la route de Crillon pour prendre la route accidentée qui va de Gournay à Beauvais. Encore un hameau, celui de La Place où naquit Guy Patin, encore une descente, encore une montée et l'on est au petit chemin de La Neuville.

Le chemin de Courcelles est le plus montueux. Si l'on gravit le coteau qui domine la ferme on découvre un des plus beaux paysages d'Ile-de-France. A ses pieds le promeneur voit les toits qui dessinent un rectangle autour de la cour ; à

l'horizon les collines s'étagent sous le vêtement bleu sourd des grands bois ; un peuplier d'Italie mêle aux seconds plans sa ligne verticale, et les baies soulignent !e mouvement du terrain. Des groupes de grands ormes donnent à ce paysage un caractère singulier. On redescend à travers bois et c'est par un chemin cahotant qu'on arrive à La Neuville. Les mares sont immobiles au bord de la route, reflétant seulement l'image de maisons usées, abandonnées. Personne ou presque. Pas un bruit non plus. Quelques centaines de mètres restent à parcourir et voici l'entrée qui mène chez Philéas Lebesgue.

Fréquemment je suis venu à pied jusque là, par le sentier qui passe à travers bois et prés, sentier direct qui suit à peu près une crête, perdu maintenant dans les herbes ou sous les branches, car les paysans eux-mêmes aujourd'hui en oublient la commodité. Une fois la grille franchie, il faut gravir une étroite allée d'arbres qui conduit à la cour de ferme ; mais on peut monter à gauche l'escalier de pierres et pénétrer dans la maison. C'est une bâtisse familiale à un étage. Dans la pièce d'entrée à grande cheminée campagnarde, pièce semblable à celles d'Adrien van Ostade, ou de Jacques Dassonville. il n'y a bien souvent que la mère du poète, accueillante et souriante, délicieuse bonne paysanne qu'a délicatement célébrée l'écrivain dans une de ses plus belles pages. Mais les jeunes enfants sont à l'école et les parents avec l'aînée aux champs. C'est pourquoi j'ai à diverses reprises retrouvé dans la plaine Philéas Lebesgue juché au haut d'une moissonneuse pour conduire l'attelage. Car c'est un très réel cultivateur de France, vivant de sa seule récolte et connaissant les rudes fatigues agricoles. S'il accepte son sort, il en sent la dureté. Il saute du siège. Pas très grand, presque maigre, il reste souple malgré la cinquantaine proche.

La main qu'il tend est celle du travailleur de tous les jours, mais la tète creusée, aux yeux d'or enfoncés, à la barbe rare, aux cheveux relevés est celle d'un rêveur autant que d'un homme d'action. J'ai essayé de peindre une fois ce visage curieux d'une expression si particulière : la toile hâtivement brossée, l'esquisse grossièrement maçonnée ne peuvent donner qu'une faible idée du modèle. Je n'ai guère été plus heureux dans un dessin tait à Paris, à l'improviste, en attenda-nt l'heure du déjeuner.

On bavarde. Philéas Lebesgue est un causeur. Les longues méditations champêtres lui ont permis de s'intéresser à mille choses, et quand l'occasion s'offre d'un échange d'idées, l'homme aime à en profiter et à sortir un peu de sa solitude. La voix grave, un peu lente, s'anime ; l'oeil clair s'illumine non sans qu'un peu de malice se mêle à la douceur naturelle de l'expression. Il suffit de parcourir les livres de Philéas Lebesgue pour juger de l'originalité et de la diversité de ses vues. Ces idées Philéas Lehesgue les jette volontiers dans la conversation, car elle permet de passer aisément de l'une à l'autre. Et qui ne connaîtrait pas l'écrivain serait tout surpris de trouver en cet authentique paysan non seulement un poète, mais encore un philologue, un penseur et un homme très averti.

Ce n'est pas que les circonstances aient favorisé ses premières études. Philéas Lebesgue dut avant l'âge quitter le collège et revenir à la charrue. Son bagage de linguiste, il l'a acquis dans ?on coin de village. Pour se confirmer lui-même dans la réalité de son acquit il composa des poèmes en langue bretonne et en langue provençale qui eurent l'agrément des lettrés provinciaux. Il se mit à l'étude du portugais, du grec moderne, de la grammaire comparée. Tout cela aboutit à ce

livre si original qui s'appelle Y Au-delà des Grammaires et dont je laisse à d'autres le soin de parler.

Rentrés dans la grand'salle, nous y mangeons le lapin vivement fricassé. Toute la famille est là, les trois enfants, Rose et Margot et le garçon le plus jeune, la mère et la femme du poète, celle-ci avisée et fine, ainsi qu'il sied à la race de ces confins d'Ile-de-France où pénétrent des éléments picards et normands. La causerie ne tarit pas et les plaisanteries se mêlent aux considérations diverses. C'est l'heure que goûte entre toutes Pbiléas Lebesgue. Peu mangeur, moins buveur encore, il adore la franche causerie. Elle le repose de son labeur sérieux et pénible de laboureur, de faucheur, de batteur de grains. Qui n'a mis la main à cela n'a guère là-dessus que des idées fausses empruntées à Chénier, à Keats, voire à Virgile; la réalité est plus âpre. Dirai-je encore qu'en tout cela même l'ingéniosité de Philéas Lebesgue trouva son emploi et que le cultivateur cherche autant que possible à profiter de tout acquit nouveau ?

Il y a des mois que je n'ai vu le petit village tranquille de la Neuville. Déjà à mon dernier passage on entendait le bruit encore lointain du canon. Il s'est fait maintenant plus proche. Je souhaite que. la bataille n'arrive pas jusqu'en ce coin du Beauvaisis, encore que par son caractère accidenté et boisé, le pays de Bray doive offrir des facilités particulières à une action défensive. Mais j'espère qu'il n'en sera rien et que mon vieil ami pourra continuer à travailler et rêver dans son champ jusqu'au jour où l'on n'entendra plus ces coups sourds et douloureux se répéter de vallon en vallon.

Tristan Leclère (Klingsor).

Qu'un plus grand, Goethe ou Will, te dresse un vers classique.

P. Verlaine.

'est est un moine du moyen-àge revenu dans notre temps.

Raoul de Houdenc ou Vincent de Beauvais. Son visage au front large, aux yeux profonds, semble émacié par l'effort de la pensée — cette grande prière.

Quand il parle, avec l'accent rustique et un peu âpre de son pays, vous faites silence ; car il y a dans sa parole une autorité supérieure.

C'est un écho vibrant de tous les bruits de la planète depuis les origines.

C'est un penseur, un philosophe, un poète, un grand témoin : spéculum, majus.

Sa vie est un exemple admirable.

Dans un village du Bray Picard — entouré d'un sentier, tel un chemin de ronde, qui se fleurit de violettes au printemps, de colchiques à l'automne — il laboure lui-même, bat son blé lui-même et meneaux champs son troupeau.

Au fond du sillon creusé par sa charrue, il interroge l'oursin des premiers temps et le silex des ancêtres. La hache de pierre, ébréchée par le soc, va rejoindre les livres dans la chambre silencieuse au mur de laquelle veille — ô symbole un fragment du Parthénon.

C'est ainsi que vit cet humble grand homme. Entre deux javelles d'épis mûrs, poète — il fait une ample moisson de folles verveines.

De l'aube au soir, sans défaillance, il mène de front son double labeur.

Enfin, la nuit venue, après les servitudes du jour, il se repose à sa fenêtre — une grande fenêtre de France — ; il écoute de loin les clameurs de Babel, intelligibles pour lui... Puis, il regarde les étoiles, et son âme ardente, parcourant l'invisible, fuit vers les mondes, outre terre...

Francis Yard.

•Witrfë

A Philéas Lebesgue

e suis venu dans ton pays, au bord des champs, dans 1a ferme du Bray, et ton accueil touchant est resté dans mon cœur, comme un morceau d'azur ; j'arrivais des Flandres, du Hainaut des pâtures, je l'apportais des bruits d'usine et de beffroi, la brume de nos aoûts humides, lourds et froids...

Tu détachas du mûr ta rustique carriole,

lu rajustas le cuir rugueux de la bricole

et tu me dis: «Voici un poète, Lambros

Porphyras, arrivé d'Athènes jusqu'ici. »

Puis nous sommes montés tous trois dans le carrosse

campagnard ; les cahots coupaient la causerie.

Nos rêves purent suivre aux routes divergentes les aspects ondulés des pays et les sentes qui vont dans la fraîcheur obscure des forêts. Nous étions arrivés bientôt vers la moitié

du chemin, par les champs moissonnés et les bois,

jusqu'au village où dort une église sans voix...

Notre subit arrêt effraya la volaille,

et les oies en fuyant firent voler la paille

rousse et la poussière ; tu débridas alors,

et tu nous fis entrer chez toi par lecourtil.

L'année n'était point bonne aux fruits, dis-tu ; mais l'or

et la pourpre des fleurs croulaient épanouis,

croulaient jusqu'à combler de leur joie le chemin.

Et je songeais déjà : partir avant, demain !

Ma sagesse a cueilli cette amitié d'une heure,

sa confiance sincère et sa simple candeur...

Puis tu nous as montré les champs et les prairies,

le Bray- normand plus sec, et les coteaux picards

jusqu'à la limite des pays.

A l'écart, ta ferme sommeillait ; ma mémoire sourit : nous avons rencontré un peu plus loin ton père, un paysan pareil à la beauté des pierres quand glisse le soleil sur leur face blanchie, un paysan pareil aux champs et aux broussailles, et doux comme l'étang où l'heure s'infléchit... Celui-ci t'a légué le songe et le travail : lorsque tu as suivi le soc sur le labour, quand ta faucheuse lie, en gerbe aux épis lourds, votre moisson médiocre ou riche, ton labeur qui suit la tradition d'espoir, ô laboureur, est plus sublime, en son grand geste respecté, du geste des Semeurs par toi seul répété !

Va, ne regrette pas tes désirs d'aventure :

notre imagination dépasse l'envergure

de la vie abaissée aux viles complaisances,

et l'âme, qui bascule au fléau des balances,

détourne le scrupule et repousse du doigt

l'estime en soi, pour le succès et ses faux poids.

0 poète; tu chantes l'éternel souci

d'être courbé au sol nourricier des ancêtres

et de persévérer d'efforts jusqu'aujourd'hui ;

l'intérêt ambitieux ne sera point ton maitre !

Tu es libre d'aimer ta maison sans rougir,

d'être pauvre, en toute ta richesse d'empire :

tes bois, tes champs, tes prés, ton ciel et tes nuages,

familiers comme les troupeaux d'un berger sage,

qui voit les astres dans la clarté de son cœur ;

et ton âme ressemble à ton courtil en fleurs.

Nons revenions, Lambros et moi ; vous avez lu

des vers chanteurs d'Eschyle, où je n'ai rien connu :

une fée, en naissant, te fit ce don des langues !

Mais pour moi la pensée, affolée en sa gangue,

sonnait retentissante en des rythmes nombreux

d'où j'évoquais le soir des oliviers ombreux.

Puis Porphyras parla des îles, du Pirée,

des demeures baignées dans la molle soirée

et de l'intimité des nui's orientales,

ô Diana-Artémis aux brillantes sandales !

Poète, cependant, assis dans ta maison, deux poètes venus, l'un du Septentrion

où les lins sont filés par des ouvriers hâves, et les champs labourés de boueuses betteraves, où la houille du sol allume les fourneaux et les flammes rompent les fers sous les marteaux, où la métallurgie en torches volcaniques emplit les nuits d'hiver d'une énergie unique,

— et l'autre, harmonieux, arrivé d'Orient, pâle et brun, les yeux allongés et souriants, le souvenir doré au reflet favorable

d'un été lumineux sur la merdes Cyclades,

— le hasard tous les deux les conduit, et sa main arrête leur voyage en un même chemin...

Ta maison, 6 Poète, est assise à l'écart ;

ta mère est vieille et gaie, et ta femme plus grave,

tous quatre vous prenez une rustique part

du travail journalier, sain, rude, honnête et brave.

La gloire inattendue couronne ton effort,

des lauriers d'Orient et des houblons du Nord.

A. -M. Gossez.

« Marches de VVallonie », Xancy, igo'l-

Quelques heures à « LA FERME »

nfin ! Paris s'éloigne à l'horizon de brumes. La banlieue égrène ses maisons grises et ses villas, ses fabriques et ses terrains vagues au milieu de fumées qui s'effilochent au vent matinal.

Bientôt, les derniers vestiges de la ville ont disparu. Il ne reste que d'exquis villages, brûlés par le soleil, accroupis entre les bosquets et les coteaux de l'Ile de France. Puis des •campagnes ondulées où se mêlent en gammes changeantes •des couleurs variées : vert jaunâtre des blés se courbant voluptueusement sous la caresse de la brise, vert laiteux des avoines folles, vert sombre strié de brun des champs de betteraves et de pommes de terre, vert un peu gris, pointillé de mille taches éclatantes, des prairies.

Après Beauvais entouré de marais le pays change d'aspect. Moins de champs et plus de pâturages. Je revois les côtes sablonneuses que je gravissais l'an dernier, à bicyclette. Et la grande forêt où je m'attardais délicieusement à l'ombre. Les prés garnissent toutes les pentes, ponctués, çà et là, de petits arbustes, taches sombres sur l'étendue vert clair.

Herchies ! je descends. Le petit village dort sous les caresses chaudes du soleil déjà puissant. Une cabaretière toute seule en sa grande salle, aux tables cérémonieusement alignées, m'indique la direction de la Neuville-Vault. « A gauche, au Calvaire, et puis tout droit ! »

Le chemin étroit, boueux, enfoui entre des haies touffues, est plutôt un sentier. Des soldats revenant de mener leurs

chevaux à l'abreuvoir, regardent curieusement le promeneur insolite que je suis.

Bientôt, le chemin se découvre et prend son essor à travers les prés et les champs. Le campagne déserte est sublimement belle. Puissante, elle s'étale et s'en exhale un irrésistible souffle de vie. Mille insectes divers y crissent et bourdonnent. Les moissons palpitent délicieusement au souffle du vent léger, striées de marguerites, de bleuets et de coquelicots — où donc cela forme-t-il un drapeau ? — A travers le paysage serpente la route au gravier délavé. Ses bords parsemés de verveine, de pissenlits, de chardons, de millefeuilles, de millepertuis, et de centaines d'autres fleurs, changent sans cesse d'aspect, de couleur et de beauté. Et toujours mille insectes divers y crissent et bourdonnent.

Une vieille paysanne courbée, au mouchoir couleur de terre noué sur la tête, sarcle un champ de betteraves.' Plus loin, un couple — homme et femme également halés par le soleil - nettoie q elques lignes de pommes de terre. Je m'enquiers à nouveau de mon chemin. Echange de bons procédés, ils me demandent l'heure, « heure nouvelle s> qu'ils ont soin de transformer en heure ancienne » car poulies gens de la terre, le soleil n'a point changé sa course et midi marque toujours son apogée.

Voici qu'un petit bosquet étend son ombre fraîche sur un versant du chemin. Une brèche hospitalière m'y conviant j'y pénètre et me repose quelques instants sur l'herbe fine, De multiples petits insectes circulent, affairés. La bise murmure doucement dans le feuillage. Nul bruit étranger ne

parvient ici. C'est la grande paix de la nature. Il fait si bon s'y retremper parfois.

Puis, je continue, presse d'arriver quand même. Voici des maisons, quelques fermes accroupies sous les arbres regardent à peine la route. Personne n'y bouge. En bordure du chemin, un vieux puits à la margelle moussue, à la chaîne rouillée. Le Détroit, m'apprend une plaque indicatrice. Et La Neuville esta cinq cents mètres.

Sur le gravier raviné par une folle averse, gisent des feuilles déchiquetées. La grêle a dû sévir ici. Des ruisseaux de sable figé attestent la violence de la tempête.

Voici la mare aux eaux glauques, stagnantes, la « vieille église avec son clocher branlant et son toit de tuiles grises »

et, tout au bout de la grand'rue, La Ferme !

Je pénètre en la grande cour. Une vieille paysanne, au dos courbé, mais à l'œil vif, à la figure sympathique, entourée d'une multitude de poules, poulets et poussins, leur donne la pitance quotidienne. C'est la mère du poète. Lebesgue n'est point là, retenu au chef- lieu de canton par ses fonctions de maire.

« Entrez toujours, me dit la brave femme, cordialement, on verra bien ! » Voici le jardin où se mêlent légumes, fleurs et herbes folles tandis que voltigent autour des multiples ruches disséminées un peu partout, les blondes abeilles

Dans la salle immense et déserte, devant la cheminée béante, l'aïeule prépare le repas. « Je n peux plus faire que cal » me confie-t-elle en un moment de repos. L'infatigable paysanne se désole de ne plus pouvoir suivre aux champs, son fils, sa bru et ses petits enfants, elle déplore ses jambes

20 LES HL'MBLES

qui faiblissent, sa vue qui baisse. Et ce regret peint toute une race.

Pendant qu'elle continue son humble besogne, je parcours quelques livres, distraitement, dans la grande salle d'à côté. La lumière pénètre à flots par les larges fenêtres, vers lesquelles se haussent à grand peine les arbustes du jardin ! Tout un pan de mur est recouvert par une immense bibliothèque où d'innombrables volumes s'amoncellent en un désordre pittoresque. Auprès des chefs-d'œuvre de toujours, il y a les œuvres de la plupart des contemporains, et en un groupe compact, celles de ces écrivains septentrionaux, flamands, wallons et normands, qui ont voué à PhiléasLebesgue une cordiale sympathie. Mais à côté se voient aussi les œuvres de Byron. de Dante, de Gœthe et de Schiller, en leur langue originale et d'autres volumes, en portugais, en serbe, en grec, en russe, etc. Sur les murs, des diplômes divers annoncent les récompenses officielles. Une branche d'olivier — bien exotique, en ce décor du Nord — encadre celui des Jeux floraux...

Tout le monde est rentré des champs. Nous déjeunons en famille, autour de la vaste table de la cuisine. Mais le maître de la maison manque. Et bien que l'accueil soit chaleureusement cordial, la conversation traîne parfois.

Le repas prend à peine fin queLebesgue rentre. Et loutde suite, sans même songer à se restaurer, il aborde maint et maint sujet. D'autant plus qu'un autre ami, de passage au pays, est venu lui dire bonjour. Dans la chambre claire, la causerie se poursuit et le temps s'écoule très vite.

L'ami en allé, nous voici partis, nous aussi, à travers champs. Les récoltes déjà peu fameuses en ce pays ingrat,

viennent encore d'être ravagées par une grêle inouie. La lutte de l'homme contre la nature a de ces surprises et tout n'est pas rose toujours pour l'homme des champs, pour le petit fermier. Mais Lebesgue ne s'appesantit pas outre mesure sur ces malheurs.

Il est ici vraiment en son cadre nécessaire, en plein champ. C'est là son vrai domaine. Beaucoup mieux que sur le pavé parisien, où il ne sera jamais qu'un passant, il vit ici pleinement.

