CHAPITRE CINQUIÈME
Favre, sans s'apercevoir que ces troupes conservées au gouvernement, lui avaient permis de recommencer les dragonnades contre les insurgés vaincus.
— Sans diminuer en rien le mérite qu'eut la Suisse ouvrière à bien nous accueillir, on peut dire qu'elle n'avait rien à craindre de nous. Nous n'étions pas un danger pour son industrie nationale, l'horlogerie. Suisses et Français pouvaient vivre côte à côte d'une occupation distincte et d'autant plus lucrative que le travail mécanique ne l'avait pas avilie. »
Quelle mouche m'a piqué et quelle sotte envie ai-je eue tout à coup de communiquer à Colomès ma démangeaison? Je m'abstiens généralement de le suivre sur un terrain où il est redoutable... Je n'ai pas l'excuse d'une provocation directe et véhémente...; il y a, au contraire, dans sa voix, aujourd'hui, plus de tristesse que d'amertume; et me voilà, néanmoins, lui amenant son dada pour qu'il l'enfourche. Si j'avais su!...
« Hélas! dis-je, mon ami, le progrès est une loi tellement souveraine, que les inventions dont vous méconnaissez les bienfaits ont eu souvent pour auteurs les ouvriers euxmêmes, préoccupés de supprimer ou de rendre moins pénible tout effort où le jeu ne vaut pas la chandelle. Le capital a beau s'approprier leur découverte, l'exploiter et même la retourner contre eux, ils n'hésiteront jamais, heureusement, à doter l'industrie d'un procédé nouveau destiné à remplacer cent mille bras. Ils iront de l'avant, poussés par cet instinct tout-puissant qu'a bien observé Pascal, quand il considère la suite des hommes, au cours des siècles, comme un même homme qui apprend continuellement. Le renouvellement de l'outillage est une conséquence inéluctable du progrès. Le temps de la petite industrie est passé. L'homme a démontré une fois pour toutes sa supériorité sur la machine en la créant et en la faisant travailler pour lui. De quelque prodige qu'elle soit capable, elle sera toujours sa subordonnée. Il existe sans elle, et elle ne serait encore que matière brute
sans lui. C'est elle, qui, mercenaire à son tour, accomplira l'ingrate reproduction, à des millions d'exemplaires, d'un modèle déterminé; elle qui substituera son inlassable activité à l'épuisement des forces humaines. Lors même qu'elle a l'air de commander, elle obéit : elle obéit au doigt et à l'œil d'un conducteur qui peut être un enfant. La tyrannie du travail mécanique est un faux-semblant : il n'y a d'asservissement qu'à l'intelligence. Et la machine s'en aperçoit bien quand elle se révolte, agrippe son dompteur et le broie. Qu'a-t-elle fait? Elle a changé de maître et voilà tout.
— Il n'en est pas moins vrai que son emploi (outre qu'il occasionne le chômage, engendre la spécialisation et développe les besoins artificiels) a enrichi jusqu'ici tout le monde, excepté l'ouvrier.
— Oui, jusqu'ici. Mais de ce qu'une transformation complète des moyens de production ne profite pas encore pleinement aux travailleurs, on aurait tort de conclure qu'elle est stérile. Le jour approche, où les avantages réalisés par les perfectionnements de l'industrie se traduiront par la réduction des heures de travail, l'augmentation des salaires, et de nouveaux contrats collectifs entre les associations patronales et ouvrières..., en attendant mieux. »
Le regard de Colonies étincelle... Attention! Il va charger.
Il charge :
« En attendant mieux..., voulez-vous que je vous dise, moi? Nous ne sommes plus au temps de Chose... Bouche d'or... aidez-moi donc... le pouale aux trois couleurs... Lamartine! Ce n'est pas la France qui s'ennuie, c'est la France ouvrière seulement. Et pourquoi elle s'ennuie? Oh! bien simple...; en grande partie parce que le machinisme est facteur de démoralisation. L'ouvrier, ne s'intéressant plus à ce qu'il fait, prend son travail en horreur. Vous croyez qu'une tache monotone, ingrate, lui permet de penser plus haut, d'avoir un idéal enfin. C'est tout le contraire. Le tailleur qui confectionnait un vêtement, le cordonnier qui fabriquait une paire de souliers, l'ébéniste qui ajustait les pièces