CHAPITRE SEPTIÈME
« disait cette bête cruelle... » Il fallut liquider... à des conditions avantageuses seulement pour les Allemands, nos successeurs. Ils s'enrichirent de nos dépouilles... ce qui éclaircit un peu le mystère. Cherche à qui le crime profite... Bref, Gros-Jean comme devant, avec juste de quoi payer son voyage et vivre pendant un mois , chacun tira de son côté. Langevin et Jourde passèrent l'un en Angleterre et l'autre en Belgique ; Thouvenot nous avaitdéjàquittéspourallertenir un commerce de chaussures à Forbach; Sincholle put se terrer à Strasbourg, où il donna des leçons et prépara des jeunes gens à l'Ecole Polytechnique; Avrial porta à Genève, où il comptait beaucoup d'amis, l'accablement d'un homme qui sent que la chance vient de tourner à jamais contre lui. Quant à moi, j'arrivai à Berne pour y apprendre la mort de Bakounine et pour assister à ses obsèques, le 3 juillet. Il était venu, quinze jours auparavant, réclamer les soins de son ami le docteur Adolphe Vogt, un des frères de Karl. Mais le grand agitateur était condamné à mort, cette fois, pour tout de bon. Il avait soixante-deux ans. Malade et las, il vivait depuis deux ans, apaisé, à Lugano. Il avait fini sa tâche d'élément. Il tombait, comme le vent, après avoir soufflé en tempête et tout fauché, tout renversé, tout déraciné sur son passage. Herzen disait bien : une avalanche! De la clinique où il était mort, son corps fut transporté à l'hôpital de l'Ile, puis, de là, au cimetière, jusqu'où j'accompagnai son convoi. Elisée Beclus, James Guillaume, Paul Brousse, et un ouvrier de Berne, parlèrent sur sa tombe. Mais c'est après la cérémonie que fut rendu le plus bel hommage à Bakounine. Un autre écrivain russe l'a appelé un printemps perpétuel. Il pouvait en être un, si sa dépouille exhortait à la concorde, à l'oubli des dissentiments personnels, à l'union des travailleurs des Deux-Mondes, en vue de leur émancipation. Ce fut le vœu des assistants, qui représentaient cinq nations et différentes fractions du parti socialiste. Hélas! serments d'héritiers! Autant en emportait l'impétueux Bakounine! On ne donna même pas suite au projet d'ouvrir une souscription à
cinq centimes, chiffre maximum, dans le but de placer sur sa tombe une pierre portant simplement son nom et les dates de sa naissance et de sa mort.
— Chose superflue, en effet, dis-je. Le nom de Bakountne est gravé en vous et le printemps perpétuel est hostile, par définition, aux lourdes pierres sous lesquelles rien ne peut refleurir.
— C'est encore bien vrai, fait Colonies.
— A partir de ce moment-là, reprit Fournery, je mangeai de la vache enragée, en veux-tu, en voilà! La proscription en Suisse s'était partout renouvelée. Elle jouait aux quatre coins. J'allai de-ci, delà... Je fus homme de peine; je tirai le soufflet de la forge, chez un serrurier qui fabriquait des lits de fer et des voitures d'enfants..., et je peignais et bronzais ces lits et ces voitures, pour me reposer. Je me rappelle un jour de l'an, à Bienne, où je mangeai sur mon pain des marrons glacés que m'avait donnés un camarade, commis chez un confiseur. Une autre fois, à Neuchâtel, un liquoriste me chargea de lui cueillir des baies de genévrier, dans la montagne. Mais il aurait fallu les cueillir dans le courant de septembre; nous étions en octobre; la moitié de ma récolte fut perdue et le liquoriste me retint deux francs sur les cinq qu'il m'avait promis.
« Je tournai encore la roue chez un imprimeur, à raison de trente centimes l'heure. Je posais chaque soir les volets et les enlevais chaque matin, par-dessus le marché. Enfin, à Fleurier, dans le Val de Travers, je tins les livres d'un petit commissionnaire en marchandises qui ne me donnait que le logement, la nourriture et le blanchissage. Bientôt, d'ailleurs, m'ayant jugé bon à toutes sauces, il me fit courir dans la neige à travers les montagnes, chez les repasseurs, guillocheurs, graveurs et polisseurs, auprès desquels je remplissais l'office de pommeau, nom qu'on donne dans l'horlogerie, aux petits messagers.
« Neuchâtel, où je revins ensuite ne me gâta pas davantage. On n'y entendait plus, à la Grande Brasserie, Courbet chanter
au piano, accompagné par Alexis Berchtoldt, qui avait suivi en exil son neveu Léon, après s'être compromis avec lui à l'Ecole Militaire, en secondant Razoua... (Léon Berchtold surveillait des travaux de chemin de fer, à Morat.) Le 31 décembre 1877, le peintre d'Ornans mourut à la Tour-de- Peilz. Son père vint recueillir sa succession et coucha tout habillé sur ce qu'il trouva d'or au logis. Aujourd'hui, la tombe de Courbet est, m'a-t-on dit, abandonnée... Il a pourtant laissé de la famille, une sœur...1
« Quant à Elysée Reclus, mis en liberté en 1872, à la requête des Sociétés de Géographie d'Europe, après avoir été promené pendant neuf mois, de prison en prison, il s'était d'abord retiré à Lugano, dans une antique villa délabrée, au flanc de la montagne de San Salvatore. Il y avait pour voisin Arthur Arnould, qui vivait de soleil et d'eau fraîche, dans ce pays admirable, en écrivant son Histoire de la Commune. Mais en 1874, Reclus perdait sa seconde femme en couches, et c était, disait-il, sa jeunesse qui s'enfuyait avec le cher compagnon qu'elle avait eu..., si cher qu'il continuait à signer sa correspondance intime de leurs deux prénoms accolés : Elysée-Fanny... Veuf, il allait avec ses deux filles s'installer à Vevey... Plus tard, il établit sa résidence à Clarens, sur les bords du lac, où il acheva de payer, par quinze ans d'un labeur glorieux, sa dette de reconnaissance envers l'Europe, représentée par les savants qui avaient intercédé pour lui.