Déjà, m'ayant expliqué sommairement la situation géographique de la région, il me conte les mille particularités d'histoire locale que sa curiosité intelligente recherche et rassemble patiemment : le cimetière gaulois retrouvé sur cette hauteur, l'emplacement d'anciennes forges révélé par des monticules de scories ferrugineuses, les fabriques de poteries si florissantes autrefois, quasi-disparues maintenant, etc. Mais pourrais-je jamais redire tout ce qui me fut enseigné durant ces quelques heures !

Nous revenons par le bois voisin. Les sentiers humides et boueux sont jonchés de feuilles, de noisettes et de merises. Les branches, frôlées à. peine au passage, laissent tomber une petite averse de gouttelettes diamantines. L'ombre des grands arbres s'étend, striée de plaques lumineuses. Nous abordons le chapitre — inévitable — de la politique et de la guerre. Lebesgue n'est pas un militant ; c'est un penseur. Nous ne sommes pas toujours du même avis. Mais c'est un esprit extrêmement fin et curieux, qui porte sur tous les faits un jugement soigneusement motivé, en tire parfois d'étranges déductions, Son expérience de la vie, ses études innombra-

bles lui ont appris bien des choses. Et sa conversation est toujours très intéressante.

De retour à la ferme, nons retrouvons la famille entière assemblée. C'est le repas du soir autour de la grande table de bois blanc où maîtres, invité, enfants et domestiques sont assis. La conversation continue presque générale et son niveau pourtant ne baisse guère. Lebesgue me semble avoir le secret de pouvoir se mettre à son gré au niveau des plus humbles comme à la hauteur des plus érudits. Il m'a confié tout à l'heure son critérium pour juger un poème: le faire lire à une âme simple. S'il est vraiment beau, poétique, il devra l'émouvoir car un poème est avant tout un écrit plein d'une sensibilité communicative. Combien de strophes et de sonnets résisteraient à pareille épreuve !

La famille es' disparue se reposant des durs travaux de la journée. Devant l'âtre vide et noir, nous continuons notre entretien. Les sujets les plus divers sont tour à tour évoqués : le vers libre et le vers classique, les rapports entre les langues russe, polonaise, serbe et tchèque, entre le néogrec et le grec classique, l'hostilité séculaire de la Francmaçonnerie et des Jésuites, la poésie de Verhaeren et celle de Samaih, etc. etc. Tout cela se suit, au hasard des évocations, et toutes choses sont traitées avec une égale compétence...

Je me remémore la première vision que j'eus de Lebesgue, inoubliable. Ne le trouvant point chez lui, non plus, à ma prime visite, je finis par le rejoindre chez l'instituteur du village voisin. Je vis un pa3rsan, un vrai paysan, aux habits de velours, aux mains dures et calleuses, à la face barbue, mais où pétillaient des yeux vifs, extraordinairement intelli-

ligents. La conversation dont je surpris la fin portait sur les

origines cosmiques de la guerre !...

Le soleil qui pénètre en la chambre rustique me réveille au matin. Les pentes boisées du pays environnant, toutes humides encore de rosée, donnent une singulière impression de fraîcheur et de calme Pourtant, à l'horizon, le canon martèle la terre à coups lourds.

Toute la maisonnée est déjà sur pied et se disperse bientôt, au hasard des travaux urgents.

Notre matinée se passe en le jardin luxuriant et désordonné. Lebesgue s'y livre à de petits travaux de jardinage en attendant la dure époque de la moisson, Un corbeau familier, au bec énorme, sautille autour de nous, cependant que les fines abeilles bourdonnent et volent de fleur en fleur. La vraie retraite d'un ermite, ce jardin, avec ses fleurs simples, ses légumes et ses fruits, L'on comprend vraiment comment, ainsi isolé des hommes et de leurs turpitudes, en contact incessant avec la nature vigoureuse et saine, l'esprit se purifie, se développe, s'élève à des hauteurs insoupçonnées, inaccessibles aux pauvres arrivistes, soucieux uniquement d'une gloire éphémère et combien vaine. De près, leurs procédés vous soulèvent et vous écœurent : d'ici, on les regarde avec une souriante pitié. Pauvres écervelés.

Et comme apparaît plus franchement sympathique cette vie campagnarde, malgré ses aléas et ses dures nécessités ; comme apparait heureuse cette famille unie, où les serviteurs même sont englobés, autour de la grande table, en la vieille cuisine ancestrale.

Il faut déjà partir. Mais l'on se sépare sur la promesse d'un cordial : Au revoir !

Par les chemins aux graviers rudes et tranchants, tour à tour encaissés, enfouis entre les arbres et les haies, ou s'étendant mollement sur les croupes des hauteurs, nous rejoignons la grande route de Beauvais à Gournay. La carriole rustique nous emmène vers la capitaledu Beauvaisis dont la massive cathédrale se détache bientôt à l'horizon.

Chemin faisant, Lebesgue continue de m'expliquer les mille particularités du pays, sans cesser pour cela de s'élever aux idées générales.

Des soldats italiens mettent à mal la superbe forêt qui s'étend avant Saint-Just. La guerre partout !

Nous voici dans Beauvais presque désert où errent seulement quelques soldats.

La gare. Le train qui va partir. Brusquement, il faut se séparer sur une fraternelle et cordiale poignée de mains.

Et tandis que je passe le seuil de la bâtisse officielle, j'entrevois au détour de la rue, un attelage rustique, un cheval svelte et fauve et fringant que mène doucement par la main, pour éviter tout accident, une bonne silhouette de paysan.

Dans le train qui roule vers la capitale, je songe à ma longue excursion de l'an dernier, en vélo, par les routes de l'Ile de France et du Beauvaisis.

J'étais entré, avant d'arriver à Pierrefitte, dansune auberge, au bord de lagrand'route. Tout en mangeant le pain bis et le fromage du pays arrosés de bière mousseuse, j'expliquais au débitant le but de mon voyage. « Ah ! vous allez

chez Philéas Lebesgue, me dit-il, le Maire de la Neuville- Vault ! Ah oui ! un Poète, n est-ce pas... et un bien brave homme !...

A la réflexion, ceci est insuffisant. Le brave cabaretier voit Lebesgue de trop près, et ne peut pas juger avec le recul nécessaire. Il faut joindre à son appréciation de l'homme, celle de Gabriel Belot, après un premier entretien sur l'artiste et le penseur : « Voilà un grand Bonhomme ! »

Maurice Wullens.

(( Hésiode, je songe... »

A Philéas Lebesgue

ksiode je songe à toi, dans la saison Où parmi les épis vermeils Plongeant la faux, qui luit sous les feux du soleil, tu recommences la moisson.

Je songe à toi, lorsque tu joins tes bœufs dociles Et que tu laboures la terre,

Je songe à toi quand tu regagnes ta chaumière Dans la paix du jour qui s'exile.

Je te vois. Ta compagne a préparé la table Et, parmi tes bons laboureurs,

Tu t'assieds, l'estomac creusé par le labeur, Devant le repas délectable.

Mais avant de vouloir goûter les premiers mets, Tu t'empresses d'offrir à Déméter propice

Une libation de vin très vieux, qui puisse Valoir richesse à tes guérets...

SOTIRIS SKIPIS.

(Extrait du « Chant Appollinien »)

Traduit du néo-grec par D. A.

Le Poète

l est des poètes plus connus, plus vantés, plus « grands » ; il n'en est pas de plus délicats, de plus intimes ; il n'en est pas de plus profondément et noblement poètes, de plus dignes de notre amitié, de plus capables d'éveiller en nous de nobles sympathies et de riches méditations.

Cet homme est un beau poète, avec je ne sais quoi de candide et de pénétrant qui ne se révèle qu'à la longue.

Ph. Lebesgue a inscrit sa pensée lyrique en une tragédie : la Tragédie du Grand Ferré, en trois plaquettes : Monsieur de Boufflers, les Folles Verveines, A Plein Vol, en quatre volumes : Le Buisson Ardent, les Servitudes, le Char de Djaggernath (recueil de proses lyriques actuellement en souscription), la Grand'. Pitié de France (manuscrit que l'auteur a bien voulu me confier).

C'est un ensemble rare, dont nulle partie n'est indifférente. De la grande tapisserie, au point peut-être trop appliqué, du début, jusqu'aux belles œuvres des Servitudes et à la symphonie douloureuse de la Grande Pitié, le lecteur a toujours le sentiment de fréquenter un homme qui lui révèle une âme de plus en plus riche et pure, un esprit de plus en plus clair et

compréhensif. Il nous enchante et nous élève.

La Tragédie du Grand Ferré donne une forme dramatique aux séculaires aspirations du peuple à la justice, à l'émouvante identité de la liberté de la patrie et de la liberté du peuple, à l'espoir de la Paix et de l'Amour. Rêve ? peut-être, mais infiniment touchant quand on songe à tout ce que peut la poésie et l'art pour l'ennoblissement des idées, et d'une douloureuse actualité.

J'aime plus, dans Monsieur de Bouf fiers, l'interprétation du sujet que le sujet lui-même. Le poète a trouvédans la vie du chevalier de Boufflers un bel exemple à rappeler : ardente adolescence, héroïsme de l'âge mûr et noblesse de la mort, — et la force de la volonté et la puissance du renoncement. C'est une œuvre haute, ferme et noble.

Le poète a choisi la forme fixe du sonnet. Les beaux vers se suivent en classiques ordonnances, avec une grande majesté de style. C'est une œuvre complète dont je ne diminue pas la valeur en y voyant un effort technique et la preuve de la préparation de Lebesgue. Voici un beau sonnet :

LE HÉROS J'imagine un héros en pleine adolescence, Un peu songeur déjà du destin qu'il pressent, Timide et pourtant fier de la haute naissance, Qui le voue à servir un roi noble et puissant.

Son rêve n'est encore ourdi que d'innocence : C'est une route où le Devoir est seul passant, Et son âme qui voit dans l'ombre en s'efforçant D'un ange familier devine la présence.

Et lorsque le jeune homme incline les regards Ven les lourds horizons pareils à des remparts Où les bois attentifs dressent leurs longues piques,

Il croit voir tout à coup, aux pourpres du couchant, Surgir le défilé de ses aïeux épiques, Au pas des palefrois en silence marchant.

J'ai une véritable affection pour le petit recueil des Folles Verveines, où se murmure l'histoire d'une tendresse, la résignation de l'abandonné ; où apparaissent les meilleurs dons du poète : la grâce et la fermeté de l'expression, la noblesse et la dignité de la pensée ; où, pour la première fois, le poète nous parle de la terre avec des accents qu'il n'oubliera plus.

A l'occasion du circuit de l'Est, Ph. Lebesgue a écrit A Plein Vol. C'est l'exaltation, peut-être un peu trop oratoire de l'effort et du courage lucide des hommes, C'est, en tout cas, un poème très caractéristique des tendances dynamistes de Lebesgue et de son effort pour s'assimiler le monde moderne.

Ces premiers essais nous donnent déjà la nuance des fils essentiels dont est tissée la poésie de Lebesgue : l'amour des hommes, de leurs efforts, de leurs rêves ; l'amour de la terre et du pays ; l'amour : ses joies et ses passions ; et une sorte de souffrance résignée et sereine.

Philéas Lebesgue est un poète très conscient des ressources

de son art. Mais je ne suis pas sur que sa science linguistique,

ni ses analyses prosodiques lui soient d'aucun secours quand

il écrit. Il n'importe pas beaucoup au poète qu'il ait écrit les

pages où la science s'illumine de rêve dans l'Au-delà des grammaires. Je crois plus révélatrices du génie de sa technique quelques phrases où il exprime sa pensée la plus chère sur la beauté et la grâce. Et je dirai volontiers, en une formule qu'il aimerait, je crois : Son art a le charme souple de la grâce dans la fermeté et la noblesse du style.

C'est un don exquis. Il est si facile de tomber clans la mièvrerie et la préciosité, de se laisser aller à des recherches ténues où la grandeur s'effrite, de se guinder vers des nouveautés qui n'ont d'intérêt que leur nouveauté. Je ne dis pas que quelques pièces, même des Servitudes, n'appellent quelques réserves, mais je dis que depuis le Grand Ferré, toujours le poète s'efforce vers la beau é noble, ordonnée, sereine. 11 croit parfois l'atteindre par l'éloquence des vers classiques ou la fermeté des sonnets, mais il ne réalise pour la première fois sa propre puissance technique que dans certaines pièces des Folles Verveines, que j'aime tant à respirer. C'est qu'ici, à mon gré, il a découvert sa loi : la giàce féminine alliée à la mâle noblesse. Ce que j'appelle le style et la grâce de Philéas Lebesgue, on le comprendra en lisant ceci — une des verveines. On y sentira, je pense, sous la guirlande de la grâce, le sens de l'ordre, l'expression de la beauté intérieure, la noblesse.

Tant qu'elle fut pour moi comme l'aube Adèle .du bord de mon sentier présente chaque jour, Et que, pareil au nid où revient l'hirondelle, Mon cœur de sa tendresse attendit le retour,

Un peu de joie ardente ensoleilla mes heures, Et le lait de l'espoir sur mes lèvres coula ; Ma:s, de l'avoir goûté, les larmes me demeurent, Maintenant que la forme chère n'est plus là.

Par elle ce pays que mon amour embrasse A pris pour mes regards un sens inattendu ; Sa chair et le vieux sol des aïeux de ma race Avaient le même arôme et la même vertu.

J'ai tenu, par affection pour ce petit livre à citer la première pièce où se traduit, par la magie de l'art, le propre de notre poète, mais les exemples se pressent dans le Buisson Ardent et emplissent les pages des Servitudes. Entre tant que je ne peux citer ici, je veux nommer pour me rappeler à moi-même mon émotion et le sentiment éprouvé de la palpitation de la beauté, Tu as vieilli et le Jardin. Ici plus d'essai, plus de tentative, mais la maîtrise et la certitude.

Il n'importe presque pas de dire ensuite que le vers du poète s'est modifié Après les essais réguliers du début — sorte d'apprentissage excellent — Lebesgue, guidé par une logique intr me a assoupli son vers dans les Folles Verveines et le Buisson Ardent où dominent encore l'alexandrin et les formes régulières, pour atteindre dans les Servitudes la libre et diverse expression de son cœur. L'alexandrin ployé au rythme de la grâce, les strophes régulières, mais toujours assouplies, le vers libre, mais toujours ordonné : voilà les instruments du minuscule poète.

Couronnes, guirlandes, autour du tronc et des branches d'un chêne; couronnes, guirlandes de fleurs des campagnes où

brille, de place en place, une rose.

Le Buisson Ardent, les Servitudes, la Grande Pitié nous révèlent l'inspiration qui anime la poésie de Philéas Lebesgue. Je sais que le Buisson Ardent n'est pas tout à fait sur le plan des Servitudes. Il nous apprend cependant beaucoup sur le poète et, s'il n'égale pas les derniers recueils, c'est que les

Servitudes sont la première œuvre magistrale du poète, celle où sa force créatrice s'épanouit, où sa pensée s'affirme riche et haute, où son style est formé ; c'est que les Servitudes sont un desheaux livres de poésie du déhut de ce siècle, un des plus émouvant témoignages de la sensibilité contemporaine.

Philéas Lebesgue se fait une haute idée de l'art. Dans ses livres charmants et souvent pénétrants : L'au-delà des grammaires, Aux fenêtres de France, il indique un rapport délicat entre l'esthétique et la sensibilité, entre l'amour et l'art — et son art est fait d'amour. Il affirme la valeur sociale, la mission de l'art : « l'art seul est un lien que rien ne peut rompre entre les peuples ; hors de lui, il n'y a point à proprement parler d'humanité »... et il a le don, peut-être suprême eu art, de s'oublier soi-même pour se retrouver plus intensément dans la multitude des êtres et de* choses.

Un peu de mysticisme, un peu de métaphysique, une note de magie peut-être, de magie rêveuse et sensible, si je puis dire' ajoute à sa poésie des premiers recueils, une curieuse vibration : douce et légère fantaisie qui charme les hommes et qui manque tant aux hommes.

Maisce n'est qu'un temps. Dès les Folles Verveines etle Buisson Ardent le poète revient à la terre et aux hommes. Il ne garde de son passage au jardin de l'histoire et de la métaphysique que le goût de l'absolu et de l'infini, le désir des supputations mystérieuses et surtout le sens des rapports secrets entre les choses et l'homme, entre les sentiments et les activités de l'homme.

Philéas Lebesgue est le poète de la vie morale analysée par la confrontation permanente avec le réel. Ou mieux, penché sur la vie, au cœur de la vie, il la voit en sa force, en son

D'après un dessin de <'!>. Duhamel.

rythme, il en traduit, en de belles synthèses, le dynamisme secret, et, soudain, par un mot, par un vers, par une sorte d'accord musical, il nous ouvre une avenue de l'intelligence et émeut en nous de belles vibrations sentimentales.

L'amour du sol, l'amour delà terre ennoblit ses Sei'vitudes et décora toute son œuvre. La terre travaillée par l'homme, la terre productrice, les beaux paysages agraires et rustiques lui fournissent les décors où se développent les scènes, où s'exaltent les sentiments. Mais ia terre est aussi, pour ce cultivateur sensible et savant, un infini d'énergies latentes, de dynamismes potentiels ; pour lui encore, elle est le refuge et l'amie, non pas à la manière romantique, — bien que quelques vers aient des résonnanceslamartiniennes, — pour servir à la fois de parc et d'excitant à des mélancolies oisives, mais pour être vraiment la consolatrice parce qu'elle invite au travail créateur, parce qu'elle donne en exemple à l'homme, l'effort secret des forces invisibles, la germination régulière et puissante des végétaux et la résignation silencieuse des bètes.

Elle est pour lui un fragment de la patrie. Sur l'amour du sol se greffe l'amour du pays et de l'humanité. Toute la Grande Pitié de France est tremblante de cet amour froissé, de ces deux amours aujourd'hui opposés. Une douleur infinie, une infinie tendresse pour le pays et les hommes de ce pays palpitent au travers des lignes serrées du manuscrit. Cette douleur, cette tendresse n'ont pas besoin pour être immenses de l'accompagnement de la haine : la juste punition des coupables lui suffit. Et le recueil se clôt surdes vers d'espoir, où l'on retrouve avec plus de souffrance et peut-être, plus de ferveur encore la pensée consolatrice qui termine le grand Ferre.

Ainsi de ton vieux sol, pétri de chair humaine, Déchiré, crevassé, meurtri, rejailliront O France, pour sourire à l'avenir profond, Les fleurs de liberté qui sont toujours sans haine.

La tendresse humaine est un des plus riches sentiments du poète : il unit dans son cœur les affections de la famille à l'amour de l'humanité. Ses poèmes sont nourris du désir de perfection et de purification des hommes, de l'admiration pour leur œuvre et leurs efforts, de sympathie pour leurs souffrances. Ses « Métiers » sont à la fois de belles poésies de mouvement et de force, aptes à rendre la vie moderne, et de grands appels généreux.

Ainsi parlent dans ces livres l'amour de la terre et l'amour des hommes.

