‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 101 sur 175 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

s'était porté à sa rencontre et les ouvriers lui offraient un chronomètre de leur fabrication, en souvenir de son passage. Les conditions du travail, à cette époque, adoucissaient les mœurs. L'industrie sédentaire de l'horlogerie procurait du travail à de nombreux ateliers domestiques. On pouvait quitter l'atelier pour fumer une pipe, aller au-devant d'un camarade, voir même faire le lundi bleu. Le temps perdu se rattrapait à la veillée, toute la famille blottie autour de la lampe, derrière les volets des fenêtres jumelles bien closes. Parfois, le père lisait tout haut un livre instructif ou d'une généreuse imagination, posé à côté de lui et qui semblait faire partie de son outillage. Le bonheur était là. Croyezvous qu'un des horlogers qui nous pilotaient fut vertement repris par ses compagnons pour avoir assigné un délai de cinq ans à l'avènement de la justice sociale! Cinq ans! Pourquoi pas des mille et des cents..., comme dans la chanson de Jean Guêtre? Non, non, c'était demain que viendrait la Belle!... La neige étouffait ses pas, mais elle était en route et son jour allait poindre!

« L'un des plus enthousiastes et des meilleurs se nommait Adhémar Schwitzguébel. Il avait alors vingt-sept ans et travaillait dans l'atelier de son père, petit patron graveur à Sonvillier. C'était l'atelier de famille dans toute l'acception du mot, le père au milieu de ses enfants. On causait là comme on chante ailleurs. La discussion des problèmes sociaux n'empêchait pas l'ouvrage d'avancer, au contraire. Je revis plus tard Schwitzguébel marié. Elevé dans les bons principes, il restait le même, son atelier et sa maison ouverts à tous. Quand le débat s'était prolongé, il faisait préparer par sa jeune femme, pour ses contradicteurs, une soupe au fromage qu'on mangeait en commun. Un jour de l'année 1872, Kropotkine, que nul ne connaissait, entra dans l'atelier... On lui dit simplement : Assieds-toi. Il s'assit au bord d'un établi, écouta et revint s'instruire. Si l'on n'était pas aveugle, on trouverait autant de merveilleux dans la réalité que dans les légendes.

« Ah! qu'il eût fait bon vivre dans ce vallon de l'Helvétie! Hélas! il fallait se séparer. Nous décidâmes cependant de pousser par curiosité jusqu'à la Chaux-de-Fonds; mais n'ayant pu prendre la voiture publique, où la seule place disponible fut laissée à Guesde, patraque, déjà...,1 nous dûmes faire le trajet à pied. Jusqu'à Renan tout alla bien ; puis, la nuit nous surprit et la neige se mit à tomber si dru qu'elle couvrit bientôt la campagne. Une rafale acheva de nous désorienter. Nous faillîmes nous perdre... et ce ne fut qu'après trois heures de marche à tâtons que nous atteignîmes enfin « le plus grand village du monde », comme disent fièrement de la Tchaux ses habitants. On se réchauffa, et l'on se restaura dans un café que le patron transforma en dortoir, au moyen de quelques matelas sur lesquels nous nous étendîmes. Mais le sommeil ne venait pas; la conversation continua entre Guesde et Lefrançais, sur le suffrage universel..., et c'est alors, de fil en aiguille, que Malon, Guillaume, Lefrançaîs et Joukovsky, s'apercevant que Jules Guesde était un simple jacobin arriéré, un journaliste de chef-lieu, lui inculquèrent gaiement la notion du socialisme! C'était bien la peine! C'était bien la peine de dégeler le néophyte au souffle printanier de Bakounine, pour que Karl Marx vînt ensuite frapper la carafe à jamais! »

Il s'arrête. Eh! bien... et la frasque de Philémon? Après ce long détour, va-t-il enfin venir au fait? Je l'espère encore.

« Voyons, ce n'est pas uniquement ce voyage d'agrément que Mmc Colomès vous reproche... »

Il jouit de ma déception, glousse dans le tuyau de sa pipe et s'écrie : « Vous attendiez une histoire romanesque, hein? Avouez-le... Sacré bourgeois et chroniqueur français que vous êtes! De la passion, de l'amour? Mais ce que je vous raconte en est plein! Il n'y a qu'à frapper du pied pour faire jaillir une source. Mais vous aimez mieux les cascades artificielles et les torrents de théâtre, peints sur toile. De quoi

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