CHAPITRE SEPTIÈME
Occidentale, par les directeurs de l'exploitation, Laurent et Bergeron *.
« Laurent était un bon Vaudois, bien pensant et probe ; Bergeron, ancien fouriériste, répandait un cœur d'or et croyait alors à la félicité dans le phalanstère. Mécontent des Suisses, qui n'en finissaient pas, ce fut lui qui eut l'heureuse idée de mettre à profit les aptitudes (et surtout les loisirs) des réfugiés français, pour accélérer la liquidation. Il donna carte blanche à Paul Pia pour le recrutement de son personnel, si bien qu'une douzaine de communards purent être occupés concurremment avec autant de Vaudois. C'était pour nous la vie assurée pendant un an. J'accourus.
« Ce qu'on appelait la Rasude étaitune bicoque chancelante et provisoire sur la route de Lausanne à Ouchy, bicoque centralisant les bureaux, les magasins et les dépôts de la Compagnie. Notre besogne était assez compliquée. Il s'agissait de tirer au clair les réclamations plus ou moins justifiées des expéditeurs dont les colis avaient été égarés, les marchandises détériorées, voire même consumées dans l'incendie des docks de la Villette, où l'investissement de Paris les avait bloquées.
« Que de recherches, de litiges, de dossiers à constituer, à compléter, à étudier! Mais Pia, et aussi Lefrançais, qui avait été comptable dans une grande compagnie de vidange, nous initièrent au contentieux administratif, et tout alla pour le mieux sous la meilleure des directions.
« A la Rasude, je retrouvai deux membres de la Commune, Lefrançais et Adolphe Clémence, le relieur; puis Gustave Maître, qui avait commandé le bataillon des Enfants du Père ,Duchène; Jaclard, chef de la 17e légion, qui s'était évadé du Dépôt des Chantiers2; Mauduit et Jules Montels, autres officiers ; Teulière, ex-membre de la Commission du travail; le
M. Paul Pia (1831-1897) retrouva, après l'amnistie, un] emploi [supérieur lans les chemins de fer de l'État. Il est mort, retraité, dans l'île d'Oléron. 2. Jaclard est mort à Paris en 1903.
bon gros Dessesquelle, Henry Bellenger, Emmanuel Delorme, le chansonnier, et le doux Alcide Olivier, ex-directeur de l'Enregistrement.
« Au début, ceux d'entre nous qui n'étaient pas mariés firent plaisir au brave Bergeron en réalisant tant bien que mal son utopie phalanstérienne. Mais la tentative fut de courte durée et le Bon Père n'en garda pas rancune à ses enfants prodigues. En revanche, nous parvînmes à fonder une section lausannoise de l'Internationale.
« C'est à cette occasion que Roselli-Mollet, colonel du génie sous la Commune, à qui nous demandions son adhésion, nous répondit : « Mille regrets! Je ne veux pas compromettre « mon avenir politique! » L'avenir politique de Roselli- Mollet!...
« Si Genève n'aimait guère les communards, à plus forte raison n'étaient-ils pas en odeur de sainteté dans le canton de Vaud, « boulevard des préjugés bourgeois », comme l'appelait elle-même la presse suisse avancée. Lausanne, qui est déjà naturellement une ville escarpée, augmenta encore pour nous les difficultés d'escalade en se retranchant derrière un arrêté du Conseil d'Etat conforme aux dispositions de la loi de 1867 sur les étrangers.
« Aux termes de cet arrêté, les étrangers à la Suisse ou au canton, qui veulent se fixer dans le pays ou y faire un séjour plus ou moins long, doivent se munir d'un permis d'établissement ou d'un permis de séjour délivré par le Département de Justice et Police. Cette mesure étant applicable, dans chaque canton, aux Suisses mêmes qui n'en sont point originaires, il en résulte que tout Suisse est un étranger pour ses confédérés. Ceci pour vous donner une idée des sentiments de fraternité qui animent entre eux les citoyens de cette République modèle!
« En 1872, Lanfrey, l'ambassadeur de France à Berne, se montrait plutôt homme à fortifier la tradition qu'à la rompre. Au nombre des pièces à fournir pour obtenir le permis de séjour, figurait le casier judiciaire que l'administration fédé-