Et l'amour. L'amour des cœurs et des corps. Quels hymnes d'amour chez ce mystique qui est aussi le plus fervent des sensuels, mais qui sait mêler le monde à ses rêves de tendresses et à ses appels de volupté. Avec ses airs de dompter le désir pour le transmuer en beauté, il a tissé, pour ennoblir la femme, le plus splendide manteau d'adoration. L'âme et l'esprit et le corps de la femme sont l'essence même de la vie delà terre, de la beauté du monde et de l'eflort des hommes, ou mieux : leur sublimation; et il suffit qu'elle paraisse pour que tout devienne clair au cœur et a l'esprit. Elle est la dispensatrice de l'Ordre, elle est le Loi et l'Explication du Monde.

Poète méditatif et tendre, il a renouvelé la belle philosophie lyrique qui donne tant de noblesse aux poèmes de Vigny. Mais sila solitude et la vie l'incitent à des pensées parfois mélancoliques et résignées, jamais il ne glisse au pessimisme. Son pro-

pre travail quotidien, le spectacle du labeur des hommes, la force inépuisable de la terre, nourrissent sa foi et son espoir. Il reste épris de son rêve, et si quelque nostalgie se mêle à son œuvre — il le sait bien lui-même — c'est que son cœur souhaite trop de beauté et trop de pureté.

Peut-être a t-il ainsi donné une des plus belles formules d'inspiration moderne où se mêlent en une parfaite équation :1a compréhension du travail et des forces actuels, le sens de la vie innombrable de la terre et la méditation généreuse d'une âme délicatement humaine.

Roger Pillet.

l*r Juin 191$.

Philéas Lebesgue devant la Guerre

> coeur de poète, vivant, aimant, souffrant avec tout ce qui vit, aime et souffre ; — un cerveau inquiet, à la curiosité ardente et universelle, observateur passionné de la marche des jours.

Il était fatal que la guerre entrât en lui. Deux livres sont là, qui en attestent la répercussion douloureuse. Lyriques essentiellement ils nous permettent de négliger d'autres écrits : qui dit lyrisme dit chant issu des entrailles de l'être. Lyrisme : siucérité émue d'harmonie. Aussi bien Philéas Lebesgue a-t-il pris soin, tout dernièrement (1), de répéter en langage didactique maintes paroles exhalées dans son chant. Il avouait ainsi, implicitement mais sans réticences, La grande pitié de France et Le char de Djaggernath.

Les deux livres sont différents, mais non dissonants. De l'un à l'autre il y a évolution, mais non solution de continuité. Le second fait au premier une suite presque attendue. Au premier pleure la révolte. Au second sourit tristement la pitié.

Mais c'est erreur, peut-être, de les résumer si brutalement. Abordons-les, l'un après l'autre.

Avant que s'abattit le fléau, le rêve généreux d'une fraternité européenne avait ému, comme tant d'autres, Philéts Lebesgue (2) et tout homme libre était convié d'être son camarade.

(1) Chronique dos lettres portugaises, « Mercure de Franco • 16 juin 1918.

(2) Cf : Laurent, Xorard et Mercereau : Le problème d' Alsace-Loi raine et la question des nationalités. Figuière édit. 19i3.

Mais il n'oubliait point la France. Aux liminaires de La

Grande Pitié on trouvera une évocation pathétique de la Virgo

purissima qui abandonne son corps aux baisers impurs de ses

maîtres d'une heure, mais dont l'âme reste chaste, immarces-

sible : •'

Tandis que complaisante et lointaine, presque étrangère,

Tu te livres à leurs caresses,

Comme une reine et comme une cattn tout à la fois,

Tandis que leurs gestes vicieux,

S'efforcent d'éveiller en toi, ô Vierge,

L'impossible volupté,

Je contemple tes yeux, tes beaux yeux d'immortelle,

Afin d'y découvrir ton âme (1).

Déjà ne songeait-il pointa la France lorsque, dans Les Servitudes,^] parlait de « ce pays ».

Qui mourra de rêver la lumière trop belle

En luttant pour des biens que les sots ont trahis.

Quand surgit la guerre surgit sa révolte, car l'étranger foule la terre de France, menace la ferme ancestrale qui souriait au pli de ses deux jolis coteaux, cir l'horizon s'empourpre au Nord et à l'Est. Des paysans fuient; bientôt il faudra fuira son tour, peut-être.

La révolte, certes, mais non la haine. Car l'on aurait tort de croire qu'il n'y eût point d'attitudes possibles que celle d'un Verhaeren ou celle d'un Romain Rolland.

Je me rappelle avoir abordé ce sujet avec Lebesgue comme j'étais allé le voir au milieu de ses labours, en avril 191G. La terre tremblait et tonnait sous nos pieds. Il me dit tout simplement :

(1) La Grande Pitié de France. Sauf indication contraire toutes les citations poétiques de cet article sont tirées de La Grande Pitié et toutes les citations en prose, du Char de Djaggemath.

— Gomment pourrais-je me mettre au-dessus de la mêlée? Mais je lui récitai quelques lignes d'un poète presque académicien :

* Je remonte en l'Histoire et je hurle de joieau Carnage Allemand, — la fleur de nos exploits : Bouvines où l'on tue comme un bœuf le Teuton, à coups de masse... •

Il dit alors :

— Jamais je ne pourrais écrire de telles choses. De fait, qu'il glorifie Arras

Belle et franche comme un bouclier, Loyale ainsi qu'une église, —

qu'il évoque, dans la tranchée pleine d'eau, le soldat

Qui ne sait pas s'il garde une âme Mais qui veut vendre cher sa peau, —

ou qu'il dise sa propre angoisse, — sa voix est celle d'un

homme dd France. Je répète « d'un homme de France » :

Française, mais humaine.

Et je citerai l'ultime strophe :

Ainsi de ton vieux sol. pétri de chair humaine, Déchiré, crevassé, meurtri, rejailliront, O France, pour sourire à l'avenir profond, "Les fleurs de liberté qui sont toujours sans haine...

L'angoisse est autre, plus largement, plus simplement humaine, dans les proses lyriques du Char de Djaggemath.

Ai-je besoin d'expliquer pourquoi Lehesgue est allé chercher

dans les rites hindous le titre d'un livre de guerre? Je citerai

simplement cet extrait :

■ A travers cette nuit pesante qui pleure immobile sous le ciel sans étoile, tu fais rouler ton Char de Djaggemath, ô guerre monstrueuse, et, sous ses roues sanglantes, j'entends craquer les os broyés, crisser les chairs déchiquetées et pantelantes, se convulser les cœurs rouges qui souffrent.

LES HL'MBLES 39

c Le Char passe, lugubre, impitoyableet sacré.

« II opère les vendanges de la Mort, et les dieux satisfait» peuvent humer à leur gré l'odeur du sacrifice. »

Tout le livre est anathème à ces dieux qui boivent du sang et qui n'acceptent en hommage que la souffrance et la mort.

Ces dieux, ils ont séduit le peuple, car il fut un temps où ils étaient beaux, où ils étaient pacifiques, car le char luit de « riches dorures » et ceux qui le conduisent ont de « chatoyants costumes ». Ainsi

< Le jeune homme qui part pour la guerre ne sait pas ce qui l'attend quand il s'enivre du chant des clairons et qu'il voit la gloire lui sourire à travers les plis des drapeaux. »

« Maintenant le peuple saigne de mille plaies. » Il s'est sacrifié, il se sacrifie chaque jour. Ce n'est pas, hélas ! qu'il ait gardé la foi de naguère. N'a-t-il pas vu que « les prêtres évitent la plupart du temps de s'étendre sous les roues du Char»? Mais les dieux exigent le sacrifice et il faut se sacrifier.

Le deuil envahit l'âme du poète. Qui rallumera l'espérance dans son cœur plein de cendres? Il ne sait plus trouver en lui les pensées qui le consoleraient, qui consoleraient ses frères. Il ne peut dire que sa tristesse et son amertume :

« Ne me demande pas, camarade, de te proposer un nouvel évangile, que tu apprendrais par cœur pour le réciter en face du danger.

« Ne me demande pas de confectionner des talismans inédits qui te protègent de l'épouvante et qui empêchent l'espérance de se flétrir au jardin de ta poitrine.

« Ecoute seulement le petit bruit que fait dans le silence ténébreux le battement de tant de cœurs angoissés, écoute seulement les questions profondes qu'ils se posent... »

Mais sous ses yeux, il y a les bourgeons qui renaissent après le gel, il y a le gazon qui repousse plus dru « là où fut la flambée », il y a la splendeur des Pâques fleuries.

La nature enseigne l'espérance:

t L'hiver passe, la guerre s'oublie ».

Peut-être un jour l'amour renaitra-t-il des ruines de la haine, peut-être du sang versé germera-t-il une fleur de rédemption, peut-être la douleur des hommes sera-t-elle capahle « de réduire en poudre les idoles sinistres et de faire éclater enfin la lumière du Dieu vivant. »

... Et, comme Y Absent de trente années qui revint frapper à la porte de son frère et se fit reconnaître par le son de sa voix, peut-être sera-t-il prononcé des paroles assez magiques pour permettre « aux hommes de se reconnaître pour frères et leur enjoindre de s'emhrasser sur les cadavres de tant de morts » .

Mais l'ouragan n'a pas encore éteint son dernier souffle.

Marcel Lebarbier.

Le Roman de Philéas Lebesgue

e roman de Philéas Lebesgue a ceci de tout particulièrement caractéristique, selon nous, qu'il reproduit sous une forme nouvelle très originale le drame antique, tel que nous le présentent Eschyle, Sophocle et Euripide. Chez lui comme cMez eux le Destin en est l'àme, le principe caché qu'on trouve toujours dans les coulisses. Le mot, tel un glas, revient si fréquemment au cours de ses écrits, qu'il est impos-ible même au lecteur le moins attentif de ne pas le remarquer. Un de ses romans a pour titre : « L'âme du Destin ».; un chapitre est intitulé <t Le Destin qui passe », un autre « Le Masque du Sort », ou i Le Coup du Sort », un autre enfin, qui les résume tous : ANANKÊ, Or cette fatalité dont l'intervention mysté-

rieuse et en quelque sorte surnaturelle est à chaque instant évoquée, est précisément ce qui rend le drame tragique, c'està-dire pathétique, car elle est la source de la terreur et de la pitié, les deux grands ressorts de l'intérêt dramatique : de la terreur par les dangers dont le Destin menace les faibles humains, de la pitié par les malheurs dont il les accable. Toutefois l'analyse nous permet de distinguer avec Philéas Lebesgue deux sortes de fatalité, l'une absolue, l'autre relative, ainsi que nous le montrerons plus loin : la fatalité externe suspendue invisible au-dessus de nos têtes, la fatalité interne, embusquée invisible aussi au fond de nos cœurs ; en d'autres termes la trame des hasards et la trame des passions, que nous n'avons pas tissées et dont nous subissons le déterminisme inconscient ou conscient. C'est la première qui dans« Le Sang de l'Autre » met la sœur dans les bras du frère, comme dans « Oedipe roi » la mère dans les bras du fils ; c'est la seconde qui est la cause des amours incestueuses du beau-père pour sa belle-fille dans « Le Roman de Ganelon » et de la belle-mère pour son beau- fils dans « Hippolyte. »

Ces deux fatalités, cependant, dans le roman de Philéas Lebesgue, ne sont pas, ainsi que dans le drame grec, indépendantes l'une de l'autre : l'auteur nous représente 4a fatalité externe comme étant une conséquence directe de la fatalité interne. S'il y a des amours involontairement et inconsciem ment incestueuses, cela provient des mystères qui enveloppent les naissances et ces mystères, à leur tour, ont pour origine la dissimulation inséparable des amours criminels. La fatalité est donc ainsi ramenée à la fatalité interne et l'œuvre de Philéas Lebesgue y gagne en unité et aussi en moralité. Car en nous enseignant que l'homme s'expose non seulement à expier ses

LES HLM BLES 43

propies crimes, mais à les faire expier à ses descendants, ne nous engage-t-il pas à prévoir, la prévoyance devant être notre meilleure providence, la seule qui soit capable de nous faire résister efficacement à l'entrainemeut de nos passions (lesquelles sans cela seraient irrésistibles) en provoquant en nous l'intervention de mobiles antagonistes? Fatalisme encore et quand même, pourra-t-on objecter justement, car la résultante qu'est la volition agissante est fatalement la 'somme algébrique des composantes positives et des composantes négatives, favorables ou défavorables à l'exécution de l'acte projeté. Oui, mais fatalisme inclusif, si l'on peut dire, où la prévision est incluse et non fatalisme exclusif d'où la prévision est exclue ; fatalisme a posteriori, affirmable après la détermination, non fatalisme a priori, affirmable avant la détermination, et c'est ce qui distingue très nettement le fatalisme de Philéas Lebesgue, si tant est qu'on puisse l'appeler ainsi, du fatalisme des Orientaux, avec lequel d'aucuns pourraient être tentés de le confondre. Au surplus dans maints passages de ses écrits Philéas Lebesgue nous invite directement à l'effort et de son œuvre se dégage une morale très pure et très élevée. Il nous suffira pour dissiper tous les doutes qu'on pourrait avoir à cet égard de citer cette sentence remarquable mise dans la bouche de Philippe dans « L'âme du Destin ».

« Etre assez fort pour être toujours bon, être assez bon pour être toujours fort, telle est en résumé la science qu'il faudrait acquérir ».

Eh bien, nous n'hésitons pas à dire que dans aucune religion et dans aucune philosophie nous n'avons trouvé une morale aussi haute et c'est par cette parole sublime de l'humble parmi les humbles que nous terminerons la première partie de cette étude.

L'art divin du Verbe, exalté en termes si magnifiques dans l'Avant-propos de « ^'Au-delà des Grammaires » est l'art souverain, car il synthétise tous les autres, étant tout à la fois musique, poésie et peinture. Philéas Lebesgue, comme romancier, a porté cet art à un haut degré de perfection. Musicien, il l'est par l'harmonie, et c'est à peine si les cadences irrégulières de sa prose nous font regreîter les rythmes réguliers du vers :

« L'avril cependant, avait arboré son pavillon nuancé de couleurs tendres aux portiques aériens du ciel. Un magnétisme épars frémissait dans l'herbe renaissante et sous l'écorce goiiflée des branches, des papillotements de lumière irisée se jouaient sur les eaux vives, où les saules inclinés laissaient tomber la poudre dorée de leurs chatons. Dans les labours déchirés par la herse des rustres, la promesse des récoltes futures éclosait. Le périodique miracle des printemps illuminait la terre une fois de plus, et la conspiration des forces secrètes qui alimentent la vie s'évertuait à réaliser l'impossible. Une énorme poussée d'ardeurs et d'énergies latentes se haussait vers le sourire des cieux ». (Les Charbons du Foyer page 127).

Poète, c'est-à-dire créateur, il l'est par la métaphore qui insuffle un esprit et une âme aux choses inanimées, donne un corps et un visage aux idées abstraites. Soit qu'il nous montre « l'espoir descendant en rosée sous les paupières » ou l'être désemparé ce rassemblant ses pensées comme le berger au crépuscule ses moutons » ou l'eau d'un ruisseau « s'échevelant au soleil entre des radicelles de frêne», ou l'astre-roi « accrochant aux branches, nouvel Absalon, ses longs cheveux de lumière » ou « Vâme se penchant vers le mystère de V Amour comme on s'incline au bord d'un abîme ou d'un précipice pour en sonder des yeux la profondeur » ou « V 'angoisse, comme une hache, entamant le cœur pantelant »des humains,

toujours nous reconnaissons cette magicienne prestigieuse, qui, d'un coup de sa baguette, donne à tout ce qu'elle touche le sentiment et la vie.

Peintre, enfin, il l'est par les tableaux merveilleux qu'il fait passer à chaque instant devant l'écran de notre vue psychique.

« Un double ondoiement se déroule à ses yeux du fond de l'étendue : d'un côté, brumeuse à peine et toute lamée d'or, la mer avec tes milliers de têtes mouvantes de ses vagues ; de l'autre, échelonné au versant de la montagne, l'océan des ramures en bourgeons, la houle sombre des sapins et des chênes, la forêt. »

Le style de Philéas Lebesgue est aussi varié que riche. Sa muse prend tour à tour le ton de l'élégie ou de l'ode selon que son âme s'épanche en modulations plaintives ou s'exhale en chants d'allégresse.

* Oh ! la fraîcheur pénétrante et blonde de ces premiers soleils d'arrière hiver, qui font surgir les perce-neige et préparent les bouquets d'anémones, de violettes et de marguerites ! Oh ! les chants des pinsons chaque matin à ma fenêtre et les modulations de la grive à travers les courtils. Comment ai-je pu croire un instant la nature insensible, qui m'enveloppe ainsi d'une telle caresse? La buée légère qui s'évapore au ras des plaines parait vivante comme une respiration de la terre en éveil. Elle est pleine de nous la Nature et il a suffi que je fasse une bonne action tout ordinaire pour qu'elle s'éclairci6se et pour qu'une clairaudience prestigieuse me laisse discerner les vibrations qui affleurent vers moi de tous les points de l'espace pour s'harmoniser dans mon âme. »

Entre temps aussi, comme pour faire à la fois contraste et diversion, par la mise en scène de personnages d'humble extraction et de condition modeste ou évoluant dans un cadre rustique, le drame de tragique devient idyllique. Dans « Le Sang de l'Autre » les dialogues entre Eve et Marie, « espiègles comme les perdrix des champs au premier soleil » ont la vérité, la naïveté, la grâce, la fraîcheur des églogues de Théocrite et de Virgile :

« Eve disait, toute alanguie, les mains pleines : — Le parfum de ces Heurs me pénètre comme le souffle d'une âme qui viendrait vers la mienne pour l'envelopper d'amour — Les Heurs, répondait Marie, nous ressemblent sans doute. Ce sont des vierges qui attendent et qui laissent échapper le meilleur d'elles-mêmes... — Peut-être, reprenait Eve, y a-t-il aussi quelque part quelqu'un qui nous aime et nous pressent, sans nous connaître — Je n'aime pas voir languir les fleurs, poursuivait Marie, pas plus que je n'aime voir souffrir les autres, et je laisserais volontiers tout mon sang se changer en larmes, pour le répandre en pluie de pitié sur tous ceux qui se plaignent » etc. etc.

Et nous ne pouvons pas mieux finir que par cette note finale si poétique et si attendrie, pure comme le son d'une clochette de cristal, où se révèle toute l'âme de Philéas Lebesgue.

Paul Cordier.

Le Penseur et le Philosophe

haque fois que, sans préoccupation critique, j'ai lu un livre de Philéas Lebesgue, il m'a semblé que ma joie était surtout d'ordre intellectuel. Depuis la première rencontre, je portais en moi cette fidèle conviction : chez Philéas Lebesgue, le philosophe et le penseur sont plus grands encore que l'artiste. De suite, de près, plume à la main, non plus pour un plaisir nonchalant ou pour un enrichissement égoïste, mais pour émouvoir en mon esprit une de cesimpressions exprimables que je n'ai pas la fatuité d'appeler des jugements, je viens de lire ou de relire plusieurs de ses ouvrages.

