‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 123 sur 175 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

raie, dérogeant à ses habitudes, réclamait directement ellemême. Or, il suffisait d'une condamnation de droit commun pour qu'on refusât l'autorisation sollicitée. Jules Favre attendait trop de cette formalité pour en souhaiter l'abrogation; mais, cette fois encore, son espérance fut trompée, car les prétendus bandits que sa circulaire dénonçait au monde entier, produisirent des certificats de probité qui confondaient leur accusateur.

« On n'en fit pas moins sentir aux réfugiés qu'ils n'étaient que tolérés, en leur délivrant des permis de séjour renouvelables tous les six mois.

« Un seul homme, le citoyen Eytel, avocat de talent, nous témoigna ouvertement sa sympathie. C'est grâce à lui que Lausanne n'osa pas suivre l'exemple de Bâle et nous expulser, sans autre forme de procès. Mais nous n'en eûmes pas les coudées plus franches pour ça. A cette époque, la police du Canton était toute-puissante et la rigueur de ses règlements diminuait sensiblement les avantages fondamentaux du régime. Dans cette exemplaire Constitution vaudoise perçait toujours l'esprit du Pape de Genève, qui avait fait de la dénonciation mutuelle une vertu civique et religieuse. Tout travail était interdit pendant les offices des dimanches et jours fériés. Défense même, à ce moment, de balayer le pas de sa porte ou de puiser de l'eau aux fontaines publiques! Liberté de se réunir et d'écrire; liberté du commerce; seulement.... l'autorisation de la police était nécessaire pour la mise en vente ou la distribution des imprimés, y compris chansons et images, et tout libraire louant des livres était tenu d'en soumettre le catalogue à l'autorité. Prohibé, le colportage des marchandises; mais exigible de l'ouvrier, à toute réquisition, la production d'un livret en règle.

«J'en passe et des meilleures, comme l'interdiction pour les particuliers d'acheter leur bois de chauffage après cinq heures du soir, en été, et trois heures, en hiver. Il va sans dire enfin que les cafés et débits de vins devaient rester fermés tant qu'on célébrait les offices. Mais ces établissements avaient

tous des issues dérobées, aussi bien connues de la clientèle que des bleus ou agents de police.

« Mais quelle ville nous eût été plus hospitalière? Croiriezvous qu'à Aigle, en 73, un de nos amis fut arrêté parce qu'il fumait une cigarette dans la rue? Il n'était permis d'y fumer que la pipe, et la pipe à couvercle, encore! Avouez qu'un pays qui supporte ces contraintes, n'a pas un bien vif besoin de liberté.

« Quoi qu'il en soit, la réglementation encore en vigueur à Lausanne, quand nous y arrivâmes, ne fut abrogée qu'en 1881 et je me suis laissé dire que des réfugiés comme Clémence1, dont la femme était modiste, contribuèrent, par leur attitude, à cet adoucissement. On ne nous en sut aucun gré. Nous fûmes en butte, à la Rasude, à l'hostilité de nos collègues indigènes, qui nous reprochaient de venir manger leur pain et s'épanchaient sur les murs en inscriptions grossières. Ils oubliaient que, pour une poignée de pauvres diables travaillant provisoirement à Lausanne, des milliers de Suisses trouvaient en France des situations lucratives et la plus large hospitalité.

« Autresujetd'étonnementpour moi, qui regardais la Suisse comme un pays de progrès et d'initiative en toutes choses.

« C'est à Lausanne que je fus initié dans la pratique abominable du misage. Des vieillards et des orphelins réduits à la charité et tombant à la charge de leur commune d'origine, que faisait celle-ci? Si vous ne le savez pas, je vais vous le dire. Elle les plaçait par adjudication publique ou misage, chez des particuliers qui acceptaient de subvenir à leur entretien, moyennant la plus faible redevance annuelle possible. La municipalité imposait bien, par contrat, des conditions à remplir et sa tutelle, mais le contrôle n'existant que pour la forme, la question, pour les miseurs, était uniquement de faire une bonne opération en obtenant à bas prix des assistés jeunes et vieux pouvant déjà ou encore travailler. La Feuille

Page 1