‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 172 sur 175 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

l'étranger, ont une poste restante aménagée de cette façon. Mais, ici, la correspondance était dehors... quelques fleurs, une photographie, un ruban..., le culte des morts réduit à sa plus simple manifestation.

Nous cherchâmes la case de Phonsine; nous la découvrîmes un peu haut. Il avait fallu se servir de l'échelle double et roulante, pour suspendre à la plaque incrustée le petit bouquet d'immortelles qui s'y balançait... Message par lequel Philémon s'était annoncé à Baucis.

Comme nous revenions vers le Crématoire, j'aperçus le gendre qui fumait une cigarette, seul, sur les marches.

Je m'approchai de lui.

« Je présume que les clefs du logement vous ont été remises, dis-je. Comme je n'aurai plus sans doute l'avantage de vous rencontrer, il me reste à compléter les renseignements que je vous ai brièvement donnés. M. Colomès ne laisse, dans le quartier, aucune dette..., aucune. Vous trouverez dans son armoire à glace l'argent du terme. La concierge réclame Vif-Argent..., oui, le moineau... Enfin, votre beau-père m'a légué le portrait de Varlin... un portrait qui est accroché dans la salle à manger. J'ajouterai que j'ai un acquéreur pour les livres et les photographies étrangères à la famille, dont vous voudrez vous défaire. »

L'héritier parut sensible à cette ouverture. Elle rompit la glace. Il mesura toutefois ses remerciements à mon offre, car il affecta de croire que les frais des obsèques étaient supportés par une Société, un groupe politique, une Fraternelle quelconque, dont l'anonymat dispensait de gratitude.

Je ne le détrompai pas.

« Si, pourtant, il y a quelque chose à payer...

— Non, vous ne devez rien. »

Un bon procédé en vaut un autre.

« Vous pourrez faire prendre dès ce soir le portrait de ce M. Colin, dit l'horloger, la bouche détendue comme un ressort. Quant au reste, nous verrons; j'ai besoin de consulter ma femme.

On venait nous avertir que le feu n'avait plus rien à consumer. Nous retournâmes tous les trois dans la salle d'attente. Les vantaux de la double porte furent tirés, le tablier se releva, le chariot reprit et ramena, sur un lit incandescent, une forme humaine effacée. On discernait encore le sqiïelette, une jambe et demie, le bassin, les côtes, la ligne des bras..., tel un dessin au crayon, dont la gomme n'a laissé subsister que les contours et quelques détails. Puis, contours et détails s'évanouirent eux-mêmes; tout se confondit en poussière mêlée de braises qu'un garçon d'amphithéâtre enlevait d'une main, tandis que la pelle, dans son autre main, rassemblait sans hâte les cendres.

Ma gorge se contracta... Le gendre avait disparu... Je cherchais la sortie, lorsque, derrière moi, Fournery, mû par l'habitude et l'émotion, balbutia inconsciemment :

« Au revoir, vieux... porie-toi bien! »

Il dit cela entre ses dents, mais distinctement, le vieux pouacre..., et c'est encore de toutes les oraisons funèbres que j'ai entendues, celle qui retentira le plus longtemps dans ma mémoire.

Nous n'avions plus qu'à nous retirer; mais dehors, au grand air, avant de redescendre dans Paris, nous tournâmes nos regards, une dernière fois, vers la sombre usine où le bon ouvrier qu'avait été Colomès, s'était fait porter pour prendre congé de nous.

Par la cheminée du Crématoire, il finissait de s'en aller en fumée, dans l'espace et dans la lumière, ressusciter à la vie universelle.

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