Souvent — c'est une des raisons de ma méfiance envers la critique même la plus sévère — les impressions que je reçois au long d'une étude analytique et laborieuse différent singulièrement de celles données par une lecture qui souriante s'abandonne. Or l'étude ne devrait avoir d'autre objet que d'expliquer, de rendre peut -être contagieuses, les émotions spontanées., Hélas ! notre effort pour mieux comprendre déforme les objets auxquels nous l'appliquons. Telles objections que j'écarte, lecteur complice et ami de ma propre joie, avant même de |es avoir formulées, dès que je lis en critique, voici qu'elles prennent une précision et une importance folle : si je ne me dé fendais à temps, le caillou regardé de près me ferait oublier, je crois, la montagne dressée dans sa force harmonieuse et son ruisseliement de fleurs.

Ma lecture d'aujourd'hui a grandi en moi Philéas Lebesgue penseur, a diminué Philéas Lebesgue philosophe. Ami des définitions sans prétention, qui m servent qu'une fois, qui s'appliquent, avec un arbitraire avoué, à un seul sujet et en une seule circonstance, je suppose qu'on me permet d'appeler philosophe celui qui, dans une pensée personnelle ou empruntée, sait mettre un ordre heureux ou habile, donner une impression architecturale et de solidité. On est penseur par un génie plus naïf et spontané qui peut, lui, ne pas aller sans désordre. Cette fécondité presque involontaire s'accompagne de talent philosophique, ou paraît s'en passer. Je dis: parait. Car les notes les plus absolues s'entourentd'harmoniquesde relativisme. Je sais quele génie se fait toujours une manière de taleqt et le talent le plus cultivé ne fleurit qne sur une tige spontanée. Pourtant, dans le sens où je prends ces deux mots, le philosophe et le penseur peuvent se manifester étrangement inégaux. Je salueen Philéas Lebesgue, philosophe médiocre, un des penseurs les plus admirables et les plus émouvants de notre époque.

A étudier d'un seul coup un grand nombre de ses pages, j'ai éprouvé un éblouissement plus grand encore que je ne l'attendais et, à la foi», une manière de déception. Je me trouvais en présence de la plus étonnante mais, me semblait-il, de la plus confuse des richesses. Partout, autour de moi, la pensée surgissait, générosité éclatante et touffue ; je ne distinguais pas de sentiers dans l'épaisse forêt. Je me demandais, un peu perdu, si à cette pensée, multiple, vivace, puissante, ne manquait pas pourtant la puissance qui ordonne et cette vie supérieure, l'unité.

Je me trompais. Cette unité existe. Aux profondeurs, le pen-

seur est un philosophe ; ses pensées, en lui, forment système. Mais il ignore, quand il écrit, ce système naturel ; il nous présente, qui nous choquent et nous blessent de leur rapide écroulement, des systèmes artificiels. Il prend le change sur la nature de son génie, qui est intuitif, et il s'applique, malgré Minerve, au talent dialectique. Il n'aurait qu'à consentir, sans se vouloir philosophe, à être le grand penseur d'apparence un peu dispersée : ses lumières s'assembleraient d'elles-mêmes et elles trouveraient dans notre esprit charmé un ordre plus heureux que sous sa plume laborieuse.

Mais ce détail a-t-il de l'importance ? Le signalerais-je seulement, si j'aimais moins Philéas Lebesgue ou si je le croyais moins capable de perfectionnement?... Ce sont surtout les grands qui se perfectionnent et ils se perfectionnent à tout âge.

Philéas Lebesgue raisonne trop pour la nature de son génie. Aussi, plusieurs de ses raisonnements tiennent mal. Il annonce qu'il va prouver une chose. Mais, aux conclusions, il affirme qu'il en a prouvé une autre. Parfois, à bien regarder, il n'a rien prouvé, que son impuissance à prouver. D'autres fois, plus heureux, il a prouvé, en effet, les deux choses ou à peu près. On s'étonne qu'il confonde deux démonstrations différentes, appauvri du désordre de ses ri -liesses. Page 44 de ce précieux petit livre Aux Fenêtres de France, il veut montrer pourquoi la grâce est proprement, dans les temps modernes, chose française. J'oublie que je suis tenté de protester en faveur de l'Italie, par exemple. Mais, sa démonstration bien ou mal faite, je suis effaré de l'entendre conclure : Voilà pourquoi la France était appelée « à prendre la tête de ce qu'on pourrait nommer l'Idée européenne. » L'idée européenne, vraiment,

pourquoi la dirions-nous gracieuse plutôt que, songeant aux nationalismes d'Hindenburg ou de Barrés, nous ne la déclarerions large ; plutôt que, songeant à l'uni versalisme de Socrate ou de Tolstoï, nous ne la mépriserions pour son étroitesse? — Dans sa brochure La question des Races dans la littérature universelle il affirme : « Nous avons restauré L'EUROPEISME; CAR nous avons enseigné à aimer le Vrai, le Bon et le Beau pour eux-mêmes. » Les événements actuels étaient-ils nécessaires pour que nous hésitions à faire d' « Europe » un synonyme de Beau, de Bon et de Vrai ? — D'autres fois, Lebesgue donne une définition qu'il croit nécessaire à son argumentation mais, avant la fia de l'argumentation, il oublie sa définition. Page Md'Â ux Fenêtres de France, la grâce, don du métissage, « n'est possible que chez un peuple où les éléments ethniques les plus contradictoires soient venus se fondre. » Peut-être. Je veux bien. Mais alors pourquoi, page 49, la grâce devient elle l'attribut d'un seul des « trois facteurs principaux » qui « entrent en jeu dans la formation de l'âme et de l'esprit français », le celtisme ?

Je suis honteux de l'énorme place occupée par des réserves aussi superficielles. Mais ellesse refusaient, resserrées, à rester claires.

Du leceur curieux d'embrasser l'ensemble de sa pensée, Philéas Lebesgue exige une désagréable et préliminaire besogne. Il faut dissocier des faisceaux maladroitement groupés pour qu'ensuite puissent. s'établir dansnotre souvenir les vraies associations qui aux profondeurs commandent ses rythmes intellectuels. Son génie intuitif nous apporte des dons qui, certes, valent mille fois cette peine. Peut-être, averti, réussira-t-il désormais à nous l'épargner. Il lui suffirait, me

sfemble-t-il, de s'abandonner davantage, de vouloir moins prouver, de ne pas grouper ses pensées en raisonnements artificiels. Le lecteur n'aurait plus que plaisir à leur donner ou à leur laisser prendre l'ordre heureux vers quoi elles tendent d'ellesmêmes.

Le plus noble et le plus contagieux des enivrements anime et colore la pensée de Philéas Lebesgue. En lui comme au Mondeliève d'Outre-Terre, on admire et on aime a un passionné des aventures de l'esprit ». Dès qu'il échappe aux raisonnements qui se veulent rigoureux et aux -lourdeurs du concret, voici que poésie et pensée se mêlent en une grâce neuve. Il se montre a incliné vers une sorte de mysticisme raisonneur » où cependant le sourire a sa part, et le « doute » et je ne sais quelle « mélancolie orgueilleuse ».

Ce n'est plus pour un reproche que je soulignerais le mot « raisonneur ». Inquiétants, blessants parfois dans les matières plus concrètes, ses raisonnements se fluidifient aux tièdes hauteurs métaphysiques et ces beaux nuages au noyau de ténèbre et de doute, frangés d'une extatique lumière, ne pèsent pas sur ses ailes alertes. Ivre d'analogie (l'analogie ne serait-elle pas la forme intellectuelle de l'amour ?) ce « Don Juan du songe » nous apporte la grande émotion où pensée et sentiment se marient parmi de lyriques ou rêveuses musiques.

Avec quelle magnificence il renouvelle les plus anciennes et les plus nobles rêveries : « Est-ce que toutes les puissances de la nature ne sont pas organisées selon le sexe ? Que sont les systèmes d'astres évoluant à travers l'étendue saris limites, sinon des pistils entourés de leurs étamines, les terres , où la vie se charge de filtrer, à travers ses organismes mul-

tiples. les énergies fécondantes de la matière? » Mais il fautque quiconque s'intéresse à l'occultisme ou à la métaphysique lise et relise Outre-Terre. Je renvoie au texte pour la façon ingénieuse et harmonieuse dont Lebesgue, par exemple, forme, avec les mondes actuels, les mondes futurs. Ces pages de lumière tremblante et dense ne peuventêtre résumées.

Malgré les réserves superficielles que j'indiquais tout à l'heure, chacun se doit aussi de connaître Aux Fenêtres de France. Qu'on lise cet ouvrage non comme un système de raisonnements, comme un tout massif, commece que Descartes appelle un Discours, mais comme une suite de pensées, d'éclairs et d'éblouissements. Les vues ethnographiques et esthétiques de Lebesgue, dès qu'on les dénoue, deviennent aussj passionnantes que les vues de métaphysique et de morale qui font d'Outre-Terre le plus vertigineux et le plus équilibré des chefs-d'œuvre.

En art comme en éthique, il dirait volontiers : « Il y a des métliodes de salut et tu dois les découvrir toi-même une à une. » Il les cherche, ces méthodes, pour son propre perfectionnement ; il les indique pour notre joie intellectuelle ; mais chacun ne peut marcher qu'avec ses jambes et avec son vouloir; nos yeux seuls peuvent nous montrer efficacement les obstacles ; seules nos propres recherches nous diront comment on le3 tourne ou les surmonte. Dans son esthétique comme dans son éthique, humanisme, européisme, celtisme, individualisme se marient et s'harmonisent. « L'art ne devient social qu'à force d'être individuel » et Lebesgue nous invite à étudier « l œuvre de ceux qui, à force d'être individuels, parviennent à situer leur action désintéressée dans l'orbe delà France c'est à dire de la plus haute culture humaine. »

Et n'entendons pas le conseil dans un sens étroit. Car l'auteur ajoute aussitôt : « La Race, le milieu, le moment sont moins des éléments constitutifs que de simples barrières d'épreuve que Vhomme d'élite, pour son initiation définitive à un degré supérieur, a mission de franchir.

Peu d'hommes ont franchi d'un élan plus victorieux les « barrières d'épreuve » Peu d'hommes sont, aux profondeurs, de pensée aussi libre et harmonieuse. Il s'est découvert luimême pour « réaliser à la fois ensuite son époque et sa race en ce qu'elles OJit de plus profondément humain. » Et les considérations analogues reviennent dans son œuvre sous tant de formes, avec tant d'insistance etd'amour...

La pensée, chez Philéas Lebesgue, ne se sépare guère de l'émoi ion. Toute son œuvre le proclame plein de cette conviction : « l'Esprit n'est rien sans le Cœur. »

Voici qu'il publie, aux Pionniers de Normandie, quelques pages singulièrement prometteuses d'un livre prochain, Le char de Djaggernath. Rêves qui s'envolent d'une vision concrète ou paraboles, le penseur et le poète s'y harmonisent, me semble-t-il, mieux que jamais. Au génie puissamment intuitif, médiocrement discursif, de Philéas Lebesgue rien ne convient mieux que ces raids vers le mystère « qui est un prisme et qui projette chaque fois sur ceux qui le considèrent des reflets différents. » Chacun des six poèmes en prose que je connais du Char de Djaggernath me parait un chef-d'œuvre accompli. Nulle raison philosophique ou poétique de choisir l'un à l'exclusion des autres. Le dernier me requiert davantage parce que à la même beauté éternelle que manifestent les précédents il marie une actualité plus poiguante. « L'absent de trente années » revient « frapper un matin à la porte de son frère. »

Le laboureur, qui depuis longtemps ne l'attend plus, qui le croit mort, ne se retourne point, ne se lève point de sa chaise. « Alors le voyageur éleva doucement la voix et, comme au temps lointain des premiers jeux, il appela; il prononça bien haut le prénom familier avec V accent qu'ils avaient hérité tous deux de la voix paternelle. » Le laboureur, comme sortant d'un songe, se lève, court, ouvre, embrasse tout tremblant celui dont il ne reconnaît pas le visage vieilli. « La parenté des deux frères s'était retrouvée dans la voix*

N'éprouvez-vous pas le besoin d'interrompre votre lecture poursuivre, sur divers sentiers de beauté, les prolongementsdu symbole ?

Le magnifique, le profond, le pénétrant poète ajoute:

« Mais qui donc prononcera aujourd'hui les paroles qui permettraient aux hommes de se reconnaître pour frères ? qui donc sur les cadavres de tant de morts leur enjoindra de s'embrasser ? »

Je n'ai pas essayé de présenter systématiquement la pensée de Philéas Lebesgue. Le travail serait facile, mais demanderait un espace dont je ne dispose point. Eh ! ne vaut-il pas mieux que je sois contraint de laissera chaque lecteur ce plaisir royal. Chacun le goûtera selon son tempérament, celui-ci avec une avidité active, celui-là lentement, paresseusement, passivement ou presque. On peut établir le système par un rapide effort dialectique ; c'est joie plus intense et ramassée, On peut rêver doucement, laisser en nous le système se disposer, j'allais dire se déposer, de lui-même ; c'est volupté plus lente et, qui sait ? plus délicate.

H an Ryner.

Tchau Lebesgue

E que nous tentons rappelle le cubisme. Nous voici embauchés à la douzaine pour — après avoir découpé en quartiers « la rude silhouette » de Philéas Lebesgue, — la loger, trait par trait, dans le cadre étroit de cette revue. Comment y réussir?

« Philosophe, critique, romancier, lin~ guiste », poète-laboureur, tel que le montre Ad. van Bever (1), et bien autre chose encore, est-ce, s'ébahit Gahisto « est-ce le même, théoricien des esthétiques raffinées, analyste pénétrant du modernisme intellectuel, qu'il faut compter au premier rang des écrivains régionalistes ? » (2). C'est bien notre Lebesgue ; et quand m'est dévolue, pour ma part, l'amicale obligation de mettre en relief ce que son talent doit ou donne à son terroir, je tremble que ma bonne volonté n'y suffise, parce que ce n'est point écrivain de clocher, d'abord, que Philéas Lebesgue m'apparaît.

Sans doute, il est, comme le qualifie encore Bever, « l'interprète éloquent des vertus du sol », de son sol, et l'on aime Gahisto le portraiturant : « fidèle occupant de la terre des aïeux, pèlerin éperdu des mystères de leurs bois, visiteur attentif des vallons et des larris, des coteaux trapus où les corbeaux s'envolent lourdement et des fontaines adorables au détour des sentiers». Sans doute, il a rimé quelques vers dans la « langue où règne le tiot » (3), — ainsi que Duvau-

(1) Dans les Poètes du Terroir, t. IV, p. 158 et s.

(2) Dans la monographie qu'il lui a consacrée, p. 76.

(3) Lebesgue écrit tchot : tchot Broise, tchot curé (Nuit rouge, p. 32, 48). La graphie tchau semble plus étymologique, aboutissant l'évolution du latin qual(em), après vocalisation de l au m* siècle.

chel appelle plaisamment le patois picard (1) : ce qui lui valut de siéger au jury des Rosati ; l'Hermine du doux Tiercelin l'a sacré barde breton pour un poème écrit dans le dialecte d'Arvor (2), et, de même, un autre morceau, en langue d'oc, le fit proclamer félibre de la maintenance de Provence (3). Mais ce sont plutôt là délassements de l'esprit, fantaisies, curiosités, et le peu ambitieux auteur est le premier à le déclarer.

Sans doute, il ne fait qu'un avec son pays, présent et passé ; il l'invoque lyriquement, presque naïvement même : « 0 mon pays de Bray picard, peuplé de haies !» et il l'appelle terre d'amour (4) ; il est au foyer familial l'aboutissement naturel de ses morts, selon l'expression de Barrés. Mais son pays n'est-il pas tout autant cette vaste et haute bibliothèque qui se dresse, depuis qu'il y est maître, dans la grande salle de la Ferme ?

« Où pourrais-je, cherche-t-il, mieux que dans la terre des ancêtres... discerner pleinement le mystère de moi-

(1) Une vingtaine de pièces dont l'une des plus personnalisées de saveur locale est certainement A ch' cuin de ch' Ju :

A ch' cuin de en' fu, tout seu, tout seu, Lie v'ià don rèasté, ch' paure vieu.

Il ekèarbouille eintre ses cheindes Un vieu kèarlbon prêt à s'éteindre A ch' cuin de ch' fu.

A ch' cuin de ch' fu il a bèarché Tous chèt-là qui ll'avont lèassé.

Tristes enfants, tchœurs secs, teint gan-ne, I n'savont mie qu' yeu père 1 tran-ne A ch' cuin de ch' fu.

Il y a là, mieux ressortie, l'idée traitée également dans la Nuit rouge, p. 12: « Qui les connaît (les paysans) ? L'ursjils eux-mêmes, quand ils sont partis tôt vers les villes séductrices, finissent par les ignorer. Eux se résignent., et meurent dans leurs vieilles maisons ».

Quelques vers en dialecte existent aussi dans le Grand Ferré, une chanson de ces forgerons picards qui reviennent comme une obsession à travers l'œuvre de Lebesgue.

(2) Voir la collection de l'Hermine, numéro du 20 mars 1894. Philéas Lebesgue venait de prendre ses vingt-quatre ans. Le poème, intitulé Telen Marzin, est dédié à la mémoire de Brizeux.

(3) Sa prodigieuse faculté d'assimilation ne lui a-t-elle pas, de même aussi, appris les nuances de la langue portugaise et des deux langues grecques, la classique et la vivante ?

(4) Le Buisson ardent, p. 83.

même? » (1) « La stricts observance des vieilles coutumes » (2) l'attache ; « la familiarité des vieilles choses lui est chère » (3) ; il subit « le charme du terroir natal, habité par les siens depuis tant de siècles, depuis V âge delà pierre peut-être » (4). Depuis la légende et. le mystère ! et n'est-il pas de ces « âmes éperdues de songe ardent, qui trouvent mieux à se consoler parmi les choses que parmi les hommes ul » (5).

Il entend consacrer à la charrue, « arme virile et nue, ses plus beaux vers » (6), et de fait, il la chante à pleine voix, elle, les chevaux qui la mènent, et la faucheuse, et la batteuse, et les labours, les meules et les pommes (7). Que le songe, pourtant, s'approche furtivement pour le ravir : « adieu, miracle ardent par le rêve allumé ! la glèbe attend, la glèbe obscure des ancêtres\ » (8) « Derrière chez mon père... c 'est la grande rumeur de la terre picarde » (9). Néanmoins il ne peut parvenir à oublier qu' « il n'y a pas de race humaine qui n'ait fait au moins une fois le tour du monde » (10). « Est-ce que la perpétuelle inquiétude .n'est pas le seul attrait d'exister? (1.1) Et son effort « a tenté d'embrasser cet univers farouche pour Vétreindre comme une femme sur sa couche » (12). Philéas Lebesgue apparaît, d'abord, comme un chercheur d'absolu.

De la matière inerte ou radiante, des forces s'attirant ou se repoussant en un fouillis indéchiffrable, des événements — phases d'histoire ou faits-divers prenant corps dans le cancan ou intrigues imaginaires — qui jettent au passage leurs visages à son analyse, jusque du pourquoi des mots apparentés à travers

(1) Charbons du Foyer, p. 14.

(2) Ibid., p. 30.

(3) Le Sang de V Autre, p. 244.

