CHAPITRE SEPTIÈME
politiques, mais à qui la sauvagerie de la répression avait rendu les insurgés sympathiques, facilitèrent ainsi leur fuite.
Débarqué à Mulhouse avec dix francs dans sa poche, Pindy ne s'attarda pas en Alsace et fila sur la Suisse. Au café du Nord, quartier général de la proscription à Genève, nul, d'abord, ne le reconnut. On le prit même pour un mouchard. Mais plus physionomiste ou mieux inspiré, en sa qualité d'apôtre d'une religion nouvelle, le fusionien Babick accueillit son ancien collègue à bras ouverts et fit provisoirement à Pindy, rasé, une barbe de la sienne. Le pauvre ne peut donner que ce qu'il a.
A Lausanne ensuite, où il passa six mois, Pindy exerça son métier de menuisier quand il trouvait de l'ouvrage et se livra, faute de mieux, à l'ingrat courtage des brochures de propagande socialiste. Mais sa jeune femme l'avait rejoint, un enfant leur était né ; il devait avant tout leur assurer une existence moins précaire. James Guillaume conseilla à Pindy d'aller chercher des ressources au Locle, autre centre important de l'industrie horlogère. Un nouvel apprentissage était indispensable. Mais Pindy, apte à tous les travaux manuels, ne s'embarrassait pas pour si peu. Il eût certainement fait, à la longue, un excellent guillocheur; il lui fallut moins de temps, à la Coopérative dont les femmes étaient exclues, pour les suppléer dans une autre branche de l'horlogerie, le polissage. En outre, il fondait les déchets d'or et d'argent et portait les lingots au contrôle. Il fondit également l'argenterie de famille de Cafiero l, et s'initia ainsi au métier qu'il exerce encore aujourd'hui. De 1874 à 1876, Pindy fut secrétaire correspondant du Bureau fédéral de l'Internationale. Cependant, sa famille s'était encore augmentée. Il n'y avait d'invariable que le budget du ménage, et l'on ne met pas des rallonges au pain aussi aisément qu'on en met à la table.
1. Carlo Cafiero (1846-1892), qui appartenait à une riche famille bour- . geoise, donna toute sa fortune, assez considérable, à la cause révolutioni naire italienne.
En 1874, Pindy suivit l'atelier coopératif à la Chaux-de- Fonds. Il y était depuis deux ans, lorsqu'il eut connaissance de l'ouverture d'un concours officiel pour l'emploi d'essayeurpoinçonneur des matières d'or et d'argent soumises au contrôle de l'Etat. Ce qu'il ne savait pas, il l'apprit, à ses moments perdus, presque à tâtons, dans les livres qu'il put trouver; bref, il obtint, au concours, le n° 1 sur sept concurrents.
La Suisse, humiliée, montra mauvaise grâce. Les deux autres essayeurs de la Chaux-de-Fonds menacèrent de démissionner si on leur adjoignait un Français, et quel Français? Un communard ! et quel communard? un condamné à mort! Pindy n'insista pas, trop heureux qu'une maison de la Chauxde-Fonds lui offrît une place d'essayeur-juré du commerce. Cette place, l'amnistie ne la lui fit pas quitter : il l'occupe depuis 1875. C'est le Vieux de la Vieille que sa conquête a gardé. D'autres, comme Gaffiot à Neuchâtel, allèrent même jusqu'à la naturalisation.
Par une belle journée du mois d'août, donc, j'ai surpris Pindy entre le fourneau et les scrupuleuses balances qui se partagent son attention. Il n'a rien oublié. Il parle du passé à ses enfants et à ses amis, en homme qui lui a fait subir la même opération qu'aux matières proposées à son analyse et à sa vérification. Il a eu le temps de peser les charges relevées contre lui, et dont la plus lourde est l'incendie de l'Hôtel de Ville.
Il ne regrette rien... et l'œil à la petite porte ouverte au bas de son fourneau, le visage éclairé par la lueur du brasier, s'il a parfois la vision fugitive d'un hôtel de ville en flammes, réduit aux proportions des édifices enchâssés dans le manche d'un porte-plume..., cette vision ne trouble pas le sommeil du juste l.
Il a raison. La mort de Varlin..., la mort de la pensée et peut-être du génie qui habitaient tant de cervelles fracas-
1. Pindy est mort à la Chaux-de-Fonds (Suisse), le 24 juin 1917.
sées..., voilà d'autres catastrophes que la destruction d'un hôtel de ville. Et la preuve, c'est qu'on l'a reconstruit, tandis que la perte d'un Varlin est irréparable.
Belle flamme éteinte, à quelle conjonction d'un homme et d'une femme te rallumeras-tu ?
J'ai dit cela sincèrement, le regard tourné vers l'image du crucifié, aux mains dont les clous furent rivés par des balles...
Colomès alors s'est levé, m'a attiré sur sa poitrine, et, sans mot dire, m'a embrassé.
Par-dessus son épaule, j'observais Phonsine. Elle ne semblait pas avoir compris cette effusion et se montrait plutôt impatiente de reprendre la partie de dames interrompue.
Car ils jouaient aux dames à mon arrivée.
Colomès, en se retournant, a vu le geste de sa femme, interprété le rauque pololili dont elle l'accompagne...; et cette indifférence, ce détachement du culte domestique, ont sur le pauvre homme un pouvoir de révélation qui n'appartint jamais à des signes moins trompeurs d'une déchéance profonde.
Il n'en pleure pas, non..., mais le cœur y est, comme on dit.