‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 139 sur 175 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Cinquante personnes la conduisirent au four crématoire du Père-Lachaise. Les femmes s'étaient, pour la plupart, entassées dans un omnibus funéraire. Louise y monta la première, se rencogna au fond et ne desserra pas les lèvres pendant tout le trajet. C'était une personne grande et sèche, d'une quarantaine d'années; elle avait quelques-uns des traits de sa mère, le nez, la bouche, le menton, et aussi sa constitution anguleuse. Mais le front et les yeux de Phonsine, sa fille ne les avait pas, et cette ressemblance inachevée faisait songer à quelque longue tige décapitée de sa fleur.

Après la cérémonie, quand j'allai la saluer, il me sembla qu'elle me regardait de travers, comme un mauvais conseiller de ses parents.

Colomès avait suivi le convoi nu-tête. Derrière lui, combien étions-nous? Trente à peine. C'était bien ainsi. J'ai en aversion les nombreux cortèges. On y parle de tout excepté du défunt. C'est le rendez-vous de gens qui saisissent l'occasion de se rencontrer, une promenade pareille aux promenades militaires : la cantine est en tête au lieu d'être à la queue; aussi la troupe doit-elle allonger le pas.

Les obsèques de Phonsine eurent le caractère qui convient. Les proscrits de Genève évoquaient sa bonté simple, agissante, et ceux qui l'avaient connue autre part déploraient son absence où ils s'étaient exilés. Jamais corbillard de riche n'eut une traîne plus somptueuse que ce convoi de dernière classe. On voit toujours peu de monde aux obsèques du pauvre. C'est comme une descente de croix : elle fait le vide. Tant mieux. Les meilleurs restent. C'est surtout au pied de la croix que la semence germe.

Au cimetière, après que Colomès, accompagné de Fournery, eût vu sortir de la fournaise ce qui restait de Phonsine, une jatte de cendres, l'assistance se sépara.

« Notre pauvre ami a beaucoup de peine, meditFournery, dont le paletot emprunté bâillait sur le chandail troué ; il va se trouver bien seul. Vous êtes son voisin, ne l'abandonnez pas. J'irai moi-même le réconforter le plus souvent possible.

« J'eusse voulu commencer par le ramener à la maison; mais il avait quitté le cimetière avec sa fille, qui retournait à Poitiers dans la soirée. »

Avant de me coucher, vers onze heures, je donnai un coup d'œil à la maison d'en face. Il n'y brillait plus qu'une lumière dans la chambre de Colomès. Je vis un moment son ombre aller et venir sur l'écran des rideaux. Il se dirigea enfin vers le lit; mais au lieu de s'y étendre, il s'assit au bord, dans le fauteuil de chevet...

Ah! çà..., que cherchait-il, au creux de l'oreiller?

Une empreinte effacée?...

La lanterne magique s'éteignit.

Phonsine disparue, le jour baissa rapidement pour Colomès.

Non pas que sa santé s'altérât. Il conservait, à soixantequinze ans, bon pied, bon œil, et des facultés intactes, pas même affaiblies. Mais qu'allait-il devenir, privé de la petite pension viagère qui assurait, hier encore, l'existence du ménage? Il n'était plus d'un âge à se procurer, par le travail, des ressources, et je le connaissais trop pour supposer qu'il en demanderait à son gendre. Alors? Je n'osais l'interroger, sachant combien il était susceptible sur ce chapitre. Je me contentais de l'observer à la dérobée.

Sauf qu'il ne chantait plus, rien, dans son ordinaire, n'indiquait le passage de la vie conjugale au veuvage. Chaque matin, la fenêtre ouverte, il balayait, brossait et rangeait, comme si Phonsine eût pu encore le voir. Puis, il descendait aux provisions. Mais c'était plutôt par habitude que par nécessité qu'il prenait le filet. Ce qu'il y mettait, deux œufs, une salade, du fromage, un peu de charcuterie, eût tenu dans sa main.

Il consacrait une demi-heure, avant déjeuner, à la lecture

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