(4) La Nuit rouge, p. 65.

(5) Ibid., p, 26.

(6) Buisson ardent, p. 129.

(7) Voir Les Servitudes.

(8) Buteson ardent, p. 16.

(9) Ibid.. p. 20.

(If) Dans Eugamistès.

(11) Charbons du Foyer, p. 261.

(12) Buisson ardent, p. 63.

la confusion des langues, son effort s'obstine à vouloir dégager le sens, un sens qui murmure en lui comme du fond d'une intuition géniale et qu'il parvient à peine à percevoir ; et l'eau qu'il essaie de puiser dans le fleuve qui court s'écoule à travers ses doigts ; il ne recueille que le « dépit de ne pouvoir étreindre ni fixer l'Insaisissable » (1).

Eh ! bien, là, pourtant, là aussi, et c'est pourquoi l'on excusera ce long hors-d'œuvre, là surtout il est de sa province. Philéas Lebesgue est le paysan penché, comme toute sa race, sous la puissance impénétrable des forces inconnues, et se relevant peu à peu sur le mystère, épiant ces relations de la vie qu'il crée, qu'il sème, qu'il voudrait déterminer, avec la vie de l'au-delà, la vie prédestinée qui seule a pouvoir, — il est le paysan fataliste soumis à la loi obscure du Destin, et qui s'éberlue à la comprendre et qui se frappe la poitrine plutôt que de ne pas la justifier.

Quand Gahisto cherche querelle au sujet de sa thèse eschylienne, s'orientant, dit-il, « vers une barbarie exagérée par des conceptions un peu particulières », c'est que Gahisto n'a pas reconnu, au fond de fabulations romanesques naissant d'elles-mêmes dans le terroir bêché par la plume romancière d'un poète-philosophe, ce vieux fonds de fatalisme qui maintient dans le monde campagnard la divinité au Sort et qui est peut-être notre plus lointaine tradition : « toute la fatalité qui entre en nous, par le pain que Von mange et Vair que l'on respire, celte fatalité qui crée sans doute à la fois, par le même sortilège de vie et d'origine, les rencontres d'amour et les haines de race, les crimes de passion et les héroïsmes sombres » (2).

Cependant, n'entendez pas que son enquête métaphysicienne soit menée avec des doigts tâtonnant parmi les livres et les yeux noyés dans l'abstraction. C'est en familier de la glèbe, de la paille dans ses sabots, aux mains le manche d'un outil ou la gaule servant de compagnon de promenade, c'est autour de

(1) Dans V Au-delà des Grammaires.

(2) L'Ame du Destin, p. 166.

lui, dans le pays où sa mère l'a mis au monde et auquel l'attachent, par toutes les fibres, les liens de famille et de sentiment, c'est parmi ces banales vieilles choses « dont la familiarité lui est chère » que Philéas Lebesgue a fait ses premières courbes à la Merveille et qu'il s'efforce encore aujourd'hui, la tète bourdonnante d'idées comme une ruche, de butiner les rayons du savoir, de transformer en miel le sel de la sagesse. « Les villes ne Vont pas tenté; la solitude a gardé son enfant épris d art et d'étude ;... un jour, le sanglot que le sol des ancêtres élève, est monté jusqu'à lui. Il a compris les voix de France, le mystère étrange qui rejoint les âmes à la terre; les échos du sentier tortueux Vont instruit : son destin, la forêt n'a pas su le lui taire, ni la source et le puits » (1).

Ce pays, son pays, il l'incorpore à son âme éblouie à la mesure de ses visions, endroit par endroit, au fur et à mesure que de l'ensemble se détachent les détails, les jolis aspects, les intimités. C'est « ce coin de pays brayon, moitiépicard, moitié normand, où le sang blond du nord se profusa si largement jadis à travers la vivacité des races brunes autochtones » (2). « Ce pays est une ancienne frontière. Là se rejoignent trois provinces : la Picardie, la Normandie, l'Ile-de- France (3). » Là je suis né, parmi les bois et les herbaaes où monte le sanglot des fontaines sauvages » (4). Et voici le roman du Destin qui l'halluciné: « J'ai évoqué des théories blanches d' dieux courbés, des caravanes accourues pour se mélanger, en ce lieu perdu de France, des quatre coins de l'horizon : Huns et Germains, Ibères et Romanichels, Celtes et Ligures, blonds et bruns, blancs et jaunes. Et je me suis vu tout à coup la synthèse et le raccourci de vingt peuplades... » (4).

Que d'échappées en tête à tète avec cette « terre d'amour », que de... folies délicieuses et caressantes au milieu de la

(1) Buisson ardent, p. 91-92.

(2) Nuit rouge, p. 8.

(3) Charbons du Foyer, p. 33.

(4) Buisson ardent, p. 86.

(5} Charbons da Foyer, p. 32.

nature, que de confidences à^cet autre lui-même quand il s'en va causant tout seul, rencontrant, la nuit, des apparitions surhumaines dans le mirage d'une source au détour d'un chemin creux, et, le jour, d'humbles villages embourrés comme des nids dans la verdure et où. reviennent les ancêtres, que le nom des vieux lieux dits acclame et qui ressuscitent au récit des fileuses de chez eux (1).

Celle qui a mon cœur et dont j'ai le sourire Et que vous ignorez,

Cest ma terre natale, et je vais vous la dire (2). Il la dit. en effet, il se complaît à la dire, et fleurissent « l'espace d'un matin » sous l'éclair de sa plume, les hameaux, les bourgs, les ruisseaux du Beauvaisis : Martincourt. « qu'illustra Saint Martin de ses fantastiques exploits au temps oi' de sa faux merveilleuse, sans y penser, il tranchait les pieux de fer plantés parle diable à travers les prairies du Thérain 3) ; Vrocourt, « accroupi dans la fraîcheur et dont le clocher se hausse au niveau des talus de la route ?(4) ; Gerberoy, « le monumental clocher de sa vieille forteresse... /,Js ombrages de la promenade circulaire plantée dans les vieux fossés, au bas des remparts croulants et le côté du Jeu de Tamis par où il n'y a plus de maisons » (5) ; l'Héraule, « avec ses maisons grises et rousses éparses au creux du vallon de verdure » (6) ; Songeons, fier du « parc admirable que dessina Le Nôtre (7); Sory, « au creux d'un vallon broussailleux, raviné d'eaux roussâtres, vieux hameau dont les fours abandonnés d'anciennes tuileries indiquent les approches » (8) ; Ferrières, dominant la colline, découvrant « toute la vallée, avec les vaches dans les pâturages, la rivière qui sinue d'une

(1) Voir le Buisson ardent, p. 97.

(2) Ibid., p. 99-104.

(3) Xuit rouge, p. 28.

(4) Ibid., p. 29.

(5) Ibid., p. 34-5.

(6) Ibid., p. 66.

(7) Ibid., p. 30.

(8) Charbons du Foyer, p. 280.

écluse à Vautre, le va-et-vient des trains et tout Gournay à vol d'oiseau, où descendent, les mardis de marché, tant de carrioles légères » (1) ; Troissereux, « avec sa vallée verdoyante où sinue le Thérain parmi les peupliers, Troissereux au bas du coteau de Montmille où fut décapité saint Lucien, le coquet village si voisin de Beauvais, si cher aux pêcheurs de truites » (2) ; Beauvais elle-même, où Lebesguese souvient avec attendrissement d'avoir été au collège, « la vieille ville familière et calme,. . . l'imposante cathédrale dont les lignes majestueuses chantent dans le ciel gris leur impérissable hymne de pierres, — oh ! la cathédrale à l'horizon, debout comme une géante amoureuse du ciel, parmi la foule des maisons accroupies à ses pieds » (3), etc., etc..

Sans compter ce morne, mais si émotionnant village des Servitudes qui donne au lecteur la même nostalgie que le petit Lire de Joachim du Bellay: « Petit village sous les branches, tout paré de ta paisible ignorance, tu resonges les vieux rêves de l'enfance au doux chant des angélus du vallon... Tu n'as que tes courtils, pleins d'oiseaux au printemps et de fleurs satinées ; que ta vieille église avec son clocher branlant et son toit de tuiles grises... Mais tu gardes, solitaire et têtue contre l'assaut du vent, tout au bout de ta grand'rue, la maison que j'aime et qui domine les champs ! » (4).

Il en vient des pages, que l'on écourte et que l'on détrie. Je l'avais bien vu, le cadre est trop étroit, ou la figure trop grande. L'Ame du Destin, les Charbons du Foyer, la partie du Buisson ardent sous-titrée le Sel de la Terre, surtout, débordent de cette volupté d'aller jeune et libre, ou amoureux, l'âme nue, dans ce paysage natal où l'on croit à tout, où l'on donne aux choses le visage de sa propre conscience, de sa conscience d'enfant chantante encore de la voix maternelle et tout enchantée de légende et de foi.

(1) Ame du Destin, p. 85.

(2) Sang de l'Autre, p. 5.

(3) Ame du Destin, p. 262 et s.

(4) Servitudes, p. 29-30.

A l'instar de l'oiseau qui, sous le buisson où le nid maternel l'a bercé, retourne les feuilles mortes comme pour leur demander compte des leurres du Destin, le poète interroge chacun des effets de vision que ses yeux lui rapportent. Rien n'existe qui ne frappe sa curiosité.

Voici des esquisses : « le chemin ombragé de châtaigniers qui va de Montbénard à la Fresnoye et d'où, par endroits, à la faveur des ravines abruptes, s'aperçoivent de longues perspectives nuancées de soleil » (1) ; — « le vieux chemin raviné qui mène à Courcelles et dont les sables bigarrés, mis à nu par les eaux d'orage, laissent pendre ça et là des touffes d'ajonc amer et de genêt, parmi les éboulis de pierres rousses » (2) ; — « les bois vallonneux de la Marquayenne, à travers les touffes d'ajoncs épineux qui faisaient saigner les jambes au passage; de clairière en clairière et au détour des sentiers, des perspectives apparaissent » (3) ; — « les pentes feutrées de mousse et de bruyère du bois de C rênes » (4) ; — « au sommet de la côte de Marseille, pas bien loin du sentie)' qui mène à la Fontaine Lavaganne » (5) ; — « entre Savignies et la Fresnoye, au fond d'une gorge sourcilleuse et boisée par où serpente le chemin, un vieil étang abandonné que les roseaux ont envahi » (6) ; — « le chemin de Gournay qui longe le bois des Fosses » et Courcelles « où il se désaltéra de Veau fraîche d'une fontaine sous les brandies » (7). etc., ete..

Voilà des esquisses, quelques-unes : il en reste tant d'autres, plus jolies d'être abandonnées (8) ! Des étangs, des collines, des vallées, des sentes, des souterrains, des ciels et des fontaines, oh ! des fontaines, combien n'y en a-t-il pas, dans tous ces livres frais et adorablement champêtres, sans compter celle

(1) Charbons du Forer, p. 142.

(2; Ibid., p. 193.

(3) Ibid., p. 210.

(4) Nuit rouge, p 65.

(5) Sang de l'Autre, p. 46.

(6) Ame du Destin, p. 270.

P) Sang ete l'autre, p. 125.

(8; Notamment dans les Charbons, p. 6?, 262.

de poésie où se rajeunit l'inlassable talent de Philéas Lebeegue.

Tout cela — qui ne le sent? — vit de la vie réelle, sans rien de corrigé par l'imagination, par le glissement de couleurs des mots. Nous faisons la tournée du propriétaire et il y a tant à visiter, tant à questionner pour reconnaître si les choses ne recèlent pas jalousement quelque bribe de l'universel, quelque signe — à demi rongé par les âges — qu'auraient pu laisser les druides, « fils eux-mêmes des 'mages d'Orient » (1), à l'époque où un de leurs collèges était venu se fixer dans les forêts et avait donné à Senantes le nom des Sennes, leurs prêtresses.

Oui, tout cela est parfois accroché d'un trait trop rapide, sec comme le déclic d'un appareil à photographier; l'on y agréerait, parfois, plus de coloris, si cette âme mobile, inégale de par sa constante inquiétude, presque toujours volant d'essor, pouvait... prendre le temps. Mais elle ne le prend que comme il vient. Serait-elle elle-même si elle s'arrêtait jamais à mesurer les mots pour pousser la sensation Y Et comment le ferait-elle? comment s'arrêter? « L'abri de la vallée est aimable sans doute, mais les sommets sont plus héroïques » (2l. Le romancier abandonne à chaque instant sa trame pour courir la digression qui pipe le philosophe; la pensée philosophique n'a pas sitôt pesé une sentence que voilà le linguiste musant à travers les étymologies des vocables qui la rendent; puis, brusquement, le poète emporte les acteurs et le décor dans la nue.

Philéas Lebesgue est, d'abord, un chercheur d'absolu.

Mais nous autres, qui nous soucions des formes et des écoles autant que des écrivains à la mode et des styles enseignés, nous aimons cette nature farouche, si vaste et si sincère, où la pensée bouillonne et s'exalte comme la vie dans la pureté native

des éléments.

Passionné comme il l'est à éprouver dans ses creusets l'alchimie des symboles et des fatalités, vous pensez s'il s'intrigue à l'étude des figures que l'Histoire ou la Légende ont laissées ça et là, encore à facile portée, sur la carte de la petite patrie.

Avec le Grand Ferré, Guillaume l'Alouette et les Jacques,

(1; Sang de l'Autre, p. 235.

(2) Buisson ardent, p. 15.

il bâtit un drame injouable, où les fortes idées poussent haut et drû comme le blé de ses semailles parsemé de fleurs. Avec Ganelon, « le paladin maudit », c'est un roman (1) qu'il écrit, « un conte de veillée tel que des lettrés et des poètes modernes pourraient entendre sans s'y déplaire ». A son habitude, Philéas Lebesgue a garde de n'oublier le Destin qui tient une si grande place dans les croyances des gens de son pays. Une corneille noire encercle de ses vols la chevauchée de Ganelon, « un soir glacial d'avril et de vendredi-saint » ; une sorcière évolue autour du Grand Ferré, promulguant les arrêts de la Puissance occulte qui enchaînent la destinée universelle et qui plus tard se transmueront en faits, dans l'Histoire.

Dans le Sang de l'Autre, c'est un mage égyptien qui fait surgir les causes du fond de la tragédie. Le roman est remuant de picards, on y voit se démener : les Bissipat, seigneurs d'Hannaches et de Blicourt, descendants déchus des empereurs de Byzance ; les Nointel, d'une noblesse de robe qui figura au Parlement de Paris et dont le plus illustre fut cardinal et légat du pape; lesMorvilliers, qui donnèrent un chancelier à Louis XI ; les de Milly, héritier de Sagalon, confisqués par Charles V des deux tiers de leurs vastes domaines, et d'autres, nobles hommes, moines, gens d'armes, manants, vilains Les événements se déroulent à Beauvais et aux alentours, dans la deuxième moitié du xxe siècle. Verséjusqu'au fond dans la science historique, Lebesgue respecte le rôle que tinrent sur la scène nationale les dissensions opposant le Duché de Bourgogne à la Couronne de France. Ne perdant pas même de vue que les premières communes furent picardes, il utilise brièvement des élections qui auraient eu lieu à Beauvais (2) pour le renouvellement du maire et des échevins. On aperçoit aussi cette Jeanne Laisné dont la hache délivra Beauvais, comme on verra rappelée dans un autre de ses ouvrages la procession dite de l'Assaut (3) que la ville continue de renouveler chaque année pour commémorer ce glorieux prodige.

Critique, Philéas Lebesgue restitue Baoul de Houdeuc, se

(1) Dans les Charbons du Foyer, p. '277, Lebesgue reparle de Sorcy et, d'après une légende, le fait donner a Ganelon par Charlemagne.

(2) Voir p. 104.

(3) Voir VAme du. Destin, p. 262.

plaisant à envisager que ce Raoul aux origines si disputées puisse être lointainement son cousin et que ce Houdenc non définitivement défini ne soit autre que Hodenc-en-Bray, conformément à l'opinion influente de Paul Meyer. Avec une enviable érudition et un naturel sentiment des finesses de l'ancienne langue, il traduit — texte en regard — le Songe d'Enfer et la Voie de Paradis de son trouvère, enveloppant les deux poèmes d'une dissertation bourrée de renseignements sur les faits historiques qui appuient sa thèse Mais demandezlui quelle est, au fond, son idée : elle n'est nullement « de fournir une édition critique, mais bien d en chercher le sens à la fois religieux et politique », de soulever un peu du voile recouvrant « l'âme et l'esprit du Moyen- âge ».

Faisons la révérence à Monsieur de Boufflers, à la solennité de qui il a — pour n'omettre personne — consacré trente-cinq sonnets; « Sonnets du grand siècle », où « la Gloire se tient avec la Majesté ». mais auxquels je préfère la palpitante invocation à Arras qui, encore inédite dans le manuscrit de ses plus récents poèmes, chante presque sur le rythme du Congiés d'Adam de la Haie (1) :

Arras, Arras, ô ville grise

aux pignons en escalier,

Belle ei franche comme un bouclier, .

Loyale ainsi qu'une église,

Ton âme durcie à la bise

N'a jamais fléchi ni plié.

Arras, vieil'e cité fière,

Se itiuelle aux marches des Gaulei,

J'ai aimé ton beffroi svelte,

Tes deux places espagnoles,

El ce sont de bien belles paroles

Que m'ont enseigné tes trouvères !

D'autres aïeux plus impersonnels, plus légendaires, et. partant, plus à lui, ce sont ces potiers que l'on retrouve si souvent dans son œuvre (2), et ces a affineurs de fer » descendus de Belgique et dont il a relevé la trace aux Archives départementales en la personne d'une Henriette Latfineur, venue de Liège

(.1) Arras, Arras. ville de plail,

Et de haine et <ie détruit Qui soliés èstre si nobile, O» va disaut c'on vous refait...

(2) Sang de l'autre, p. 125 ; Charbons du Foyer, p. 28, 61 ; Servitudes, p. 125, etc..

au xvie siècle au moulin du Fourneau sur l'Avelon, — et de cet indice tout dans les mots, de l'avoir surpris dans la poussière du passé, le voyez-vous heureux et fier comme un enfant ! Tant ils l'obsèdent, ces forgerons ! Dès le Grand Ferré, il les faisait parler en français et en picard ; les Charbons du Foyer sont remplis de leur mâchefer (1); dans le Buisson ardent, ils lui ont inspiré l'un des plus lyriques poèmes de sa manière nouvelle, la Forge, à la fin duquel il s'hallucine jusqu'à vouloir fraterniser avec eux : « Voyez mes mains et leurs culns ; répondez-moi ! Suis je des vôtres ! »

Vie des choses, vie des hommes, tout ce qui est vie le grise ; il a des idées qui viennent et qui reviennent comme les chœurs dan» les tragédies antiques et comme les mots de joie dans les radotages des amo- reux ou dans l'ivresse des adolescents. Et aussi il accueille des riens, des cancans, des billevesées: tant il sent le besoin de tout expliquer, de faire siennes les moindres émotions d'autrui, de casser tous les jouets pour en démonter le mécanisme, de participer à la vie entière. Lui dont le cieur de poète est a un fruit écrasé » comme par un pressoir pour la soif des autres, vous le verrez, se redressant pour faire vergogne, saluer le vin de Goincourt comme celui de ramoiii et «le la beauté (2), affirmer qu'il adore le cidre blond 0), le cidre de Gmirnay (4), quitte ensuite, quand un ivrogne est menacé du châtiment, à plaider devant le Destin l'irresponsabilité congénitale des atavismes (5).

