‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 113 sur 175 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

toutes les ressources de son esprit. Il fait la cuisine, le ménage lave et essuie la vaisselle, en nommant les objets à mesure qu'il les manie, comme on enseigne une langue étrangère par la méthode directe, ou comme on défriche un petit enfant.

Il a également entrepris la rééducation motrice de l'hémiplégique. En même temps qu'il lui apprend à marcher et à se servir de son bras, il lui répète les mots plusieurs fois de suite. Quand il cesse de les répéter, les mots voltigent encore sur les lèvres et dans ses yeux. Je les attrape sans les entendre, et peut-être Phonsine les attrape-t-elle aussi; mais elle ne les retient pas. Colomès a une idée fixe. Il attribue la paralysie de sa femme à la révolution qu'elle a éprouvée en apprenant un jour leur condamnation à un chômage perpétuel par la fabrication mécanique de la cotte de mailles, qui leur avait toujours, jusque-là, procuré de l'ouvrage. Et alors, voici ce que Philémon a imaginé pour rendre à Baucis la santé avec la confiance. Il a obtenu, à titre gracieux, du travail de la maison qui leur en confiait naguère, et il emmaille des anneaux, sur son établi qu'il a poussé devant Phonsine. Il lui donne ainsi, croit-il, une illusion bienfaisante.

Il va plus loin : il fortifie cette illusion en disant tout haut, gaiement :

« J'en étais bien sûr! Cette mauvaise plaisanterie ne pouvait pas durer. Qu'on me la montre, non, mais qu'on nous la montre, hein! cette machine qui aura la souplesse des doigts et la précision de la pince !... Ne te fais pas de bile, va, il y a encore de beaux jours pour la cotte de mailles fabriquée à la main ! Il y en a tellement en perspective, des beaux jours, que je t'engage à te rétablir promptement, si tu veux que nous suffisions aux commandes. Ah! Ah! leur machine à retirer le pain de la bouche... ferraille à vendre! Les saligauds n'ont pas encore la peau de l'ouvrier... des bons ouvriers comme nous, ma Phonsine!

— Oh! pototo... pototiti... » fait-elle, plaquant invariablement ces pauvres accords sous le chant d'allégresse feinte.

Je m'y suis laissé prendre. Il m'a dit tristement :

« Pensez-vous! De la frime!... »

Et il ajoute, dans le désordre de son cœur : — Ce qui me tourmente, si elle guérit, c'est une rechute possible, quand je serai obligé de lui dire la vérité. »

En attendant, ce n'est pas encore assez de travailler pour rire, je l'entends travailler en chantant. Il veut, sans doute, exciter l'émulation de la malade ou bien lui réapprendre en musique des mots qui, parlés, ne sont plus contagieux. Il espère un miracle de cette tentative; mais elle est vaine. Phonsine l'écoute avec plaisir sans toutefois recouvrer la faculté de fredonner ses airs favoris, ni de savourer des paroles dont pourtant elle était friande, comme de sucre. Tout leur répertoire y passe! Mais qui sait? Peut-être a-t-il mal choisi. Il essaie tour à tour les ariettes, les romances et les chants robustes, ainsi que les clefs d'un riche trousseau. Aucune n'ouvre la cellule secrète du langage articulé. Il ne se décourage pas et recommence, s'attarde à des mots qui me paraissent, à moi, insignifiants, mais qui empruntent à des circonstances que j'ignore, une vertu magique.

Philémon en est pour ses frais et chante dans le désert.

Un matin..., ah! je m'en souviendrai toujours..., un matin, je travaillais derrière mon rideau, lorsqu'un refrain de Phonsine frappa mes oreilles, et quel refrain! celui qui narguait Colomès, lorsqu'il y avait brouille passagère dans le ménage :

Je suis Royal-Tambour

J'aime ma Pomponnettc!...

De quelle voix courroucée mon voisin tonnait alors contre cette évocation de l'ancien régime, et comme il avait tôt fait de le foudroyer avec les accents de Pierre Dupont ou de Pottier! Il semblait que jamais rien ne pût le contraindre à épouser l'absurde prédilection de Baucis... Et c'est pourtant bien lui, ce matin, que le Roy ai-Tambour racole!

J'écarte mon rideau, je regarde... et je vois Philémon,

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