CHAPITRE SEPTIÈME
même vrai qu'une ressemblance naturelle confère le moins enviable des titres à ce brevet de popularité qu'est la tête de pipe.
— J'ai gardé un bien bon souvenir de Strasbourg, dit Fournery. Ce fut autrefois une ville libre. Elle eut son autonomie. C'est encore dans l'air. Les villes sont grasses ou maigres, avenantes ou revêches, comme les gens. Strasbourg est une cité plantureuse, saine et cordiale. Et le front élevé que lui fait son Munster! Il rayonne d'intelligence.
— C'est l'œuvre des hommes, ce n'est pas l'ouvrage des machines! interrompt Colomès.
— Non. Que d'heures j'ai passées à flâner au bord du Rhin, à Kiel, ou bien par les rues aux noms jolis de la Mésange, de l'Arc-en-Ciel, de la Nuée bleue, des Dentelles!... Ah ! la Petite France, les Ponts Couverts, les quais silencieux, les anciennes demeures à pignons, à tourelles et à lanternes en saillie ; le quartier des tanneurs avec ses maisons à pans de bois, leurs encorbellements, leurs séchoirs, leurs triples greniers..., et ce qui restait aux façades, aux portes datées et surmontées de bas-reliefs, dans les cours à galeries de bois...; ce qui restait de l'activité de jadis : une enseigne sculptée, des armes parlantes, des attributs de métier, un lion, un ours, un faucon, une grenouille, un dragon, des ciseaux de tailleur, une salamandre, une rose!... »
Brave Fournery! Comme on oubliait, en l'écoutant, sa crasse ineffaçable! Comme la mésange chantait dans le buisson de sa bouche, et quelle rose parfumée s'épanouissait aux pincettes de ses doigts!
Il se tourne vers Colomès et dit encore :
— Et puis, tu sais mon admiration pour les romans d'Erckmann-Chatrian. Je les dévorais, en 65, à leur apparition en livraisons illustrées par Riou et Théophile Schuler, le bon Schuler, de Strasbourg, comme Brion, qui interpréta si heureusement les Misérables, que je ne peux plus séparer le texte des images. C'est Erckmann-Chatrian qui m'ont fait aimer l'Alsace...; et tel est leur immortel attrait qu'ils la
feront aimer encore, de confiance, à leurs futurs lecteurs. On ne chante plus, comme après la guerre :
Vous avez pu germaniser la plaine,..
« Dommage ! On pourrait compléter ainsi ce refrain fameux : «... Mais les Contes populaires et les Romans alsa- « ciens, vous ne les germaniserez jamais! » C'est comme les médaillons qui suspendaient, dans le temps, au cou des femmes, le portrait, dans toute sa jeunesse, d'un être chéri... et perdu! Les livres d'Erckmann-Chatrian nous conservent la figure d'une Alsace que nous n'avons pas connue, dont nous ne parlons plus..., mais qui n'en est pas moins le bijou de famille par excellence ! »
Je l'eusse embrassé, rien que pour l'amour d'Erckmann, qui a décoré de peintures toujours fraîches l'émail des vieux cadrans!
Mais Fournery tourne court.
— Malheureusement, l'endroit où l'on se trouve le mieux est toujours celui qu'il faut quitter. Nous étions bien tranquilles ; nous ne faisions de mal à personne, lorsque la lourde patte prussienne s'abattit sur nous. Au mois de mars 1876, Avrial, Jourde1, Langevin, Boucharrat, Sincholle, Légalité... et votre serviteur, reçurent, un beau matin, l'ordre de déménager dans le plus bref délai. Inexplicable décision, qui demeura inexpliquée. Le commissaire de police, faute de raisons plausibles, n'invoquait-il pas contre Sincholle le fait d'avoir, un soir, au café, dessiné à la craie, sur une ardoise, la colonne Vendôme, afin de montrer comment on s'y était pris pour la renverser! En vain, les victimes demandèrent les motifs réels de l'arrêté d'expulsion; en vain, quarante notables commerçants signèrent une pétition sollicitant tout au moins un sursis en faveur d'honnêtes gens qui avaient mérité l'estime générale. Peines inutiles. « Tu la troublas,
1 .lourde est mort à Nice en 1893 et Avrial à Pécamp, en 1904.