La tradition ne pouvait pas laisser Philéas Lebesgue insensible. Elle est venue à lui : « elle agite, en hochant la tète, les ailes em j>e*ees de son grand vieux bonnet fixé au sommet de la tête par une épingle d'or » (6), et cequi sourd de sa bouche édentee a quelquefois goût de sagesse, d'une sagesse de terroir, apparentée à la fatalité.

(1) Voir p. 61-62, 263, '266, 27*, etc.

(2) Sang de l'Autr . p. 44.

(3) Charbons du Foyer, p. 34.

(4) Sang d,- F Autre, p. 47.

(5) Voir la Nuit rouge.

(6) Dans VA m? du Destin

Le patois l'occupe : « un peu picard, un peu normand, avec des sons gutturaux et tels que, pour les bien dire, il faut les savoir de naissance » (1), Un jour, prochain sans doute, Lebesgue donnera l'essai qu'il prépare depuis longtemps sur la phonétique du patois brayon, avec le glossaire.

Quelques proverbes, dans ses livres, souriiont aux folkloristes : capon comme un moine en carême (2) ; — mieux vaut chien vivant que cadavre d'homme (3) ; — douleur qu'on partage est diminuée de moitié (4); — le brouillard du matin qui s'envole à Gournay, revient l'après-midi mettre du fromage au caseret (5), etc..

Des coutumes nous sont décrites ou signalées: le grand pèlerinage de Ville-en-Bray du lundi de la Pentecôte et la procession du Vaumain qui, chaque année, vient rendre grâces à la Vierge de son aide au cours d'une peste (6); la fête de saint Thomas de Cantorbéry, qui se célèbre en plein air. sous les tilleuls de l'étroite place publique, a la Neuville (7). Il évoque « saint Lucien descendant le coteau de Montmille, sa tête entre les mains, s' adressant aux lavandières pour passer Veau » (8), et l'on retrouve ailleurs (9), avec plus de développements, cette légende qui le poursuit, comme un tas d'autres traditions.

Que de traits de mœurs populaires parsemés dans son œuvre la coutume, pour les filles bonnes à marier, de cueillir

(1) Ibid ., p. 31..— Ceci repre-ente un tronçon du petit sentier qu'a suivi PhiU'as Lebesgue avant de déboucher dans la route de sa recherche de l'absolu qui traver-e ici 1' Au-ûe à des Grammaires : « Le langage est devenu une sorte de notation musicale de tout ce qui se réfléchit des harmonies universelles dans notre âme, et cette natation apparaît tellement exacte et significative des aspiration* les plus intim s de chaque peuple, en dehors même, du sens restreint dont se vêtent les / hrases, qu'elle pt,urrait sans doute servir, grâce a l'inspection des éléments sonores qu'elle emploie, à déterminer jusqu'au tempérament même des ttaces » (p. 125).

(2) Grand Ferré, p. 185.

(3) Ame du Destin, p. 40.

(4) Ibid., p, 148.

(5) Nuit rougo, p. 30.

(6) .4 me du Destin, p. 150.

(7) Ibid., p. 165.

(8) Sang de VAuire, p 124.

(9) Dans l'Ame du Destin, p. 80.

toutes nues, la veille de Pâques, près d'une source, des bouquets d'ai Ilots que l'on ira déposer le lendemain, au point du jour, sur l'autel delà Vierge, en récitant le Je vous salue Maine à l'envers (1) et celle de saluer Mars en faisant le tour de la maison, sa chemise enire les dents (2); celle, pour les vieilles filles, de célébrer la Sainte-Catherine en faisant un repas chez la nouvelle, qui a habille le cierge » (3j ; celle, pour les garçons, de fêter le mai en plantant un brin d'aubépine fleuri et enrubannée la porte des filles belle? et en plaçant des légumes symboliques sur le seuil des filles ridicules de ne l'être pas (4) ; celle, pour le peuple, de marquer la nuit de la Saint-Jean par des feux de joie, les « feux solstitiaux » (5), autour desquels la foule danse et s'ébat ; celle, pour les enfants dechœur, au vendredi de la semaine sainte « qui est toujours triste», de « courir les chemins pour sonner l'angélus avec leurs battelets au marteau de bois, leurs claquets et leurs cris-cris (tf) ; puis la crainte populaire des hommes de lois,. « ils ont de tels détours » (7); la croyance aux rebouteux (8), aux sorcières (9), aux bohémiens (10), aux vœux (11), aux revenants (12), au présage des chouettes (13) et même aux philtres d'amour (14)...

De telles superstitions semblent conserver sur l'esprit de Philéas Lebesgue, épris de rites hermétiques et de rythme universel, un empire particulier ; j'imagine qu'il y reconnaît,

(1) Nuit rouge, p. 98 et s. ; la scène est presque virgilienne.

(2) Ame du Destin, p. 79.

(3) Ibid., p. 51.

(4) Ibid., p. 141-2.

(5) Sang de l'Autre, p. 5 : et passim.

(6) Ame du Destin, p. 90.

(7)lbid., p. 211.

(8) Ibid., p. 46.

1,9) Grand Ferré et passim.

(tO) Charbons du Foyer, p. 2tt6 et s..

(11) Nuit rouge, d'un bout à J'autre.

(12) Charbons du Forer, p. ?12 : « C'est l'ombre de la morte que j'aurai senti passer ».

(13) Nuit rouge, p. 15 et 1C6.

(14) Nuit rouge, p. 95-6.

agréables et dominées, quelques fortes émotions de son enfance.

Il y a, dans l'œuvre entière d'imagination de Lebesgue, d'étranges et quasi inexplicables obsessions. Celle des corbeaux, par exemple : depuis le Grand Ferré jusqu'aux Servi- Uides, il y a des corbeaux dans tous ses livres ; il attache à « cette horrible bête » le destin de certains de ses personnages (1). « Il y a des corbeaux plein le ciel » (2), a II y a des corbeaux partout * (3).

De même les cloches de Toussaint sonnant le glas des morts, « clamant leur épouvante comme des oiseaux monstrueux » (4), « comme une plainte éperdue d'oiseaux fantastiques » (5), « lentes sonneries endeuillées parmi les vols bruyants de corbeaux et l'essaim léger des feuilles mortes » (6).

Mais il y chante aussi de claires sonneries de Pâques avec le refrain léger des alouettes dans <■ une mousseline de soleil » , et la mère Scholastique y rappelle (7) un vieux refrain populaire que je regrette de ne pas voir recueilli tout entier :

Belle rose...

Belle rose au rosier blanc.

Belle rose d'un fredon de bonne femme dont, venu le triste temps de guerre, Lebesgue ressortira la cadence minaudière et les grâces surannées pour en vêtir une chanson de jeune lîlle:

Fraîche rose de montagne Si le prince d'Allemagne S'arrête un jour sur mon seuil, Belle rose,

De ta plus méchante épine, Déchire-lui la poitrine, Perce, perce jusqu'au cœur.

Belle rose !

(1) Sang de l'Autre, p. 22.

(2) Ibid., p. 280.

(3) Buisson ardent, p. 18.

(4) Ame du Destin, p. 40.

(5) Charbons du Forer, p. 32.

(6) Sang de l'Autre, p. 159. — Voir ausi : M. de Bouf fiers, p. 14; Seroitudes, p. 14, dans l'une des poésies si ferventes qu'il a écrites à la mémoire de son père.

(7) Ame du Destin, p. 55.

C'est le Destin. Il en est un aussi pour les fleurs; nul ne se soustrait à sa prédestination. Ce vieux refrain qui a voleté des lèvres défleuries desfilandières — parmi ci la noblesse des traits usés » — aux lèvres veloutées des petites filles. — les tiennes, Rose, — ce vieux refrain d'idylle est entré un jour, par le sens de l'ouïe, dans le cerveau de Philéas Lebesgue. et, après y être demeuré le temps marqué par l'Anankè, il en est re-nè avec son rythme à sept pieds, armé des épines sans lesquelles il n'est, hélas! pas de rose, devenu vrai refrain de guerre: Belle rose au rosier blanc, perce, perce jusqu'au sang !

Cher grand Lebesgue. toujours grandissant, fiévreux de sa perpétuelle croissance! La rudesse de sa voix, c'est l'accent de sa langue, et, la langue, c'est le terroir qui l'a formée. Si sa science des mots lui inspire le mépris du verbiage, de la mise en expression, son lyrisme coule comme une eau d'abime dans la profondeur sublime de ses sentiments.

Et tout cela, comme tout le reste, tout est servitude. Tout est servitude pour cette âme que le fardeau des âges humains, des devoirs humains, des devenirs humains, écrase autant qu'il se sent porter en soi dans le présent la responsabilité encourue par une généalogie d'ancêtres, pour cette âme de condor (1), éprise d'infini, qui aime pourtant sa Neuville « de rester modeste et paysanne, vierge aux 'regards baissés, quand il est nostalgique et que son cœur se damne de n'avoir pas assez » (2).

/ Henry Cormeau.

(?) Voir Servitudes, p. 61, (?) Buisson ardent, p. 102.

Philéas Lebesgue grammairien

ou la Symphonie Pastorale

l y a environ 36 situations de la bouche humaine dans l'articulation de la Parole. A savoir, d'abord, 6 sons-voyelles purs (a, é, i, o, ou, u) (1) qui s'échelonnent' depuis le gosier jusqu'à cet extrême occident des lèvres où seule parvient la race des Celtes. Ces voyelles se doublent de deux sons intermédiaires ai ou è, eu), de quatre voyelles nasales (an, in, un (2) on): celles-ci s'échelonnent dans le même ordre que les voyelles pures, mais plus haut, plus près du palais.

Ensuite se présentent, en 6 classes aussi (gutturales, palatales, chuintantes, sifflantes, dentales et labiales), 24 sons consonnes, — qui, dans cette gesticulation qu'est la voix, cherchent de même à figurer les six directions spatiales de l'énergie — et apparaissent à peu près dans l'ordre suivant : à l'orée de la

bâf r

t^^JB

— jBB

HfJ

*éii

(i) Une ouverure plus grande de la bouche donne les voyelles longues (à, è, îj 6, où, ùi. Mais il n'en est pas de même pour Tunique voyelle grave, large, è ou plutôt ai, qui est un son distinct.

(2) Ecrit ainsi par abréviation et qu'il serait plus exact d'orthographier eun.

bouche, près de l'u, les labiales P, B, M (1 , puis, avec intervention des dents, F, V, puis les dentales-sifflantes T doux et Thdur des Anglais, Tz et Dz des Italiens qui, d'une part, nous élèvent aux dentales pures T et D et d'une autre, nous conduisent aux sifflantes Z et L, d'où les chuintantes Sch, Ch, J mènent au son-voyelle i(Y, Ll mouillées, que Gn rejoint aux gutturales (Gu, K), lesquelles confinent à l'a, d'où l'H aspirée et le Ch allemand (J espagnol) ramènent vers le haut du palais, c'est-à-dire dans la région des voyelles-nasales, par les consonnes palatales R, N. L, et les dentales pures D, T rejoindre les dentales-sifflantes.

Cette classification n'est pas tout à fait celle que dans V Audelà des Grammaires, nous propose M. Philéas Lebesgue 2) ; mais les modifications que j'ose y introduire ne visent, en me donnant le moyen d'adopter ses admirables observations fondamentales, qu'à les développer pour y chercher avec lui, dans le chaos d'une science jusqu'ici ruineuse, les matériaux dont il construit une ville immortelle*

Il a relevé, par exemple, dans l'étude des racines primitives, que les sons aspirés ou gutturaux — dans lesquels se complaisent l'Arabe, l'Hébreu, le Persan, le Bas-Breton, l'Allemand et l'Espagnol — sont indice de mélancolie ; que le nasillement — donc les nasales — dénote de l'entêtement, comme le grasseyement décèle de l'orgueil ; que les chuintantes vont avec les idées de mystère, de fuite, de« voltigement » 3), les sifflantes

(1) Dont je ne puis me résigner à faire une « labiale- nasale j>.

(2) On lira bientôt aveé intérêt, sur cette question (ainsi que sur les couleurs évoquées par les voyelles) un travail de M. Menetreux qui s'appuie sur les lois de l'acoustique.

(3) L'Auvergne est la patrie des fées. Il existe un travail très curieux, et encore inédit, sur la mythologie arvernc par Mlle Lichnerowicz.

(chères aux Slaves, aux Anglais, aux Grecs modernes) avec les idées, tour à tour, de dissimulation et de lumière explosive (le serpent, l'éclair) ; que les dentales expriment surtout la conviction, la séparation, la lutte ; et les labiales enfin — si nombreuses dans les langues latines — la sincérité, l'activité, la raison.

Mieux encore : notre auteur en arrive à dégager le sens premier, en quelque sorte, de chaque voyelle, de chaque consonne. De sorte que si nous combinons avec ses remarques profondes la disposition proposée ci-dessus, c'est-à-dire

on un in an

T, Th (dur) Th (dnux). D ; L N; R Ch (allemand)

P, B, M ; F, V : Tz. Dz ; Z. S : Sch, Ch, J ; Y, Gn ; Gu, K, H, (aspiré»)

u ou o eu i é ai a

nous nous apercevrons que voisinent l'a significatif, d'après les recherches de M Lebesgue, de création et la nasale an significative d'effort avec. . . les aspirées qui expriment, nous ditil, les idées générales, les gutturales (élévation, profondeur) et ce K qui est à la racine du chant et de la parole, — du Verbe. — Tout proche, R dit le grondement^ le règne, en face de l'ai ou è (angoisse) et de l'é (surprise). — Puis N (négation, sommeil, natation) va dominer le rire (i), cette forme éternelle de la négation, et supporter in ou se traduit la diminution, Vhésitation. — Aussitôt ensuite, voyez les chuintantes mystérieuses planer sur eu (embarras). — Après, ce sont les sifflantes (dissimidation puis lumière ; serpent-éclair) à la hauteur de L (langueur et amour, peine et blancheur). — pour aboutir à o (admiration). — Au-dessous de on (refus), écouter les dentales (marque, séparation, bataille) — que suit, plus bas, ou (la plainte) dont la consonne correspondante est V, comme a était la voyelle des gutturales et i la voyelle de Y

ou Ll mouillées. — Ici commencent les labiales, chères aux Latins, depuis le M ^maternité, faiblesse, puis mépris et mort) pour aboutir par B et P (amour et action) au fameux u celtique de Yinsouciance.

§ Quelles sont au juste les couleurs et les notes musicales qui

s'associent inconsciemment, dans notre sensibilité, aux voyelles — ces passivités du langage, — quelles sont les lignes et quels sont les rythmes qui, d'une part, leur correspondent respectivement et qui, d'une autre, évoquent en nous telles ou telles consonnes, — ces gestes de la parole, — on a beaucoup discuté là-dessus depuis Rimbaud et RenéGhil. J'incline à croire qu'en réalité chaque tempérament ordonne ses analogies d'une manière particulière, a sa palette et sa gamme propres. Loin de sourire, avec les sots, ces sreptiques-nés, desdésacords entre les artistes et les poètes a ce sujet, il importerait donc dénoter et répartir précieusement ces désaccords, d'étendre hardiment l'enquête. Comme toute révélation crasioristique, elle nous amènerait sans doute à retrouver des atavismes, lesquels — de même que toute l'ethnographie — se réduisent en fin de compte aux déformations du Type humain originel sous r action des labeurs et des climats.

Et nous reviendrions, par l'éternel desideratum d'un langage universel et pratiquement parfait, au problème, une fois de plus, de la langue primitive. Ce fut vraisemblablement un monosyllabisme — à quoi (fait curieux) l'anglais retourne de nos jours, le périple du globe accompli par les déplacements successifs du centre de la civilisation.

M. Philéas Lebesgue, après avoir fait justice des espéranto, volapùk, bolaket autres idiomes artificiels où se contorsionnent

en réalité le latin, l'allemand, etc., nous indique les avantages plus certains que l'on obtiendrait, pour la compréhension réciproque des peuples, d'une idéographie à la chinoise, où les mots ne risquent pas de se déformer selon la différence de conformation des organes, puisque chacun les prononcerait à son idée, tels les chiffres 1, 2, 3, etc, identiquement écrits dans les diverses langues — en attendant que celles-ci se fondent peut-être un jour dans la plus parfaite d'entre elles,... seul Empire Universel (disons-le en passant) qui ait chance de durée el dont les conquérants, dignes du nom de « grands » ceux-là, ce sont les Poètes !

« Un certain parallélisme » remarque M. Philéas Lehesgue « s'établit entre les deux revendications : un langage unique, une paix sans terme. » Ne voyons-nous pas d'ailleurs, qu'après le hideux désordre, les tueries monstrueuses des Invasions, les peuples réunis par le latin ecclésiastique, comme par un chant d'Orphée, n'ont plus connu ces effroyables massacres jusqu'aux temps modernes... où l'humanité délaissa ce langage commun?

Dès le début de l'âge de bronze, au moins, les races voyageaient d'un bout du continent à l'autre. Si n'y a-t-il point de nationalités réelles que linguistiques. Notre « patrie » nourrit d'antiques populations finnoises, faciles à reconnaître dans la petite race à cheveux noirs, sans teint, superstitieuse et timide de nos campagnes de l'ouest : plus tard seront venus d'autres bruns, mais expansifset à chevelure frisée, d'Afrique ceux-là, que nous nommons (improprement, voire) les Ibères et qui sont plutôt les Ligures. Le grand Gaulois blond, de silhouette élancée, quasi Scandinave, ne se présenta qu'ensuite, en conquérant : or la syntaxe celtique — celle, analytique, de notre

français modorne — l'apparente non seulement au Celte anglais (si absurdement dénommé Anglo-Saxon' mais, comme le montre admirablement M. Philéas Lebesgue, au Flamand, au Danois et au Norvégien.

Il est permis de supposer que le Franc (de physionomie toute pareille) se rattachait également à ces peuples aventureux, insouciants et si rebelles à la syntaxe non évoluée, où pataugent encore Germains, Slaves et autres continentaux.

Car, dan^ l'histoire des langages, on accorde une importance disproportionnée au vocabulaire qui n'en est que les matérieux!

Certes « les mots sont devenus le ciment de l'édifice social », mais la syntaxe n'en est-elle pas la véritable architecture ? Oui, « les mots mènent le monde »... au jour le jour ; oui, « évadées du cadavre' des dieux, la Justice, la Bonté, la Vérité, la Gloire, la Puissance, la Liberté envahissent le ciel où les vieilles métaphores anthropomorphiques ne régnent plus » . . à supposer que, sous ces blêmes linges philosophiques, ce soient autres que Zeus, Déméter, Hermès, Phoibos, Ares ou Athéné. « Priez aujourd'hui quelqu'un de vous définir la Liberté, vous le trouverez plus embarrassé que le théologien que l'on interroge sur l'essence de son dieu ».

