‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 131 sur 175 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Granthille, courtier en vins, comme le général Crémer, qui, mis à la réforme, réconfortait les Allemands qu'il avait vaincus à Nuits, en leur plaçant nos bordeaux.

« Strasbourg était alors un relais de voyage pour les proscrits qui allaient de Londres ou de Bruxelles à Genève, et vice versa. Ils trouvaient bon accueil auprès des vieux républicains et des protestataires d'Alsace. Les premiers n'oubliaient pas que la plupart des exilés avaient été les adversaires déterminés de l'Empire, et les autres étaient d'autant plus portés à excuser la Commune, qu'ils y voyaient une patriotique protestation contre une paix humiliante et l'abandon de deux provinces. Ils se souvenaient que, seuls à l'assemblée de Bordeaux, Rochefort, Ranc, Malon et Tridon s'étaient refusés à envisager l'annexion de l'Alsace à la Prusse.

« Une caisse de secours alimentée par la vingtaine d'entre nous qui travaillaient, aidait, en outre, les camarades traversant Strasbourg à poursuivre leur voyage. Beaucoup n'allaient pas loin. Quiconque maniait adroitement le découpoir et le martinet, se faisait aisément embaucher soit à Bockenheim, soit à'Pforzheim, dans les ateliers où l'on s'était mis à fabriquer la bijouterie en faux et l'article de Paris... D'autres cherchaient ailleurs. Faltot, qui avait commandé le Fort de Vincennes, était employé à la construction de la nouvelle voie ferrée Saverne-Wasselone; l'ancien chef de bataillon Winant devenait entrepreneur de travaux publics à Metz; une usine importante de Thann s'attachait comme ingénieur Lalance, qui, de concert avec Avrial, avait installé au sommet de l'Arc de Triomphe l'éphémère batterie d'artillerie réduite au silence après quelques décharges, le matin du 23 mai... Enfin les Alsaciens recouvraient un des leurs, en la personne de Charles Keller, ingénieur, origii naire de Mulhouse.

— Un des plus braves cœurs que je connaisse, amplifie

Colomès, et un vrai pouale, celui-là I Membre de l'Interna-

i tionale, blessé pendant la bataille de mai, il s'était d'abord

réfugié à Berne. C'est là qu'il composa ce magnifique Chant

du Travailleur, dont James Guillaume a écrit la musique. Nancy lui doit aujourd'hui sa maison du Peuple. Encore un de ces républicains de la vieille école, qui ouvraient la main pour donner seulement1.

— Mais c'était naturellement à Strasbourg que nous étions le plus nombreux, continua Fournery. Il y avait là, venant de Neuchâtel, Bastelica, typo au Journal d'Alsace; Favy, fondeur en bronze, Grison, artiste peintre, Minet, peintre sur porcelaine, Adam, lithographe, Moreau-Montéléon, représentant de commerce, le père Légalité, serrurier, les frères Closmadeuc, dont l'un avait été receveur au premier bureau de l'Enregistrement et du Timbre...

Je m'exclame : — Sous la Commune?...

— Mais oui. Puisqu'on vous dit que tous les services désorganisés par la fuite à Versailles et réorganisés par nous, fonctionnaient à souhait. Enfin, Georges Cavalier, surnommé par Vallès Pipe-en-Bois, et célèbre pour avoir troublé la première représentation d'Henrielle Maréchal, fit halte aussi à Strasbourg. Ingénieur de mérite, chef du service des voies et promenades pendant six semaines, le pauvre garçon n'en était pas plus fier pour ça. Expulsé de Bruxelles, où il collaborait avec Vaughan à des journaux et à des pièces de théâtre, il resta peu de temps parmi nous et fut, dans la suite, correcteur à l'Express de Mulhouse, où Ledrux était typo. Il y avait encore à Mulhouse Emile Wûrth, le juge d'instruction qui assistait à l'exécution de Weysset, le 24 mai, sur le Pont-Neuf; un doreur, Goltz, et un artiste lyrique, Emile Digard, expulsé de Genève. Il le fut également de Mulhouse, d'ailleurs, comme les autres, sauf Cavalier, qui obtint un sauf-conduit pour aller mourir à Paris, tué, disait-il, par son sobriquet.

— Le petit bossu de la Commune, l'acariâtre Vésinier, n'a pas succombé au sien : Racine de buis... ; mais il est tout de

1. Il a publié chez Lemerre, sous pseudonyme de Jacques |Turbin, deux volumes de poésies : Du fer (1897). ,1 l'Oreille (1899). Il est mort à Nancy en 1913.

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