CHAPITRE CINQUIÈME
dant sa convalescence, à tous les inconvénients d'un traité de paix onéreux, la classe ouvrière laissait échapper le meilleur des reconstituants. L'Edit de Nantes avait poussé hors de France des fortunes et des bras; la répression versaillaise ne chassait que des bras. Le mal était plus grand.
« Lorsque Thiers, les sabres rentrés au fourreau, les mitrailleuses remisées, les pavés épongés, annonçait au pays la fin des hostilités, la France, par les routes qui mènent aux frontières et parles chemins de l'Océan qui mènent en Nouvelle- Calédonie, continuait à perdre le plus pur de son sang. On peut toujours, dans ces conditions, déclarer que l'ordre est rétabli; on ne risque pas d'être démenti en disant que le cimetière et le désert sont tranquilles.
« C'était le cas pour le cimetière et l'atelier parisiens, l'un dans l'autre, en 1871. La moisson avait fauché tout ensemble le bon grain à foison et l'exceptionnelle ivraie. »
Là-dessus d'accord; mais Colomès ne veut pas convenir qu'il exagère en évaluant à cent mille le nombre des ouvriers mitraillés, déportés ou en fuite. Est-ce de sa faute si je n'ai consulté que le général Appert, dont le fameux rapport énumère seulement les dégâts causés par les conseils de guerre grêlant sur tous les métiers?
Naturellement, il se fie plutôt, quant à lui, Colomès, à l'enquête qu'une fraction du Conseil municipal a publiée au mois d'octobre 1871, lorsque Paris était encore en état de siège. Ouverte dans les ateliers, elle y faisait, outre l'appel des condamnés, l'appel des morts, l'appel des proscrits et l'appel enfin des familles qui avaient suivi leur chef ou leur soutien, en exil. Si les chiffres cités à la tribune, en 1876, par Lockroy sont sensiblement inférieurs à ceux de l'enquête à laquelle il participa, la différence s'explique. Ne pas oublier, en effet, que vingt-deux mille personnes, jetées en prison sur une simple dénonciation, ne furent libérées qu'en 1872, après des mois de détention. En juin, les conseils de guerre avaient encore seize cents prévenus à juger.
« Quoi qu'il en soit, je dis et je répète, ajoute Colomès,
que la République vindicative de Foutriquet à la Houppe alla, dans les représailles, plus loin que n'ont été les commissions militaires de 48. »
Mon voisin a mis la main sur le document invoqué. Il me l'apporte triomphalement. C'est le premier numéro d'un journal : La Municipalité, rédacteur en chef Yves Guyot.1
Colomès ne comprend pas encore qu'on ait contesté la valeur de ces renseignements recueillis par une demi-douzaine de conseillers municipaux : Lockroy, Allain Targé, Bonvalet, Jobbé-Duval, Mottu et Charles Murât. Il ne tenait qu'aux incrédules de contrôler et de rectifier, s'il y avait lieu, les chiffres censément inexacts. Cette vérification n'ayant tenté personne, les résultats de l'investigation demeurent acquis.
« Etudiez-les, citoyen. Vous verrez combien toutes les industries furent éprouvées, principalement l'habillement et l'ameublement. La cordonnerie eut son personnel réduit de moitié; sur trente mille tailleurs, dix mille manquaient et les vides étaient à proportion aussi considérables dans la lingerie, la ganterie, la chapellerie, etc.. La couture et la mode, souverains de l'élégance, subissaient le même déchet. A Genève, à Bruxelles et à Londres, des femmes et des filles de réfugiés étaient accueillies comme une aubaine, supprimant, pour le goût, les distances. L'industrie du meuble, qui faisait vivre soixante mille ouvriers, était décimée dans les trois arrondissements où ils se concentrent. Les menuisiers en siège portaient leur main-d'œuvre et leur savoir-faire, incomparables jusque-là, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en Allemagne et en Amérique, où cette industrie n'existait pas encore, pour ainsi dire. Aussi les entourait-on d'égards et ne négligeait-on rien pour surprendre leurs secrets de fabrication. A Metz, citoyen, nos sculpteurs sur bois gagnaient deux francs l'heure, vingt sous de plus qu'à Paris, et, pendant qu'ils travaillaient, des équipes d'ouvriers allemands se
1. Numéro spécimen du 5 octobre 1871. Le Directeur-gérant était Emile Desbeaux, plus tard directeur de l'Odéon.