Et cependant, plutôt que les mots, ces innombrables petits dieux locaux, ces dépositaires, souvent infidèles, de l'esprit, c'est le Verbe qui mène (durablement, lui!) le monde. « II faut inscrire à la base de toute grammaire le Verbe-substantif avec les pronoms personnels où, chez certains idiomes (le basbreton, le persan, etc. par exemple) il se trouve inclus. Moi, celui qui parle veut d'abord dire : Je suis. Ego = Sum ; les deux réunis sont déjà un pléonasme qui corrige l'axiome car-

lésien »... L'Au- de là des Grammaires est la grammaire de l'Au-delà.

Aussi le Sexe des mots, le Style et — retour au problème des sonorités — les Lois organiques du Vers y abondent-ils en révélations psychologiques et sur les races et sur les individus. On devine ce que devient, devant l'érudit-paysan, le poètefermier au vaste savoir, devant l'homme efficacemet complet qu'est M. Philéas Lebesgue, la question, en apparence, toute locale, du Patois : il y retrouve — comme un chimiste dans un corps quelconque les éléments éternels, primordiaux du cosmos — ceux-là même qu'expose, avec un si amusant humour, son Pèlerinage à Babel.

Il se tient, en vérité, les yeux grands ouverts, aux Fenêtres de France, tel le cultivateur qui, sa tâche suspendue, contemple la pluie du ciel collaborateur descendre sur ses iiuérets. a Artistiquement, on peut voir que le cosmopolitisme et le régionalisme sont loin de s'exclure: ils sont destinés à se compléter au contraire, magnifiquement. » Son âme contient le monde, c'est la Symphonie Pastorale telle que l'a chantée cet internationaliste de Beethoven, telle que l'ont vécue les Patriarches et les grands Moines recivihsaleurs, telle, voire, que l'ont cherchée nostalgiques « sous des lambris trop dorés » et des formes plus mièvres, Salomon, Théocrite et Virgile, — la norme vers quoi se doit retourner, ainsi que dans toutes les grandes crises de l'histoire, la jeunesse.

Georges Polti.

Philéas Lebesgue médiéviste (1)

hiléas Lebesgue comprend le Moyen-Age parce qu'il l'aime ; et il le comprend et il l'aime parce qu'il en tire l'intelligence, non des livres, mais du sol natal. Le Moyen- Age, c'est la France elle-même pure de tout alliage. Famille française, sol français: de cela le Moyen-Age a formé toute sa civilisation. Il en a construit ses donjons et ses cathédrales; il en a inspiré toute sa littérature. « Le ciel français du Nord, écrit Philéas Lebesgue, et le paysage nuancé des vieilles provinces neustriennes, l'attitude et le langage séculaires de ses habitants, étaient à peu près les seuls manuscrits de nos trouvères et ménestrels (2).

Philéas Lebesgue est un des rares historiens qui aient eu la claire vision de l'origine celtique de toute notre civilisation. Le Moyen-Age, d'où est sorti le monde moderne, n'a fleuri que dans les pays de race celtique : la France, l'Ile de France qui en a été le cœur, l'Angleterre méridionale el l'Irlande, le nord de l'Italie, les provinces de la rive gauche du Rhin. Les Celtes ont pu prendre, ici des formes romaines, ailleurs des formes anglo-saxonnes ; il n'en sont pas moins demeurés des Celtes L'habit ne fait pas le moine : Ni en Angleterre, ni en France, le Celtisme ne put retrouver son hégémonie : mais il y fut l'élément fécondateur par excellence, et tout ce qui fut fait de généreux dans les deux pays est provenu de lui. (3)

Philéas Lebesgue a compris la a prodigieuse » grandeur de la poésie du Moyen-Age. L'adjectif est de lui. Il a vu que le plus beau siècle littéraire de la France a été le XIIe

(1) Kaaul de Hoiirienc. le Songe d'Enfer suivi de la Voie de Paradi*, libr. SariMit 1908, in-. 6 - Marie de France, Six lais d'amour, libr Sansot. 1913, m-!6 — Le *ane de l'autre, Soc. d'édit. liitérairea 1901, in-16. — Le Ro" on de Ganelon, libr. Sansot, 190B, in-16.

(2) Philéas I ebesgue, te Roman de Ganelon, p. 6.

(3) Philéas Lebesgue, Marie de France, p. 32.

siècle, et sans doute parce que la poésie du XIe siècle est perdue presque tout entière.

On ne saurait assez le dire et le redire : les deux chefs d'œuvre de la littérature française — et de toute la littérature moderne — sont la chanson de Roland et la chanson de Guillaume, les deux plus anciennes œuvres de notre littérature, comme l'Iliade et l'Odyssée sont les deux chefs d'œuvre, quand et quand les œuvres les plus anciennes de la littérature grecque. Et l'on peut très convenablement les comparer: la chanson de Roland à l'Iliade, la chanson de Guillaume à l'Odyssée. Il y a certes de très grandes différences qui tiennent à la diversité des deux peuples, du peuple grec et du peuple français, à la diversité des deux civi sations. Ces différences tiennent aussi à ce que les Grecs, n'ayant pas rompu ; à leur époque littéraire, avec leurs traditions nationales, comme les Français l'ont fait au temps de la Renaissance : l'Iliade et l'Odyssée nous sont parvenues refondues, remaniées, ordonnées et enrichies par les travaux des Pisistratides, tandis que les deux chansons de geste françaises ont conservé la rudesse et la simplicité des temps épiques — bien que nous ne les ayons pas, elles non plus, dans leur forme première.

De cette refonte, à une époque littéraire, de l'Iliade et de l'Odyssée, il est résulté pour les poèmes grecs des avantages et des beautés qui font défaut aux poèmes français ; mais les poèmes grecs en ont perdu aussi des qualités que les deu\ chansons françaises ont conservées avec une intensité singulière.

La refonte littéraire des Pisistratides a donné à l'Iliade et à l'Odyssée une richesse de tons, une abondance de détails, une variété et une complexité d'épisodes, une psychologie multiple et approfondie, que nous chercherions vainement dans nos chansons de geste ; mais d'autre part, celles-ci ont gai;dé une grandeur, une simplicité de lignes, une puissance d'impression, que l'Iliade et l'Odyssée n'ont plus.

La chanson de Roland et la chanson de Guillaume sont plus grandioses, l'Iliade et l'Odyssée sont plus magniGques ; les chansons de Roland et de Guillaume sont plus hautes, plus aérées, plus claires, plus spacieuses ; l'Iliade et l Odys-

sée sont plus brillantes, plus variées, plus pittoresques, plus ornées ; les lignes en sont moins pures, mais elles ont plus de couleur. On y trouve plus d'intérêt ; dans les deux poèmes français plus de beauté. Il y a de la monotonie dans la chanson de Roland et dans la chanson de Guillaume, tandis que l'Iliade et l'Odyssée sont d'une incomparable variété ; mais dans les meilleurs endroits, quand Roland — pour prendre un exemple — veut briser son épée sur la roche bise, de crainte que Durandal ne tombe entre les mains des Sarrasins, ou bien, dans le second poème, quand dame Guibourg accueille en son château le comte Guillaume vaincu en la plaine de Larchamp, — les œuvres françaises atteignent à une hauteur de pensée, d'émotion, et d'expression, qui domine — et de beaucoup — les cîmes les plus élevées que l'on signalerait dans les poèmes grecs.

De la chanson de Roland Philéas Lebesgue s'est heureusement inspiré en écrivant son Roman de Ganelon. Le chapitre intitulé « le Champ de Mai ». rappellera la grandeur franche et claire du vieux poème français.

Philéas Lebes ue a également bien compris la valeur littéraire — au point de vue de l'emploi des mots dans le vers et dans la phrase — des écrivains des XIIe et XIIIe siècles.

Boileau ignorait tout de notre vieille littérature dont il ne comprenait d'ailleurs pas la langue. C'est bien le cas de dire qu'il en parlait comme un aveugle des couleurs. Enfin Malherbe vint et

D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir.

De pareilles sottises seraient moins exaspérantes si elles n'étaient constamment répétées et, ce qui est désespérant, dans nos écoles, dans nos tycées et par les titulaires même de notre enseignement supérieur.

Et Villon ! Ainsi Villon ignorait le pouvoir d'un mot mis en sa place ! Il aurait pu donner des leçons sur ce chapitre et à Malherbe et à Boileau.

« C'est àtort selonnous, dit très justement Philéas Lebesgue, que l'on a voulu dater de la Renaissance la préoccupation du style, du mot. »

Oh ! le culte des « beaux mots », des a beaux dits » ! mais

LgS HL'MISI.KS .81

Jps poètes du X1J ' siècle s'y sont adonnés avec une ardeur que nous estimerions plutôt excessive. Des associaions littéraires comme le Puy d'Arras s'y consacraient exclusivement. Prenez des œuvres comme le lai d'Aristote de Henry d'Andely, ou le lai de l'Ombre de Jean Renard : il n'est pas, depuis la Renaissance, une seule œuvre littéraire, pas une seule — sauf peut-être deux livres en prose, les Maximes de la Rochefoucaûlt et les Caractères de la Bruyère fÀ — qui puissent leur être comparées pour le souci de la forme, pour l'art de nettoyer la phrase dans ses recoins les plus menus, pour la minutie de la ciselure, la finesse et la précision des coups de pinceau.

Prenez toute l'œuvre de Thibaut de Champagne ou celle de Gasse Brûlé ; mais, en regard d'eux, au point de vue de la perfection et du souci délicat de la forme, Herediaet Leconte de Lisle, Sully Prud'homme et Banville et Baudelaire sont des butors.

Avec quel dédain Thibaut de Champagne parle de la poésie facile, des vers regorgeant de roses et de rossignols, d'étoiles et d'aurores. Non seulement par le souci de la forme, mais par son essence même, sa poésie est de la plus rare — je serais tenté de dire d'une excessive — délicatesse.

Ce souci de la forme porté trop loin, amènerait d'ailleurs la poésie médiévale à de fâcheux excès. Il n'est pas question des maîtres que je viens de citer, mais de leurs successeurs. La jolie et charmante assonnance, légère et gracieuse et court vêtue, si française de charme, d'allure et d'harmonie, sera progressivement remplacée par la lourdeur, la laideur, l'encombrement, la rebutante platitude des rimes riches.

« Les rimes lugubrement riches «dit si bien Joseph Bédier,

En ce vice, dont meurt la poésie, la rime riche, Robert de Houdenc, dont Philéas Lebesguea donné une magnifique édition, est malheureusement tombé lui aussi, alourdissant et aplatissant de la manière la plus attristante ses intéressants poèmes, le Songe d'Enfer et la Voie de Paradis dont Dant étira sa Divine Comédie.

Voyez au contraire Marie de France en sa grâce légère.

(1) Et peut être les chaasons de Béranger.

Pour en donner nue idée, je citerai le passage suivant du lai de Lanval, d'après l'édition de Philéas Lebesgue. En note on trouvera la traduction du texte vieilli, vers par vers.

Les barons, dont se compose la Cour du roi Arthur, sont occupés à juger le jeune chevalier de Lanval dont la reine s'est plainte, quand sa mie fait son entrée dans la ville :

Quant par la vile vint errant (1)

Tut à cheval une pucèle ;

En tut le siècle n'ot si bêle.

Un blanc palefroi chevalchot,

Ki bien et suef la portât ;

Mult ot bien fet e col e teste :

Suz ciel n'en ot plvs gente beste.

Riche atur ot el palefroi :

Su: ciel n'en a cunte ne rei

Ki tut le peust eslegier

Senz terre vendre u enguagier.

Ele ert vestue en ilel guise

De chainse blanc et de chemise,

Que tuit li coste H pareient

Ki de dous parz lacré erteient

Le cois ot gent, basse la hanche,

Le col plus blanc que neifsur branche ;

Les uirz ot vairs e blane le vis,

Bêle bûche, nés bien asis,

(1) Quant par la ville vint errant — Tout achevai une pncelle — En tout le monde n'eut si belle — Un blanc palefroi chevauchait — Qui bien douceme t la portait — Mouit a bien fait et col et tête - Sous ciel n'y a plus gente bete — Riche atour a le palefroi— Sous ciel n"y a comte ni roi — Qui tant le pounait acheter — San? terre vendre ou ngagrr — Elle est vêtue en belle guise — De chainse blanc (vêtement léger mis par dessus la chemise) et de chemise — Que ses côtes transparaissaient — Qui de deux parts lacées etaiei t Le corps gentil, bas-if la hanche, — Le col plus blanc que ne'g' sur b ; lie — Les yeux -o- I va»r (bleu et blanc, le bleu de l'iris jouxte <■ b 'œil) et b la i- » is. g ) : — Belle

bouchf, nez bien ;i s s .mrcilsbrui s bel le froi t — Les cheveux

LES IJl'MBLIîS 83

Les surcilz bruns e het le frunt E le chief cresp e alkes blunt ; Fils d'or ne gete tel luur Cum si chevel cunlre lejav.

Sis mantels fu du purpre bis, Les pausen ot en sur li mis.

Un espervier sur sun poin tint, E mis lévriers après li vint.

Uns genz dameisels iadeslrout, Un cor d'ivoire ode lui porlout, Mult vindrenl bel parmi la rue, Tant granz bealtez ne fur veùe En Venus, ki estest reine, Ne en Dido ne en Lavine.

Il not el bure petit ne grant, Ne li veillard ne li enfant, Ki ne i niassent esguarder... (1)

Peut-on désirer tableau plus gracieux, peint d'une touche plus alerte et de plus fines couleurs ?

Aussi bien Philéas Lëbesgue a donné lui-même un modèle de poème aux rimes légères en sa douce chanson de Pâques fleuries.

La vague qui baise le sable Etreint son amour jour et nuit Le cœur est il comme la vague Retourne-t-il quand il a fui ?

crêpelés et blonds— Fils d'or ne jettent tell' lueur — Que ses cheveux contre le jour — Son manteau fut de pourpre (le mot désigne ici la nature de l'étoffe et non la couleur) bis (grise) — Les pans en a sur elle mis (elle en a replié les pans sur elle)— Un épervier sur sou poing tint — et un lévrier (dans la prosodie du Moyen-Age le mot n'a que deux syliabes) après ell' vint — Un damoiseau marche à sa droite — Un cor d'ivoir' sur lui portant — Qu'ils sont plaisants emmi la rue ! — Si grande beauté ne fut vue — En Vénus laquelle était reine — Ni en Didon, ni en Lavine — En vill' n'y eut petit ni grand Depuis les vieux jusqu'aux enfants — Qui ne courut la regarder... »

(1) Philéas Lèbesgue, Marie de France, p. 88-9.

84' LES rfUMBLES

Cherche avei moi petit berger, Mon faucon noir s'est envolé.

L'arbre noir que le soleil lave Sent l'avril entrer dans son corps :

Les baisers sont-ils comme l'arbre, Renaissent-ils quand ils sont morts ?

Pleure avec moi, beau jardinier, Mon rosier blanc s'est effeuillé ! (1)

Cette citation nous amène aux deux romans que Philéas Lebesgue a situés, l'un à l'époque Carolingienne, le Roman de Ganelon, l'autre sous Louis XI, à l'issue du Mo}ren-Age, le Sang de l'autre.

Pour écrire ces deux livres, l'auteur a moins puisé qu'on ne le croirait avant lecture, dans les documents anciens. Il a surtout cherché dans le recul du temps un moyen de retirer ses personnages des contingences étroites, « La légende est souveraine, écrit-il, pour dépouiller les figures héroïques de tout ce qui leur est accessoire... Et, pour mieux indiquer spécialement le jeu vivant et complexe des'énergies psychologiques en travail à travers la mentalité française, même contemporaine et, si l'on veut, de tous les temps, la Légende française nous apparaissait comme indispensable. »

Philéas Lebesgue s'inspire de la doctrine formulée par Elémir Bourges o :

i Nos récents chefs d' œuvre, avec leur scrupule de naturel, leur minutieuse copie des réalités journalières, nous ont si bien rapetissé et déformé l'homme que j'ai été contraint de recourir à ce miroir magique des poètes pour le revoir dans son héroïsme, sa grandeur, sa vérité. »

De là sont nées les figures hautes et robustes du Roman de Ganelon, la grâce délicieuse du Sang de l'autre, exquise, émouvante, étrange et saisissante en sa seconde partie. Eve et Marie, deux sœurs, s'aiment d'une tendresse printaniére. Un jeune homme survint..

(lJPhiléas Lebesg-ue, Le R^mun de Onnelon, \> 47 (2; Philéas Lebesgue le Roman <ie Canrlon. p. 7-8 (3) Les Oiseaux s envolent -t les fleurs tombent.

Eve et Marie cueillent des fleurs au bord de l'eau, des iris des myosotis, des cinéraires.

.L'eau est profonde, une planche sert de passerelle.

« La planche est dérangée, dit Eve, il faut que je la replace »

« Pendant que Marie demeurait courbée très bas, Eve s'empressait de déplacer la planche, en la ramenant vers elle, de façon que l'extrémité opposée reposât à peine sur la pierre qui lui servait de soutien. Puis elle se remit, le plus naturellement du monde, à chercher autour d'elle :

— Viens !... il n'y a pas de danger, invita-t-elle, insidieuse. « Un sonpçou inattendu un pressentiment plutôt, traversa

brusquement Marie qui frissonna.

« ...La planche est solide, m'as-tu-dit ?

« A peine avait-elle parlé que le bruit d'un brusque plongeon se fit entendre. La planche venait de tomber dans l'étang et s'en allait, revenue à flot, à la dérive.

« Inopinément, la jeune sœur vint se prosterner aux pieds de Marie.

— Oh ! gémissait-elle, petite sœur !... Qu'est ce que j'ai voulu faire ?.,. Tu ne me pardonneras jamais. . .

« Mais déjà Marie l'avait relevée :

— Eve, ne pleure pas !

« Blottie maintenant aux bras de. la grande sœur, Eve voulut confier tout son mal...

« — Oh ! petite sœur, balbutiait-elle, j'étais jalouse !... » Ce que j'ai voulu faire, je ne saura s pas le dire... »

« Marie pleurait aussi :

— Pauvre enfant, dit -elle avec effort. J'ai peut-être plus besoin de ton pardon que tu n'as besoin du mien... Je t'épiais. . Je l'ai vue ramener la planche que j avais déjà déplacée moimême ..

— Tu l'aimais donc aussi, toi !... s'écria Eve, en se reculant hagarde...

« Marie se tordait les bras, désespérée. . .

« Est-ce que je ne t'embrasserai plus jamais ? » fit-elle se raprochant.

. — Oh ! si !.., si .'... reprit Eve avec un élan subit.

a Et elles s'étreignirent lentement, dans la honte et le pardon mutuels de leur méfait obscur. »

Au loin, par derrière les murailles, s'exténuait un chant rauque d'ivrogne en goguettes :

Au fond du verre toute nue L'as-tu pas vue ?

La joie en fièvre, aux grands yeux fous ? La joie ivre m'est apparue !

Ah! la catin ! je l'ai tenue !

Et tous les rois étaientjaloux !

