CHAPITRE SEPTIÈME
Je ne réponds pas. Depuis longtemps déjà, il est évident que Phonsine n'écoute plus. Mais Colomès n'a point cessé, lui, de suivre son idée, qui est de provoquer l'hémiplégique à répéter le mot qu'elle n'a dit qu'une fois : Encore!
Il demande : « N'est-ce pas que tu seras heureuse de l'entendre encore?... d'entendre encore des histoires de ce temps-là? »
Hélas! il n'obtient qu'un vague signe de tête. Le bon Fournery s'est épuisé, pendant une heure, à souffler sur le feu, sans qu'une étincelle donne à penser qu'il est couvert plutôt qu'éteint.
« J'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu... », murmure, en s'en allant avec moi, l'homme aux trente-six métiers, le doux proscrit qui faillit être expulsé d'Europe pour avoir alarmé les Habsbourg, les Saxe-Cobourg, les Hohenzollern et autres maisons régnantes, sans parler de quelques républiques à l'avenant...
L'être exquis ! Quelle noix toujours fraîche il y a dans cette enveloppe de brou !...
Et c'est moi, aujourd'hui, qui suis sur la sellette. Je dois raconter l'une des visites que j'ai faites à mon ami Pindy, membre de la Commune, gouverneur de l'Hôtel de Ville, et incendiaire.
Il est, à l'heure où j'écris, le dernier des membres du gouvernement insurrectionnel vivant à l'étranger.
Le désir que j'avais de le connaître s'alliait à une curiosité depuis longtemps excitée par... Lamartine! Je n'ai jamais oublié quelques pages où celui-ci relate une excursion à la Chaux-de-Fonds, dans la première moitié du xixe siècle.
Parti seul et à pied, sac au dos, de Neuchâtel, il avait gravi les rampes du Jura et, du dernier plateau, aride, aperçu le groupe de maisons grises, aux toits aigus, qui composait, à
cette époque, la Chaux-de-Fonds. Le village n'avait qu'une rue et qu'une auberge. Le poète s'y restaura frugalement et se fit indiquer par l'hôtesse le logis de la personne qu'il venait voir. C'était un horloger-laboureur. Il le trouva dans son chalet, au milieu de sa famille. Tandis que les enfants, après avoir dételé deux de ces bœufs superbes, « que le joug n'humilie jamais », déchargeaient un char de fourrage embaumé, le père, sérieux et doux, travaillait à son établi, entre une femme qui allaitait, en chantonnant, un nouveau-né, et une jeune fille qui limait les anneaux d'une chaîne de montre. Ce tableau recevait la lumière d'une fenêtre basse et large, aux carreaux de verre sertis de plomb, et, bien que l'on fût au mois de juin, l'âtre répandait la chaleur et la gaieté d'un grand feu de bois résineux. Adorable vision des mœurs patriarcales d'autrefois et d'un atelier d'horlogerie à mille mètres d'altitude!
Lamartine avait raison d'ajouter que ce spectacle faisait penser aux premiers temps du vieux monde.
Ah ! buvez-moi ce lait, père Colomès :
« L'abrutissante division du travail, qui mécanise l'homme pour enrichir la Société et fait de l'ouvrier humain une machine à un seul usage, n'était pas encore inventée. L'artisan, le pasteur et le laboureur étaient confondus dans un même homme. »
Cette gorgée encore, vieil ami :
Là, et dans quelques autres chalets du haut Jura, Lamartine disait avoir appris « à apprécier ce mélange heureux d'une profession pastorale d'été et d'une profession mécanique d'hiver, qui donne l'aisance et l'occupation à toutes les saisons ».
En allant à la Chaux-de-Fonds, je n'espérais point, naturellement, y retrouver rien de tout cela. Sans doute, la cité parvenue, loin de renier son humble origine, mettait encore, en 1875, une sorte de coquetterie à ne vouloir être que le plus grand village du monde, comme une fille nubile qui s'obstine à porter des robes courtes. Il fallut que le chiffre
de la population doublât et qu'elle devînt un centre de fabrication renommé, pour qu'elle se reconnût enfin majeure et prît le nom de ville.
