CHAPITRE PREMIER
C'est en 1900, au printemps, que je vins demeurer rue de la Santé.
Lorsque j'annonçai à mon vieil ami J.-K. Huysmans, alors à Ligugé, mon changement de domicile, il m'écrivit, pour m'en féliciter :
« C'est une des rares rues délicieuses qui soient à Paris... Je l'ai bien des fois arpentée et il est une petite porte cintrée, au vert mort, avec un petit guichet de fer1, que j'ai toujours rêvé d'avoir. Cette porte sise près de la grande, chez les Augustines, m'évoque tout l'admirable chapitre des Misérables. Je vous assure que cette rue est vraiment suggestive; elle sent bon la province et elle vous sera, pendant les Saturnales de l'Exposition, un havre. Et puis les couvents voisins de chez soi ont du bon : ils épurent l'air des alentours. Ils sont des filtres pasteurisés qui garantissent des microbes, l'âme. Et Dieu sait l'invasion que ça va être quand s'ouvrira la grande foire. »
Huysmans avait raison. Lorsque les communautés religieuses seront toutes dispersées, je sais trop bien ce qui viendra s'établir à leur place : des ateliers, des fabriques, des usines. Déjà maintes cheminées, d'une hauteur démesurée, déroulent à ma vue, comme un deuil, le gros crêpe de leurs fumées flottantes. Les cloches se sont tues, et je suis réveillé à présent par le sinistre ululement de la sirène qui appelle les ouvriers au travail, comme le maître siffle ses chiens. Les bruits de l'industrie ne percent pas seulement les murs, ils les ébranlent. Adieu, silence! il faudra bientôt courir après toi...
J'avais loué un petit pavillon en arrière d'une des maisons à six étages qui, du côté droit, bordent la rue. Entre ces maisons et le pavillon que j'occupe, quelques jardins sont resserrés. Chaque pavillon a le sien et chaque jardin a son arbre. Un arbre à Paris, c'est déjà du luxe. Le vernis du Japon que je possède à bail doit éveiller la jalousie des locataires d'en