L'as-tu pas vue ? L'as-tu... (1)

Philéas Lebesgue a publié les lignes suivantes en 1913 : « Les inventions du XIXe siècle marchent d'accord avec la Révolution et si le monde doit être renouvelé encore une fois tout entier, la France dût-elle en mourir, c est laGaule encore qui aura mis tout en œuvre au prix d'elle-même. »

En formulant cette opinion prophétique le profond et original penseur qu'est Philéas Lebesgue se doutait-il de la formidable et sanglante confirmation qu'elle allait recevoir, une année à peine écoulée ?

Frantz Funck-Brentano.

Montfermeil, (S.-et-O.), Juin 1918.

(1) Philéas Lebesgue, le Sang de l'autre, p. 252-58 ; citation abrégée.

Philéas Lebesgue et la Littérature Néo-grecque

vec un immense plaisir je me suis vu chargé par la rédaction de la revue Les Humbles, d'écrire sur mon distingué confrère français Philéas Lebesgue, c'est-à-dire sur ses travaux de critique néo-grecque.

Il y a treize ans, je faisais paraître à Athènes la revue Akritas, mon attention fut attirée par de beaux vers français et je ne pus résister à la tentation de les traduire en ma langue. Ces vers portaient la signature de l'auteur de Y Au delà des grammaires. C'est ainsi que je fis la connaissance du poète qui, sous le pseudonyme de Démétrius Asteriotis s'était mis à publier au Mercure de France ces articles si remarquables intitulés : Lettres Néo-grecques, où il analysait notre littérature contemporaine.

Il m'est impossible de décrire l'émotion des cercles intellectuels d'Athènes lorsqu'ils virent une grande revue parisienne s'occuper de nos lettres, et surtout avec tant d'indulgence, de

88 LES HCMBLES

sympathie, d'enthousiasme même, sans aucun parti-pris en faveur de l'une ou de l'autre école.

La difficulté de cette besogne était vraiment grande. ÏW Grèce se trouvait dans un moment d'évolution et la question de la langue avait partagé en plusieurs camps tous les intellectuels néo-grecs. M. Lebesgue parvint, tout en sauvegardant sa neutralité — une neutralité certes favorable à ceux qui' luttaient alors pour le triomphede la langue du peuple, et qui comptent dans leurs rangs aujourd'hui nos plus grands écrivains — M. Lebesgue parvint à gagner la sympathie et la confiance de tous les partis. J'ai dit de tous les partis, mais non de tous les écrivains ; certains d'eux trouvaient que M. Lebesgue exagérait ses éloges, abusait des comparaisons entre nos jeunes poètes et les grands poètes du Nord ; d'autres trouvaient au contraire qu'il les méconnaissait un peu ! Ce n'étai^ là du reste qu'une minorité. Ces mécontents n'avaient pas compris les nobles tendances du critique français ; il n'avaient pas lu son œuvre créatrice et n'avaient pas réussi à s'orienter vers la pensée du poète du Buisson Ardent. Cette pensée en effet refuse de s,'asservir aux détails étroits des choses ; elle est toujours prête au contraire à s'occuper des problèmes généraux, et des questions éternelles. Le réveil intellectuel d'une race qu'il avait tant de motifs d'aimer, dont il connaissait l'histoire, les luttes séculaires, la langue ancienne, et dont il avait voulu, seul et sans aide, apprendre le langage moderne, ce réveil n'était-il pas pour lui l'essentiel ? Et si tel jeune poète n'était pas lout-à-fait le Shelley de la Grèce ou presque un décadent français, ce n'était là qu'un détail pour le Critique. D'ailleurs c'est avec une rare justesse et comme personne n'a su le faire jusqu'à présent qu'il a parlé de ceux qui étaient dignes d'Occuper

plus largement son attention. Papadiamantis, Psycharis, Palamas, Crystallis, Drossinis, Martzokis, Carcavitsas, Costas Hatzpoulos parmi nos contemporains ; Solomos, Calvos, Valaoritis, Lascaratos parmi ceux du siècle passé et tant d'autres ont trouvé <en M. Philéas Lebesgue le critique clairvoyant et profond qui a su analyser à plusieurs reprises leurs œuvres et donner clairement au public français la caractéristique de leur conception d'art.

Ce n'était pas chose fanle en un domaine que personne, ou presque personne en France n'avait parcouru encore ; tout le monde en effet s'obstinait à ne regarder que le passé de la Grèce et, comme M. Pierre Florian, « On estimait que les Muses et les Idées avaient été définitivement chasséesd' Athènes avec les derniers disciples de Plotin. » M. Philéas Lebesgue venait affirmer dans les colonnes des revues parisiennes comme le Mercure de France, la Vie, ete, que la pensée de Pallas Athénée commençait à revivre là-bas.

M. Philéas Lebesgue, un des rares connaisseurs des choses et des personnes d'Hellas, a su garder sa conviction en faveur du parti de salubrité publique qui avait Vénizélos à sa tète, pendant la pénible crise que la Grèce a traversée. Voilà pourquoi notre reconnaissance est double envers le noble écrivain français qui est depuis longtemps déjà chevalier de l'ordre du Sauveur de Grèce.

Souris Skipis.

Philéas Lebesgue et la Littérature serbe

ans ces jours de douleur universelle, un esprit noble, au fond de sa retraite rustique où il vit comme un sage d'autrefois, a été profondément touché par l'immense infortune de notre peuple, et a cherché aussitôt à le connaître. Par son admirable instinct de découvrir les pays étrangers, d'en pénétrer l'âme aux seuls sons de leur langage, M. Philéas Lebesgue a puisé à la source même son attachement pour notre cause nationale. Dès lors, il nous a voué une affection consciente, dont nous sommes fiers. Car c'est un des amis qui nous aiment parce qu'ils nous connaissent.

M. l^ebesgue est un exemple frappant qui défie la légende des Français ignorant, de parti pris, les choses étrangères. Après de belles études des langues néo-latines et néogermaniques, il est passé à celles du néo-grec et du serbocroate. Erudit intuitif, il n'est point un philologue myope. C'est un linguiste-philosophe. Ce qui l'a toujours préoccupé, c est de « dégager d'un fait particulier les généralités qui sont au fond de tout mouvement •populaire, comme au fond de toutes émotions humaines » (1). Ces préoccupations, M. Lebesgue a dû largement les satisfaire en étudiant notre poésie nationale.

De tous les peuples slaves, les Serbes ont conservé le mieux leurs traditions. Depuis des temps très anciens, dans les profondes couches populaires, florissait une littérature orale, traditionnelle : poèmes lyriques et guerriers, contes et proverbes ; littérature commune, impersonnelle, éclose spontanément du génie collectif de la nation, reflet de son tempérament, de ses sentiments, de sa foi ; — le domaine idéal où se réfugiait l'âme serbe pendant la nuit de servitude

Cl) Préface de la Tragédie du Grand Ferré.

qui dura quatre siècles, alors que la seule école était la nature, le seul maître — le guslar, — le seul refuge et la seule consolation — Dieu.

C'est par la chanson que notre peuple exprime tous ses sentiments. Pour lui, la poésie est un besoin impérieux : le paysan serbe chante dans la douleur aussi bien que dans la joie ; la chanson l'accompagne au travail, et elle remplit ses heures de repos. Notre poète Zmaj a bien pu dire, dans son Poème sur la poésie :

Si le Serbe vit toujours Malgré toutes les souffrances, C'est la chanson qui Va fait vivre.

Tout le monde connaît notre épopée, qui est l'histoire poétique de notre peuple. Les éloges lui ont été prodigués par les écrivains les plus illustres de toute l'Europe : Lamartine, Hugo et Mérimée, Mickiewicz, Pouchkine, Goethe et Grimm, Walter Scott. Vers 1830, elle fut traduite en France par Charles Nodier, Prosper Mérimée, Claude Fauriel, Mme Belloc, Mme Voïart... Lamartine la réimprima dans son Voyage en Orient. La revue romantique le Globe écrivit même, ce que je n'oserais prétendre, que la langue serbe était une des langues les plus belles du monde. Traduite depuis par Auguste Dozon, notre épopée l'a été de nouveau de nos jours

La gloire de nos chants épiques a jeté l'ombre d'oubli sur notre poésie h'rique, laquelle, pour être plus modeste, n'en est pas moins digne d'être connue. Ce sera le mérite de M. Philéas Lebesgue de la faire connaître en France, car il prépare en ce moment une Anthologie des chants féminins serbes, beau recueil qui sera accompagné des commentaires et d'une étude sur cette poésie.

Personne n'était mieux qualifié pour entreprendre ce travail. Avec sa rare connaissance de ce genre de poésie, avec son intérêt passionné pour toutes les manifestations artistiques de l'instinct populaire, M. Lebesgue s'est acquitté à merveille de cette tâche fort délicate.

Nos chants lyriques, assez nombreux, dans des vers variant de cinq à quatorze syllabes, sont chantés d'ordinaire par les femmes et les jeunes filles (d'où leur nom de chants

féminins). Traitant des sujets très variés, tour à tour tristes et gais, ils chantent les grands moments de l'existence : la naissance et la mort, la noce et les fêtes ; il y en a de mythologiques et de légendaires, restes de l'ancien paganisme ; des chants d'amour, de coutumes ; des chants de pâtre, de moisson, de vendange ; des berceuses... Il y en a aussi de comiques et satiriques (sur les femmes, les moines, les vieux célibataires). Mais la plupart sont erotiques, exaltant la toute puissance de l'amour, les joies et les chagrins des amoureux, leurs ennuis, leur mort, — avec une originalité et une richesse surprenantes de motifs et de variations.

On y trouve souvent un esprit raffiné, des sentiments d'une extrême délicatesse, des expressions, des comparaisons saisissantes, — à côté des crudités inévitables, inhérentes à ce genre de poésie. Pour en comprendre bien le caractère, il faut connaître leur origine : telle poésie langoureuse (sevdalinka) reflète la vie oisive et sensuelle des riches beys de Sarajevo ; telle autre, la dure existence des montagnards. Toutes les régions, toutes les couches sociales de notre peuple y ont apporté leur note particulière.

C'est dire la difficulté de traduire ces chants, et la surprise que j'ai eue à constater l'ingéniosité de M. Lebesgue, qui a déchiffré notre langue de primé abord, et qui l'a apprise tout seul, très vite et très bien. Cette facilité et cette ingéniosité, je les ai comprises à la lecture de son excellent livre L'Au-delà des grammaires, qui est une étude originale et suggestive au possible, et dont je regrette de ne pouvoir parler ici plus longuement.

Mais M. Lebesgue n'a pas borné ses études serbes à la seule poésie populaire. Il a lu également, et traduit avec succès, nos poètes contemporains (1), et il a publié plusieurs articles sur la littérature et l'idéal yougoslaves < 2).

C'est donc un devoir et un vif plaisir pour nous de montrer ce champ, nouveau et inconnu, de son activité, et de lui apporter ici, avec notre admiration, l'hommage reconnaissant des lettres serbes. Miodrag Ibrovac.

(1) Notamment dans la revue la Patrie Serbe (203, Bd. Raspail )

(2) Dans le Mercure de France (février 1916). la Vie, etc.

et la Littérature portugaise

iiiLÉAS Lebesgue est un fervent et fidèle an>i du Portugal et des Portugais. Il a fait connaître nos lecteurs, nos savants, nos artistes dans les milieux intellectuels français. Nul critique n'a mieux que Lebesgue, par ses études du Mercure de France, fait apprécier l'œuvre philosophique de Théophile Braga, la poésie de Guerra Junqueiro et de Gomes Leal, les romans réalistes de Eça de Queiroz et Teixeira de Queiroz. Il a été séduit par la fantaisie et l'imprévu de la prose de Fialho d'Almeida et par le rythme symbolique d'Antonio Nobre. Avec une connaissance haute et profonde de notre culture et de notre inspiration individualiste, il a pu indiquer, en des pages magnifiques quels apports étrangers ont influé sur la nouvelle littérature portugaise, si riche d'émotions, d'une expression si vigoureuse et toujours vivante...

Philéas Lebesgue a publié quelques volumes et plaquettes sur notre pays : « Le Mouvement Littéraire du Portugal» ; « Là Republique Portugaise » ; il y note les apports du celtisme et de la poésie provençal^. Après une visite de quelques semaines à Lisbonne, où il a été reçu avec la plus vive sympathie dans tous les milieux littéraires et parmi les jeunes de l'avantgarde, Philéas Lebesgue, à la demande de Théophile Braga, président de la Bépublique, a reçu le titre si raremeut donné aux étrangers de citoyen portugais. Il l'a bien mérité, car il fut toujours par le cœur et par l'esprit, l'ami admirable et généreux de nos gloires les plus pures: le chantre de Camoëns et de Garrett, de Herculano et de Joào de Deus.

Dans son volume, la «> République Portugaise », il n'a étudié que la directive morale, le mouvement d'idées, le réveil de 1 âme portugaise, endormie jusqu'à l'aube victorieuse du 5 octobre 1910. Il a oublié, sans le vouloir, nous en avons la

certitude, quelques noms de républicains qui, dans la période héroïque des premiers combats, ont lutté avec laut de courage et de désintéressement contre les forces coalisées de la réaction monarchiste et cléricale. Mais ce curieux volume, si vivant, véritable apothéose de la race de Nun' Alvarès, a fait connaître, comme le travail de Marvaud, l'effort d'un peuple avide de liberté et qui, ensuite, hélas ! a été bien déçu par les intrigues et la trahison de parvenus, aujourd'hui, provisoirement triomphants.

Dans les revues, le Mercure de France, La Vie, les Pages Modernes, Latina, VHermitage etc.. partout, en France, en Belgique, en Italie, Philéas Lebesgue a parlé du Portugal avec une documentation solide en des pages, d'une envolée superbe. Il a fait connaître en France l'œuvre de la Benascença Portuguesa, da Allanlica, da Aguia les jeunes de Coîmbra, de Porto, de Lisbonne, toute cette génération frémissante qui marche dans un rêve étoile de haute pensée libératrice.

Il est depuis longtemps notre Ambassadeur Intellectuel, surtout le représentant de nos jeunes écoles. Les intéressantes recherches et ses lucides analyses ont admirablement fait ressortir nos énergies, nos forces tumultueuses, nos méthodes, notre armature intellectuelle. C'esl un dr* luzophiles que nous aimons avec le pln< de tendresse et ilVntbousiasroe, car il s'est dévoué au culte des Lettres portugaises avec passion ! Il connaît bien toutes les âmes d'élite qui ont versé dans les cœurs tourmentés de la nouvelle génération portugaise, d'inépuisables flots d'espoir et de renouveau.

Paris, 1918.

Xavier de Carvalho.

et la Langue bretonne

e croyais que nul n'aurait pris soin de l'en louer. Mais si: plusieurs y ont pensé... mais aucun n'a compris

Nous faisons la « guerre du Droit », c'est entendu ! Nous luttons pour la libération des peuples asservis, pour la résurrection des nationalités opprimées, pour le triomphe des justes irrédentismes !

Mais il ne s'agit pas, naturellement, de l'Irlande et de — Car c'est toujours la paille et la poutre.

Il est, à l'extrême Occident, une race dont Renan a pu dire :

« Ce petit peuple, resserré maintenant aux confins du « monde, au milieu des rochers et des montagnes où ses « ennemis n'ont pu le forcer, est en possession d'une littéra- «c ture qui a exercé au Moyen-Age une immense influence, « changé le tour de l'imagination européenne et imposé ses « motifs poétiques à presque toute la chrétienté »(1).

Cette race, c'est la race celtique. Et, ce petit peuple, c'est plus particulièrement celui de la Bretagne armoricaine

Ce peuple a une langue, — une langue plus ancienne, plus pure, plus originale que le français, — et, cette langue, à laquelle les Bretons ont la faiblesse de tenir pour ce qu'ils voient en elle le symbole et la sauvegarde de leur nationalité vivace, cette langue, précisément pour les mêmes raisons, est victime depuis des siècles d'un irritant déni de justice, cette langue a été traquée, persécutée à l'école, à l'église, à la caserne, dans la rue.. par tous les régimes français, sauf peut-être par la Convention.

Et ça continuera, allez! Car nous faisons la guerre du Droit <). Et le président Wilson a d'autres soucis entête !...

Je sais bien qu'à la faveur de cette guerre la persécution s'est un peu relâchée. N'est-on pas même olléjusqu'à impri-

mer des affiches officielles en breton pour le .lancement des souscriptions de la Défense Nationale !;.. Parbleu1 les « Pémokes », les Nigousses (on dit les « Wackes » en Alsace) et leur o baragouin » sont encore bons à quelque chose quand on a besoin d'hommes et d'or.

Mais après ?...

Ah ! vous m'amusez bien, Tristan Klingsor et Henry Cormeau, avec vos « lettrés provinciaux » et votre « Hermine du doux Tiercelin », ô vous qui très ingénument pensez assimiler la question bretonne aux félibreries provençales.

Peut-être sera-t-il permis à un écrivain de langue française, sans être traité de « lettré provincial », de parler ici en Breton et de dire à celui que ces pages glorifient :

— Comme je vous l'affirmai, mon cher Philéas Lebesgue, lorsque j'eus l'honneur de vous connaître, il y a quelque dix ans — déjà ! — chez notre excellent ami Edward Sansot, l'éditeur, — ce que vous avez fait en étudiant le breton, en écrivant en breton, est plus qu'une fantaisie de linguiste. C'est un geste d'équité et de réparation qui vous grandit, c'est la manifestation simple et noble de l'esprit de justice qui est en vous. Vous avez par là suivi l'exemple et la tradition de ces quelques Français d'élite, celtisants désintéressés, entre lesquels nous aimons à distinguer un Charles de Gaulle, qui fut sous le second Empire l'initiateur d'une généreuse campagne pro-bretonne, un Jubainville et un Gaidoz, qui ont servi notre cause en servant la science, l'un au collège de France, l'autre à la Revue Celtique, et surtout un Georges Dottin, aujourd'hui Doyen de la Faculté des Lettres de Rennes et dont l'inlassable dévouement a pu obtenir pour notre langue et les langues-sœurs des Bretons d'outre-mer quelques avantages pratiques, malheureusement limités à 1 enseignement supérieur.

Vous, Philéas Ltbest.ue, bon fermier picard, esprit éclairé, grand cœur, vous qu'aucune affinité ne nous apparentait, vous avez pourtant appris le breton, assez pour en tirer quelques poèmes non point seulement pour L'Hermine du doux Tiercelin », mais aussi pour Ar Vro de Jafrennou-Taldir et, sauf erreur, pour Klochdi Breiz de Renan Saïb encore un Français, d'Auvergne celui-là. qui aime et magnifie cette langue déshéritée . i

LES IIUMHLES

El j'ose dire qu'en contribuant ainsi à la défense et à l'illustration de là langue bretonne, vous avez élevé la protestation du droit et de la conscience contre la politique officielle que nous subissons. Et c'est une fière leçon pour vos compatriotes !

Digantt ar Vrétoned pennek, Salud d'id-té, Gall kalônek ! (1)

Camille Le Mercier d'Erm.

il) « De 1» part des durs Bretons, — Je te salue, Français de cœur» !

Page 1