CHAPITRE CINQUIÈME
Phonsine m'en a voulu? Oh! sans doute, tout simplement de ne pas l'avoir emmenée. Mais elle n'en conviendra jamais. Elle préfère alléguer les prétendus dangers que j'ai courus. Pendant six mois, elle m'a répété : « Exposer sa santé, sa vie même... en partant à l'aventure, vêtu et chaussé légèrement comme tu l'étais..., je vous demande un peu si c'est raisonnable? Je ne te laisserai plus aller seul, sous prétexte de Congrès, dans ces pays du Nord! » C'était ma retraite de Russie! Voilà pourquoi je n'ai pas assisté, l'année suivante, au Congrès de Saint-Imier. C'est dommage. Combien je regrette de n'y avoir point vu Bakounine! Il venait d'être exclu de l'Internationale, avec James Guillaume, parla majorité fictive d'autoritaires que Karl Marx avait rassemblés à la Haye...
— Vous avez souvent blâmé les généraux de l'Empire, qui laissaient écraser l'un des leurs plutôt que de lui acquérir du crédit en facilitant sa victoire..., et dans les luttes du prolétariat contre ses oppresseurs c'est la même chose. Périssent les travailleurs plutôt qu'un principe..., lorsque ce principe émane d'un pouvoir politique rival ! Heureusement qu'à travers les jalousies et les animosités, charbon et verre pilé, l'idée finit quand même par se filtrer. Elle est sortie clarifiée de toutes ces dissensions. »
Je voudrais savoir, néanmoins, à partir de quel moment l'Internationale baissa.
« A partir du Congrès de 73, m'a répondu Colomès. Il eut lieu à la Brasserie Schiess, aux Pâquis, et la Commune y fit encore figure avec Monin, Noro, Claris, Pindy, Montels, et deux anarchistes déclarés, Perrare et Dumartheray. L'article 2 des nouveaux statuts de l'Internationale tranchait la question qu'ils avaient posée, d'accord avec un groupe de réfugiés résidant à Londres. Les uns et les autres étaient d'avis que l'Association n'admît comme adhérents que les travailleurs manuels. James Guillaume et avec lui Spichiger, du Locle, et Vinas, délégué espagnol, combattaient cette opinion en s'appuyant sur les statuts de 1866. A cette époque
déjà, on s'était demandé s'il fallait ouvrir l'Internationale aux travailleurs de la pensée et l'article 8, qui répondait affirmativement, avait été adopté à l'unanimité. Chose triste à dire, un grand nombre d'ouvriers, en 73, abondaient encore dans ce sens. Le risque de voir l'élément bourgeois se glisser dans l'Internationale était soi-disant compensé par les services que les intellectuels pouvaient rendre à la cause.
— Proposition soutenable, cher ami, observai-je insidieusement. L'armée révolutionnaire se recrute parmi tous les exploités à un titre quelconque. Libérale ou non, chaque profession a ses prolétaires. Les mains n'ont pas le monopole du travail. Le pain gagné peut l'être et l'est aussi par le cerveau. La plus simple définition du travail : peine que l'on prend pour faire quelque chose — est assez belle pour qu'on se dispense de la torturer. Ceux-là, penseurs, artistes, savants, instituteurs, qui rêvent un enseignement et une morale conformes au développement et à l'emploi des facultés de l'homme, une satisfaction plus équitable de ses besoins, une extension, au profit de tous, du domaine des recherches et des acquisitions, ceux-là aussi concourent à l'avènement d'un ordre social meilleur. »
Colomès piqué au vif a bougonné : « Je sais... je sais... Ce fut le sentiment de la majorité. L'Internationale resta ouverte à « quiconque en adoptait et en défendait les principes ». Formule élastique. Il n'est pas moins vrai que ce fut un des derniers signes de vie de l'Association, et, j'en suis convaincu, une raison de son déclin. Elle m'apparut désormais comme un beau vignoble dans lequel on avait introduit le phylloxéra. »
A quoi bon entreprendre de démontrer à mon voisin que le syndicalisme a justement substitué des plants nouveaux et sains aux ceps contaminés? Là-dessus, il est irréductible, et Albert Malavaux, l'autre soir, l'a bien vu.
Déjà, d'ailleurs, Colomès, abandonnant les idées pour les faits, poursuivait :
« En dehors des Congrès, les conférences étaient encore