CHAPITRE CINQUIÈME
rassemblaient autour d'eux, comme recrues à l'exercice.
« Rien d'étonnant à ça... Nulle part, alors, on ne plaquait, on n'incrustait et l'on ne marquetait un meuble comme à Paris. C'était, avant la guerre, l'unique marché du meuble. Les proscrits déplacèrent ce marché avec eux. Les plus habiles dans leur partie, montant en grade, firent l'apprentissage de douze à quinze mille ouvriers allemands, qui, la paix signée, avaient dû retourner dans leur pays.
« Vous vous rappelez, en effet (non, vous étiez trop jeune), le mot d'ordre qui courut à cette époque : « Plus d'Allemands dans les ateliers! » Les commerçants étaient fiers d'afficher : « La maison n'emploie pas d'Allemands. » C'est le contraire aujourd'hui : les Allemands établis chez nous n'emploient pas de Français. La belle avance! Ces Allemands qui avaient peuplé le faubourg Saint-Antoine, de 1850 à 1870, en furent quittes pour aller créer ou développer l'industrie du meuble à Berlin, Cologne, Stuttgard, Hambourg, et, sous la direction de nos réfugiés, entreprirent le travail du bois plaqué, se lancèrent dans l'ébénisterie de luxe, jusque-là exclusivement française.
« Si encore nous avions été sincères... Mais non ! Devant la nécessité de faire face aux commandes, les fabricants se relâchèrent peu à peu de leurs beaux scrupules...; si bien que trois mille Allemands pour le meuble, et cinq mille autres, tailleurs ceux-là, revinrent bientôt prendre la place des déportés, des exilés et des morts. La France préférait le retour des étrangers au rappel de ses enfants et pardonnait aux vainqueurs avant d'être indulgente aux vaincus. Nous faisions attendre les premiers quelques mois et neuf ans les autres! Résultat : en 1876, l'importation du meuble, nulle avant la guerre, s'élevait à un million de francs, et l'exportation avait diminué d'autant. Et c'était la même chose dans toutes les industries. On ne trouva plus à Paris, après la Commune, de plombiers, de zingueurs ni de couvreurs. L'Angleterre était trop heureuse de donner asile à des ouvriers hors ligne, comme le fondeur Camélinat, délégué à la Monnaie,
ou comme le ciseleur Theisz délégué aux Postes. Eux et leurs camarades, en Angleterre et en Belgique, allaient affranchir l'industrie du bronze de sa sujétion. Même observation quant à la dorure sur bois, à la fabrication des instruments de chirurgie, d'optique et de précision. La Suisse et la Belgique, mais surtout l'Allemagne et l'Angleterre commencèrent à fabriquer les instruments de musique dont Paris avait le monopole. Des ouvriers imprimeurs-lithographes, divulgant nos procédésmécaniques et perfectionnant à l'étranger, un outillage arriéré, sauvèrentde la ruine les maisons qui les employèrent. D'autres proscrits apportèrent des modifications analogues dans la décoration, la mégisserie, la teinturerie, la bijouterie fausse ou vraie, les appareils télégraphiques, la sculpture sur pierre, sur bois, sur nacre et sur ivoire; enfin, la preuve que l'article de Paris fut non moins entamé, c'est le chiffre dont s'augmenta, en l'espace de cinq ans, l'importation de cet article : quatre millions de francs! Certaines maisons, au personnel réduit, en arrivaient à redouter les commandes; la clientèle mécontente ne revenait plus, prenait l'habitude de s'adresser à l'étranger. Un journal parisien ayant insinué que la Belgique souhaitait l'amnistie, dans son propre intérêt, s'attirait de La Chronique ce démenti, que j'ai copié pour vous : « Les Bruxellois n'ont eu, au conte traire, qu'à se louer du séjour, parmi eux, des réfugiés de la « Commune. Ce sont généralement d'excellents ouvriers « gagnant bien leur vie etqui ont installé à Bruxelles une foule « de petites industries pour les produits desquelles nous « étions tributaires de Paris. »
Quelle ardeur touchante! Ce n'est pas seulement la cause de la Commune et des ouvriers, ses frères, que plaide avec chaleur le vieillard; c'est la suprématie de la France dans le monde du travail, qu'il affirme. 11 croit fermement, ingénument, que l'ouvrier français d'avant la guerre était partout sans rivaux, comme les soldats d'alors jugeaient nos armes invincibles. Il s'offenserait sans doute du rapprochement, et