CHAPITRE SIXIÈME
devant le fauteuil de l'hémiplégique, chantant la Pomponnette, chantant la Pompadour... du Royal-Tambour... !
Quand il a fini, il s'accoude à la croisée, se penche sur Vif-Argent, comme pour changer son eau...; mais il n'en fait rien et ce n'est, dans le petit tube de verre où boit leur ami pierrot, qu'une goutte de plus!
L'hémiplégie de Phonsine est arrivée à ce que les médecins appellent la période d'état. Exercée à la marche et aux mouvements compatibles avec ses habitudes, Mme Colomès les a reprises une à une . Elle se peigne et s'habille seule , aide son mari à faire le lit, à mettre la table, à essuyer la vaisselle. Redevenue d'une propreté minutieuse, elle pourchasse, de son bras valide, la poussière sur les meubles et dessous. Elle mange sans embarras de la main gauche et ne se sert de la droite, toujours contractée, que pour y loger son pain, qu'elle prend par petits morceaux. Elle a bon appétit. Elle peut sortir au bras de son mari. Sa démarche est celle d'un convalescent qui tâte le sol pour y affermir ses pas. La contracture du membre inférieur étant modérée, elle ne fauche point, comme beaucoup d'hémiplégiques. Bref, son infirmité est relative et le vieux ménage s'y résignerait, comme à tout déficit que la vieillesse amène, si seulement Phonsine recouvrait la parole. Mais, de ce côté, l'amélioration est nulle. Colomès vit avec une muette. Que ne l'est-elle complètement! Car Vif-Argent, avec son cuicui, et elle, avec ses pololili, font le même bruit dénué de signification. Mieux vaudrait le silence absolu qui convient aux ruines.
Ce n'est point l'avis de mon voisin. Il préférerait, ayant le choix, Phonsine privée de mouvement plutôt que Phonsine sans parole. Il lui disait souvent : « Tais-toi donc, bavarde! » Et il s'aperçoit que ce bavardage intempestif était le tic tac de leur existence, et qu'elle est arrêtée depuis
qu'il a cessé de l'entendre. C'est debout devant lui, dans sa gaine, une grande horloge qui marque l'heure encore, mais ne la sonne plus.
Les remarques et les questions qu'échangeaient les deux époux. Colomès se les fait à lui-même. Le jargon sous lequel les médecins déguisent généralement leur impuissance à guérir, l'aide, comme eux. à traduire ses observations. Il me les communique avec cette complaisance que mettent les novices et les autodidactes à étaler leurs récentes acquisitions.
« Ce sont ses jeux de physionomie qui me. répondent de sa compréhension. Elle exécute tout ce que je lui commande et ne prend pas, parmi les objets que je lui désigne, l'un pour l'autre. Mais elle ne se rappelle leur nom que si je l'articule. Donc pas de surdité verbale. Pas de cécité verbale non plus : elle peut lire l'imprimé : quand je lui place le journal sous les yeux, sa figure, pendant un moment, exprime l'intelligence. Je doute néanmoins qu'elle saisisse le sens des mots, et voici pourquoi... Si je l'interroge sur ce qu'elle vient de lire, elle a l'air de faire un effort pour s'en souvenir, relit la phrase, me regarde et bredouille, de telle sorte qu'on ne peut pas considérer l'expérience comme concluante. J'ai renoncé aux lectures que je lui faisais moi-même. Elle m'écoute d'abord avec un plaisir évident...: mais c'est ma voix qu'elle écoute... un murmure. Elle n'écrivait que fort rarement. Je l'exerce, pour l'occuper, à tracer son nom de la main gauche... et elle y parvient, à condition de le copier, comme un dessin quelconque. Mais dès qu'il s'agit de le prononcer, même en l'épelant..., va te faire fiche! Son attention se lasse vite, et alors j'y perds ma peine. Elle, si facile à vivre, ne montre plus que de la mauvaise humeur. C'est asseï naturel, somme toute. Chaque fois qu'elle veut l'aire une réponse sensée, elle est trahie par l'expression. On s'irriterait à moins. Enfin, tout reste mystérieux, dans cette san maladie... Albert Mala\ aux, à qui j'en expliquais les phénomènes, la dernière fois qu'il est venu nous voir, m'a dit dans