CHAPITRE DIXIÈME
Comme il ne s'était écoulé que six mois depuis la mort de Baucis, les mêmes personnes qui avaient assisté à ses obsèques, assistaient aux obsèques de Philémon, sauf Malavaux le Dominicain, qui déclinait tous les jours, me dit son fils Albert.
« Ah! on bat le rappel! fit Gerberoy. Colomès est le troisième qui s'en va depuis six semaines... A qui le tour! Peutêtre à moi... »
Mais il n'en pensait pas un mot. Il avait à peine soixantedix ans, et l'homme de cet âge qui enterre un camarade presque octogénaire, aime à nourrir l'illusion qu'il a encore du temps devant lui.
Cependant, c'étaient bien là les derniers soupirs de la Commune et de l'exil. Pour tous approchait l'hiver, tueur de vieilles gens. Bientôt, pensais-je, ils se compteront. Je parle de ceux qui se souviennent et n'ont point changé...; de ceux dont un refrain encore exprime l'angoisse de partir : Nous n'irons plus au Mur!... Les autres..., même vivants, est-ce qu'ils existent? Est-ce qu'ils ne sont pas déjà ensevelis dans leur indifférence ou leur apostasie? Il faut se regretter pour laisser des regrets.
Le Père-La-Chaise... La pensée d'être conduit là et non pas dans le premier cimetière venu, devait sourire à Colomès. Là, l'insurrection traquée, aux abois, avait expiré, massacrée... Les murs de la rue des Rosiers, de la Roquette et de la rue Haxo, où deux généraux et une poignée d'otages s'étaient adossés pour mourir, ces Murs pâlissent, oui, pâlissent auprès de celui du Père-La-Chaise, abondamment taché de rouge par la suprême hécatombe! Il en a mérité d'être appelé Le Mur tout court. Il n'y a plus que lui. Il dépasse les autres de dix épaisseurs de cadavres. Tous les anciens qui, maintenant, vont là-haut se faire incinérer, sont des traînards qui rejoignent... Mais la phalange au bivouac est déjà serrée dans un champ si étroit, qu'il n'y a plus de place pour les nouveaux venus. D'où la nécessité pour eux de monter au bûcher, afin de ne laisser qu'une pincée de cendres!
Trois personnes seulement, le gendre, Fournery et moi,
furent autorisées à pénétrer dans l'arrière-salle, haute et nue, au centre de laquelle le coffre au feu s'élevait, arche qui prend des passagers et les transporte, sans jamais cependant lever l'ancre.
Je revis, l'ayant déjà vu, le lourd chariot de fonte, glissant sur des rails, recevoir le cercueil et l'introduire dans la fournaise, où tout de suite enveloppé de flammes, il éclata. Le tablier retomba, les portes se refermèrent sur la chambre ardente.
Tandis qu'elle dévorait sa proie, nous rentrâmes dans l'hémicycle. Gerberoy y discourait, pour faire passer le temps. Que disait-il? Les mêmes mots, dans un autre ordre, que j'avais entendus au banquet du 18 mars, et combien de fois auparavant!
Je ne l'écoutai pas. Quelqu'un l'écoutait-il? C'était de la musique et de la déclamation : un intermède. Pour se stimuler, il s'adressait au cénotaphe de parade, en enflant la voix. A la péroraison, il lui échappa de dire : « Va retrouver nos frères, les combattants de la Commode!... Nous te suivons!... » Aucun de ses auditeurs n'y prit garde.
Après lui, Charpin prononça une brève allocution, sèche, tranchante, où revenaient les mots discipline..., action concertée..., force... droit... organisation... Ils tombaient, comme d'un découpoir, des lèvres minces du vieux blanquiste. Quand il fut au bout de son ouvrage, j'allai serrer la main... à Fournery qui, sollicité, s'excusait, trop sincèrement affligé pour enfiler des phrases.
« Nous parlerons de lui et de Phonsine entre nous. N'estce pas que ça vaut mieux?
— Ah! je crois bien! » répondis-je.
Et je lui proposai, en attendant, d'aller jusqu'au mur..., l'autre, celui du Columbarium, où Mme Colomès avait une concession. Il accepta. Nous sortîmes. Quelques pas à faire... Sous des galeries de cloître, les cases s'alignaient, par rangs superposés, et chaque incinéré avait la sienne, à son nom. C'était comme un vaste meuble à tiroirs. Certaines villes, à