‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 144 sur 175 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

cuisiniers, Lacord et Helmer; voyageurs de commerce, Emmanuel Jeannin, Courgeon...

« Dangers fabriquait des porte-monnaie, Suet des parapluies, Tracol des articles de pêche, Bruyat, des balances et le père Massé des sommiers compensateurs, pour les conjoints d'un poids inégal! Enfin, le père Ostyn, Gouhier, Mortier, Chastel, et d'autres, de passage, travaillaient dans la fabrique de caractères en bois que les frères Charles et Victor Bonnet avaient fondée rue Gutenberg.

« Si demain ma plume cessait de me nourrir, disait ce farte ceur de Cluseret, j'irais trouver Bonnet et je lui demande- « rais une place à côté d'Ostyn. »

Tous ces noms obscurs, poussiéreux, retrouvés dans les fouilles, je les écrivais sous la dictée de mon voisin, et je remplis aujourd'hui la promesse que je lui ai faite de les imprimer... comme si cela suffisait pour qu'on les retînt! Il les enflammait derrière moi, ainsi que des allumettes prêtes à s'éteindre; puis, il lisait par-dessus mon épaule et rectifiait l'orthographe que je mettais mal. Il entendait que pas un seul grain du rosaire ne fût défiguré. Il semblait n'avoir survécu que pour me confier ce vénérable dépôt. Grâce à moi, les derniers seraient donc, une fois, les premiers!

Peut-être au fond — cette idée me vient à présent — n'aije été pour lui que l'instrument d'une revanche. Je rachetais les erreurs et le parti pris d'une race détestée. Les miens, en effet, valets d'histoire, ne portèrent jamais, et par exception, au tableau d'honneur, que les abdicataires, les ouvriers qui ont déposé l'outil pour faire travailler les autres ou devenir capitaines, fonctionnaires, représentants et conseillers du peuple appointés. S'il me croyait disposé réellement à retourner l'échelle, à mettre en bas ce qui est toujours en haut, et réciproquement, comment mon vieil ami n'eût-il pas profité de l'aubaine!

Il en profitait et, naturellement, il était exclusif à son tour. Sur le reste de la proscription, il tarissait vite. C'était le fretin, composé de tous les réfugiés qui n'exerçaient pas un

métier manuel, par exemple : Fesneau et Bertrand, négociants l'un en vins et l'autre en charbons; Clermont et Fouet, notables parfumeurs; Sébastien Chartier, boucher; Perrier, marchand de nouveautés; Villeton, Welti et Morel-Pineau, qui tenaient ou faisaient tenir par leurs femmes, des magasins de parfumerie, de couture ou de modes.

Méritaient à peine une mention, les architectes comme Decron, Berchtold, Faltot ; les entrepreneurs Bertault, Dubois et Chevillotte..., tous pleins de bonnes intentions, cependant, pour ceux de leurs compatriotes qu'ils pouvaient occuper. Bertault, ancien colonel de la 9e légion, érigeait le monument Brunswick. Il avait marié sa fille à un proscrit espagnol, membre de la Commune de Carthagène, Antonio de la Calle. C'était chez Chevillotte, condamné pour ses intelligences avec la Commune, alors qu'il commandait la garde nationale de Puteaux; c'était chez lui, à Genève, que Lefrançais avait trouvé un emploi à son retour de Lausanne et avant d'entrer comme économe et professeur d'histoire et de géographie, à la pension Thudicum, où deux réfugiés, Louis Bochard, excommissaire de police1, et Edouard de Merlieux2, ex-secrétaire général aux Finances, enseignaient déjà, celui-là le dessin et l'autre les mathématiques.

Combien de fois Colonies ne s'est-il pas montré surpris, sinon scandalisé, des questions que je lui posais touchant l'élément de la proscription constitué non seulement par les professions libérales, mais aussi par cette ribambelle de déclassés d'autant plus à plaindre que le fait d'être propres à tout les rendait bons à rien. Il m'eût presque reproché d'égarer ma curiosité sur des inutiles comme Victor Delaunay,

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