« Il eut successivement pour secrétaires ou collaborateurs, quatre communards : Guérin, Emile Rigolot, Lefrançais et André Slom, outre Charles Perron, notre ami genevois, cartographe2, et Léon MetschnikofT.
«J'aurais aimé à voir souvent Reclus, qui fut une des plus parfaites boussoles que l'homme libre ait jamais eues ; mais on avait toujours peur de le déranger. « Il travaille comme
1. Depuis que cette sœur est morte (1915) le cimetière d'Ornans a reçu la dépouille de l'artiste.
2. Mort en 1909, conservateur au dépôt des cartes, à la Bibliothèque de Genève.
une couseuse, » disait Courbet. Et c'était vrai. Mais la tour où celui-là s'enfermait était percée de portes et de fenêtres, et quand il y apparaissait la main tendue, le regard chaud, le cœur bondissant vers vous, on se sentait plus courageux et meilleur. Il exprimait autre chose que la joie de vivre : la dignité. Son idéal de justice et de bonté, ce qu'il appelait son héros intérieur, n'était pas casanier , se répandait et environnait sa personne d'une atmosphère salubre. On faisait une cure d'altitude morale auprès de lui.
« Son frère, Elie, condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée, pour avoir protégé la Bibliothèque nationale, se réfugia d'abord à Zurich, avec sa femme et ses fils. « Le communard et la pétroleuse, écrivait-ilà ses amis, ont échoué dans une pension de demoiselles ! » Il était de la même trempe qu'Elysée, avec moins de rayonnement. Je ne l'ai connu, en exil, ni à Zurich, ni à Londres.
— Regrettez-le, dis-je, car vous n'auriez pas moins vénéré cet autre héros moderne, cet homme de grand savoir, dont la devise, à laquelle il demeura fidèle : « Surtout, garde-toi bien de réussir ! » bafouait le sens pratique de ses contemporains et de leur descendance l.
— Je rencontrais encore avec profit Georges Renard, exsecrétaire de Rossel. Brillant élève de l'Ecole normale, il avait commencé, dès son arrivée en Suisse, par obtenir au concours la place de maître au collège de Vevey. Il fut nommé ensuite professeur de littérature à la Faculté des lettres de Lausanne. Il y passa vingt-cinq ans. Etant donnée l'importance de l'élément cosmopolite dans une Université comme celle-là, on peut admettre que les élèves de Renard ont propagé dans le monde entier ses leçons2.
— Ainsi Hugo a eu raison de dire que l'idée française
1. Élie et Elisée Reclus, morts à Bruxelles, le premier en 1904, l'autre en 1905.
2. Un roman qu'il a publié en 1893, Un exilé, est, par endroits et relati vement à la proscription, d'une douce résonance.
contient une quantité d'humanité telle, que partout où elle pénètre, elle produit le progrès.
— C'est assez juste, fait Colomès.
Je sens toutefois qu'il se retient d'applaudir, parce qu'il n'aime pas Hugo.
« Je fus sauvé par Gaffiot, raconte ensuite Fournery. Il possédait une oseraie à Saint-Biaise, près de Neuchâtel, et assez souvent il m'emmenait avec lui au marché de la Chauxde-Fonds, où, deux fois par semaine, il allait vendre sa vannerie. J'eus ainsi l'occasion d'apprendre que Dargère contribuait, comme entrepreneur, à l'embellissement de la Chauxde-Fonds, qui avait encore, à cette époque, l'aspect, sinon la population d'un village, car on y comptait déjà plus de vingt mille habitants. « Pourquoi ne serais-je pas peintre en bâtiment? » me dis-je. Aidé d'un manuel Roret, j'entrai en apprentissage. Un camarade fit le reste. Ce camarade était Pierre Jeallot, dit Le Tapin, parce qu'il avait été tambour aux zouaves. Agé de trente-neuf ans au moment de la Commune, il avait rempli, à la manutention du quai de Billy, les fonctions de directeur delà boulangerie1. C'était le véritable gamin de Paris, gai, courageux, serviable, et débrouillard comme pas un. Il ne haïssait que les agents de police, qui lui avaient cassé un bras..., mais l'autre travaillait pour deux. Jeallot me conduisit chez Dargère... et c'est ainsi que les murs de la gare, du Temple indépendant, de l'Hôtel des Postes et de l'église nationale restaurée, furent léchés parle pinceau du citoyen ici présent!
« Les deux années que j'ai passées à la Chaux-de-Fonds sont les meilleures de l'exil, et je comprends que Pindy ne soit pas rentré en France, même après l'amnistie. Nous formions i là un noyau d'excellents compagnons, avec Léonard Laui rent, entrepreneur de ciment, Rougeot, Parisien aussi, secrétaire de Latappy à la marine et fabricant de rouge pour polir ! l'or et l'argent; Baudrand, tapissier, Cœurderoy, voyageur