‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 108 sur 175 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

d'un meuble, le compagnon qui faisait son tour de France, le décorateur qui fignolait un motif...; ces gens-là, oui, pouvaient avoir un idéal... En même temps qu'ils appliquaient leurs mains, ils chantaient... ou rêvaient... et portaient dans leur rêve la même ardeur que dans leur ouvrage. Ils ignoraient la malfaçon. Ils auraient voulu saboter, comme on dit à présent, que ça leur eût été impossible. Leur conscience veillait... C'était leur contremaître... un contremaître obéi, sans qu'il eût à commander. « Quoi que tu fasses, fais de ton « mieux!» Pas d'autre loi que celle-là. L'ancien compagnonnage n'était pas exempt de défauts ; on y était égoïste, exclusif, on y faisait ribote...; mais une chose passait avant tout : Fintégrité du travail. Les compagnons travaillaient pour eux, pour l'honneur, avant de travailler pour un patron ou pour une clientèle. Tout objet qui sortait de leurs mains en sortait sanctifié par la peine qu'il leur avait donnée. Comment se seraient-ils ennuyés dans ces conditions-là? Ils réhabilitaient jusqu'à l'ivresse, car elle était récompense, tandis que l'alcoolisme est découragement. La France crève de ça : elle broute l'absinthe. La dépravation des mœurs et du goût de l'ouvrier; son empressement à mettre en pratique la théorie malfaisante du moindre effort; voilà l'œuvre du machinisme ! A quoi peut songer l'écureuil dans sa roue ? A rien, si ce n'est à s'en échapper. Le machinisme, c'est ça : une roue qui tourne, et l'ouvrier non pas à côté, mais dedans. Alors, qu'il y reste une heure de plus ou de moins, et soit payé

' cent sous ou six francs, le résultat est le même : l'abrutissement. »

Je ne me demande pas même où le vieux combattant veut en venir. Je l'admire. C'est pour l'honneur, lui aussi, qu'il se rue, le poil hérissé, la bouche ouverte, le bras haut..., tel

i enfin que nous apparaît le maréchal Ney sur la place de l'Observatoire. Pareil à celui-là, Colomès évoque le dernier carré, sans qu'il soit nécessaire de le montrer..., le dernier carré formé par une poignée d'ouvriers prêts à mourir plutôt que de poser les armes devant des forces écrasantes.

Mais je ne sais pas encore à quel point cette image esi exacte.

La plainte qui s'élève d'un monceau de cadavres, Colomès me la fait entendre seulement lorsqu'il ajoute :

« Que le prolétariat soit préservé des épreuves que nous avons traversées; il ne les supporterait plus. Je le disais hier à Phonsine : de quoi subsisteraient aujourd'hui les proscrits comme nous? Ils risqueraient fort de mourir, n'importe où, d'inquiétude et de faim, à côté de la machine à fabriquer les cottes de mailles..., les cottes de mailles ! »

Cette fois, j'ai compris. Voilà la blessure d'où leur sang coule..., voilà l'explication de leur pâleur à tous les deux. Ils ont trop vécu. Même en leurs cauchemars, jamais ils n'ont vu l'adresse de leurs doigts minutieux transférée à des rouages tissant le métal aussi facilement que la soie. Ils ne croyaient pas la chose possible; ils avaient pris en toute confiance leurs quartiers d'hiver...; et ils sont là, maintenant, en retraite, défendant pied à pied le prestige d'une infanterie ouvrière qui fit la France grande aux yeux des nations.

Pauvres Vieux de la Vieille! Comme je me reproche à présent d'avoir prononcé l'éloge, au moins inopportun, de ce qui les tue!

Je le regrettai bien davantage le lendemain.

Tandis que nous devisions, Philémon et moi, à la maison, Phonsine était frappée soudain d'hémiplégie.

Il l'a trouvée, en rentrant chez lui, impuissante à se lever du fauteuil où l'attaque l'a surprise et clouée.

Il m'en donne avis, ce matin, par ce billet que la concierge me remet :

« Quand vous aurez quelques minutes à perdre, citoyen, venez voir vos voisins affligés. Le médecin qui sort d'ici a beau m'étourdir d'espérance, j'ai bien peur de ne pas pouvoir quitter de sitôt ma pauvre femme. Une hémorragie cérébrale s'est déclarée hier, provoquant une demi-paralysie. Elle

Page 1