‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 1 sur 175 · ET LEURS ENTOURS · texte numérisé non relu

ET LEURS ENTOURS

Les vieillards d'aujourd'hui ont vu, ont fait la Révolution... Ce sont des livres vivants qui, malheureusement, se ferment chaque jour, des annales qui ne se connaissent pa toujours elles-mêmes; mais qui trouvent mill réponses instructives, à qui sait les consulter

Michelet.

A la limite du XIVe arrondissement et sur la lisière du XIIIe, la rue de la Santé traverse un faubourg qu'envierait à Paris une sous-préfecture lointaine, pieuse et tranquille.

Dans la partie comprise entre le boulevard Arago et la rue Humboldt notamment, aucun autre commerce que celui d'un marchand de vins à l'enseigne de La Bonne Santé, en face de la prison, n'interrompt une longue suite de murs derrière lesquels la misère et la souffrance humaines sont reléguées, comme en des lazarets contigus. Tout le quartier, d'ailleurs, en est couvert. Chaque infortune a son îlot, où elle est recluse et pour ainsi dire échantillonnée. C'est un archipel de douleurs. Elles prennent l'homme à sa naissance et ne l'abandonnent qu'à sa mort, saturé de l'illusion d'avoir vécu. Sa destinée s'inscrit dans un triangle auquel tout le ramène. Au sommet, l'hospice des Enfants assistés; à la base, l'hôpital

Cochin, la prison, l'asile Sainte-Anne; sur l'un des côtés, Ricord et la Maternité; sur l'autre, l'ancien lieu des exécutions capitales... Peu de chemin à faire et pas moyen de s'égarer : tous les bâtiments communiquent.

Il y en a d'autres : des maisons de santé, des cloîtres, des chapelles, des pensionnats religieux. La dévotion a toujours eu pour ce coin de Paris une préférence marquée; elle y a multiplié ses refuges, ses ruches. Porte à porte, rue de la Santé seulement, s'évertuent les Capucins1, les Augustines, les Franciscaines, les Fidèles Compagnes de Jésus; un peu plus loin, rue Méchain, s'abritent les sœurs de Saint-Josephde-Cluny qui, de temps en temps, essaiment pour soigner les malades et propager la foi...; enfin, rue Denfert-Rochereau, dans le voisinage de l'Observatoire, dont les dômes inégaux ressemblent à des coques d'œufs présentées sur un plateau, se confinent les Eudistes2, les dames du Bon-Pasteur, les vieux prêtres hospitalisés par l'Infirmerie de Marie-Thérèse, les sœurs aveugles de Saint-Paul et les dames de la Visitation.

Auprès des astronomes qui interrogent le ciel, les hommes et les femmes qui exhortent à y croire.

Fiez-vous donc au silence! Il règne ici sans doute plus souverainement que partout ailleurs, et je ne pense pas, cependant, qu'il soit possible d'agglomérer dans un plus petit espace, plus de cris, plus de sanglots, plus de grincements, plus d'espoirs, plus de corps et d'âmes en détresse! Le silence... et tant de bouches invisibles exhalant leur secret! Comment des murs, ni bien hauts, ni bien épais pourtant, peuvent-ils étouffer ainsi la prière innombrable, la voix des enfants qu'on abandonne, des mères qu'on délivre, des femmes qu'on opère, des malades brûlés de fièvre, des fous dans leur cabanon, des condamnés dans leur cellule et des vieillards à l'agonie!

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