‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 143 sur 175 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Floquet, d'autres, dont j'ai oublié les noms, firent de beaux discours, plaidèrent les circonstances atténuantes et nous plaignirent... Mais seul, le vieux Raspail eut le courage de proposer l'amnistie pleine et entière. Elle fut repoussée à une énorme majorité. Les motions d'amnistie partielle n'eurent pas plus de succès à la Chambre qu'au Sénat, où Victor Hugo prit la parole en faveur de l'amnistie générale et n'obtint pas même les honneurs d'un débat...

— Avouez, dis-je, que le vieux pouale avait quelquefois du bon.

— Oh! une attitude lui tenait lieu de convictions. Quant au gouvernement, par l'organe des honorables rapporteurs qui s'appelaient Leblond, à la Chambre, et Paris au Sénat, il représenta tous les exclus de l'amnistie, sauf un petit nombre, comme les malfaiteurs de profession, des scélérats. Et allez donc ! La France n'avait plus l'Empire, mais elle en avait toujours le personnel et les traditions, avecMac-Mahon, maréchal-président, accointé de Dufaure,deMarcère, Ricard, Decazes... et autres Fourichons...

« Il nous fallut encore attendre sous l'orme pendant trois ans. Dans cet intervalle, la République faillit être étouffée au berceau par ses perfides nourriciers, hommes d'épée, de robe et d'église, qui s'étaient assis dessus. Il y eut le 16 mai 77 et la tentative de restauration subséquente; il y eut des élections qui fortifièrent contre Mac-Mahon le parti républicain; il y eut une nouvelle Chambre. Elle ne daigna pas s'occuper de nous. L'Exposition de 1878 nous passa devant le nez. Mais Thiers non plus n'en jouit pas, et il ne vit pas davantage, avant de mourir, cette amnistie dont il s'était déclaré partisan... quand ça ne l'engageait à rien. Vous devez savoir, en effet, qu'il a écrit, dans son Histoire du Consulat et de r Empire : « C'est une affreuse invention de la discorde que « l'exil; elle rend l'exilé malheureux, elle dénature son cœur, « elle le met^ l'aumône de l'étranger, elle promène au loin « l'affligeant spectacle du pays. De toutes les traces d'une « révolution, c'est celle qu'il faut effacer la première. »

« Parfaitement exact, à cela près... que nous n'étions pas à l'aumône de l'étranger. Nous échangions avec lui des services, et il n'y perdait rien. A Genève, tous ceux d'entre nous qui avaient un métier en vivaient : tailleurs, comme d'Agincourt père, Andignoux, Ots, Martineau; cordonniers, comme Ledroit, Portalier, Charles Rouchy,1 Raymons, Gaillard, Guillemin, Michon, Dupoizat, Couturier, Leprêtre, Lafont, Chamarié, Copréaux, Guétat, Longueville, Etienne Faure, Hetzel, Vola; serruriers, comme Légalité, Tacussel, Porroche, Chataing ; ébénistes ou menuisiers comme Redourtier et Lanthoine, de Marseille, Dissart, de Saint-Etienne, Tony Graillât, de Lyon, Corneras, Chaffaut, Flamion, Warcher; peintres en bâtiment, comme Martelet, Alphonse Bazile, un vieillard, et le père Saignes, flanqué de ses concitoyens lyonnais Pochon, Tissot, Aréthus, Verdier, Benoît Velay, canuts ou tisseurs devenus manœuvres ou commis, faute de mieux.

« Nigault, Lauprêtre et Leblanc, du Creusot; Perrare, Schettel et Léonard Fournier, de Lyon, Dodille, étaient mécaniciens. Horlogers ou bijoutiers : Petite, Mathey, Joseph Amiel, Barbou, Guéry, Rebeyrolles, de Limoges, et Supplicy, du Creusot; chaudronniers-ferblantiers : Guittat, Gentil, Bonne vial, Lelièvre ; potier, le brave père Lion, proscrit de 51 et de la Nièvre, comme son ami Gambon; typographes, Léopold Douce, Piéron, Joseph Roche; monteurs en bronze, Kufïner et Chalain ; imprimeur, Adolphe Delattre, blessé le 22 mai, sur les barricades; tapissiers, Baudrand, Jules Favreaux et l'un des frères Thomachot (l'autre était menuisier) ; opticien, Poirier; graveur, Pitois; maçon, Pillard, de Marseille ; armurier, Chômât ; tourneurs, Destouches et Colonna ; gazier, Dumartheray ; charpentiers, Létang et Joseph Béroud; tailleurs de pierre, Lafuit, Minot, Parisis, Jean Bosson ;

1. La femme de celui-ci, Victorine B..., bien innocente de l'incendie delà Cour des Comptes, pour lequel elle fut condamnée à mort, a publié, en 1909, à Lausanne, les Souvenirs d'une morte vivante» Elle est morte, réellement, en 1921.

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