Pindy avait assisté à cette croissance. Il se souvenait du temps où des maisons modestes appelaient encore sur leurs toits en pente, couverts de tuiles, les premières et les dernières neiges. Le boulevard Léopold-Robert n'était bâti que d'un côté seulement, et les magasins à l'instar de Paris, que ferment à présent des devantures métalliques, n'avaient point remplacé les honnêtes rez-de-chaussée où donnaient accès un perron et une petite porte basse.
La première fois que je vis Pindy, en 1906, je le reconnus. C'était bien ainsi que mon imagination me le représentait, petit, râblé, vigoureux, soigneux de sa personne et narguant la vieillesse comme il avait nargué l'Empire, les dangers, l'adversité, la mort. ïl lui eût suffi de teindre en roux sa barbe et ses cheveux décolorés, pour faire apparaître à mes yeux l'ouvrier menuisier âgé de vingt-sept ans, que sa ville natale envoyait à Paris en 1867, comme d'un feu de veuve part une étincelle.
Le groupe révolutionnaire de Brest ne comptait alors, en effet, que cinq adhérents. Pindy en était un, et qui s'effaçait devant son ami d'enfance et son initiateur, Constant Ledoré. Arrivé à Paris, le premier soin de Pindy avait été de se faire inscrire au bureau de la rue des Gravilliers et d'apporter aux adversaires de l'Empire son intelligence déliée, son activité, ses dons d'organisateur. C'était lui qui, payant de son métier comme de sa personne, avait meublé du strict nécessaire le pauvre logement de la Corderie où la classe ouvrière tint ses Etats, jusqu'à ce que lui succédât, en mars 71, le Comité central de la Garde nationale, générateur de la Commune.
Délégué de l'Internationale en 68 et en 69, aux Congrès de Bruxelles et de Bâle, avec Varlin, Murât, Tolain, Combault, etc., il avait aussi collaboré à la rédaction des Statuts de la Chambre fédérale des Sociétés ouvrières. Bref, c'était parmi les militants l'un des plus jeunes et des plus résolus.
Cœur dévoué, bras ferme, aimable tournure et belle humeur, il avait tout pour faire aimer la cause qu'il servait. On était toujours sûr de le trouver sur la brèche pour agir, sur la branche pour chanter. Il nasillait même un peu en chantant, comme un Breton qui aurait avalé son biniou.
Je n'ai pas à suivre le colonel Pindy à l'Hôtel de Ville, où le 3e arrondissement voulut qu'il siégeât. Il n'en sortit avec Landrin, le 24 mai, qu'après avoir donné aux flammes une proie. Il n'avait pris personne en traître. A ceux qui l'investissaient des fonctions de gouverneur, il avait déclaré qu'il ne les acceptait qu'à la condition de les prendre au sérieux. Il tint parole. Le lui a-t-on assez reproché et avec quelle indignation! Ce colonel pour rire a mal rempli son rôle en ne faisant pas rire jusqu'au bout. Il a mêlé les genres. Ce n'est pas de jeu.
Etrange contradiction ! Rostopchine
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant
• passe pour un héros. Pourquoi Pindy, conformant sa conduite à cet illustre modèle, est-il couvert d'opprobre?
Traité en « ennemi de l'intérieur », l'insurgé se défend en conséquence. La guerre n'a pas de lois, elle n'a que des nécessités. Quand le droit des gens n'est plus respecté, quel droit à la préservation les archives et les monuments pourraientils invoquer? Mais c'est le propre des gens que le sang répandu laisse indifférents, de gémir sur les décombres. Cœurs de pierre et cerveaux de papier, ils ont l'air de se regretter eux-mêmes.
Quoi qu'il en soit, Pindy, caché pendant dix mois dans une chambre de la rue Saint-Maur, où le faisait vivre une petite entreprise de bijouterie, fut, un jour, dénoncé par son associé et dut, en avril 72, partir précipitamment. Quelques amis se cotisèrent pour lui procurer l'argent de son voyage et le recommander à un chef de train dont ils étaient sûrs. Beaucoup d'employés de chemins de fer, sans convictions