CHAPITRE DEUXIÈME
l'air d'attendre des affiches ainsi qu'un mur de terrains vagues.
— Vous êtes injuste. Cet excellent démocrate, qui dissimulait, comme un goitre, le prénom de Napoléon, était conservateur et classique dans son métier, toujours pour le bonheur du genre humain. Habile cordonnier, ou plutôt artiste chaussurier, comme il s'intitulait, le père Gaillard, après avoir tenu, avec son fils, à Carouge, la Buvette de la Commune, avait ouvert un magasin, rue du Conseil-Général. Il se flattait à bon droit de ramener aux principes de l'anatomie et aux règles de l'hygiène le noble métier qui s'en était éloigné. Il voulait que la chaussure fût rationnelle, c'est-à-dire faite pour le pied, contrairement à la mode barbare qui ajuste le pied à la chaussure...
« Il commençait par envoyer ses clients se pénétrer de cette loi, au musée Rath, où sont exposées notamment les statues de Germanicus et de la Jeune Israélite dansant devant David.
« Eh! bien, leur disait-il ensuite, vous avez vu? Est-ce que, dans la nature, les doigts du pied grimpent les uns sur les autres, ou bien sont ainsi que dominos en boîte? Non pas! ils se touchent à peine: le pouce est affranchi, les articulations jouent, le sang circule. Le devoir impérieux du cordonnier est de ne pas faire violence à la nature. Respect à cette liberté-là, comme à toutes les autres! Il n'y a pas de pointures; il n'y a que des formes particulières. A mesure bien prise, semelle bien coupée. Vous avez d'ailleurs un moyen de vérification, la paume de la main étant exactement de la même largeur que la plante du pied. »
« Ainsi parlait Napoléon Gaillard, professeur de barricades et de coupe. Il m'a sculpté, dans un bloc de bois, la paire de formes dont je fais encore usage. Grâce à lui, je suis exempt de toutes les infirmités que vous contractez volontairement, ce qui n'est que bête, mais auxquelles vous condamnez vos enfants, ce qui est criminel. Car les cordonniers malfaisants, les chausse-mignonnes, les fabricants d'instruments de supplice, ne font qu'obéir à des exigences absurdes. Ils ont tort. Gaillard, lui, aimait mieux ne pas travailler que de suivre
les errements du goût. Il aurait pu s'enrichir, et il est mort en tirant le cordon, après avoir tiré l'alêne! »
Tandis que Philémon discourt, rend hommage aux qualités méconnues du frère d'armes et d'exil, je reluque, en marchant, les bouts carrés, affreusement carrés, des souliers en question.
Je crois, en vérité, que le disciple, comme il arrive souvent, renchérit sur le maître, et que celui-ci n'envisageait pas le genre humain à l'aise dans cette boîte à violon. ..pas même! dans cette espèce de petit cercueil à talon et peint en noir, dont Colomès exhibe le modèle.
La promenade avec lui n'est jamais languissante. Il la ravigote par une mimique expressive qui en est comme la ponctuation. Son corps et son esprit saisissent ensemble les occasions que je leur fournis de faire jouer tous leurs ressorts secrets. La contradiction surtout s'accompagne, chez mon voisin, d'une gesticulation bien curieuse, pour laquelle il retrouve la souplesse et la pétulance du jeune âge. L'ai-je provoqué? Il s'arrête, tombe en garde, engage un fer imaginaire, prend des contres, pare, coupe, dégage, allonge le bras, riposte et me touche enfin en pleine poitrine de son index tendu.
Il n'y a qu'un moyen de l'apaiser : accuser le coup. Je n'y manque pas, lorsque je vois les passants intrigués nous servir de témoins.
D'autres fois, moins en train ou moins excité, il réduit sa dépense, tire sa barbe, ses moustaches, relève la ceinture de son pantalon, plie les jarrets..., puis se calme soudain, dès qu'il pense m'avoir persuadé. Alors, nous repartons côte à côte, tranquillement.
Mais le plus drôle, ce sont les transformations qu'il fait subir à son béret, tour à tour galette, bonnet d'évêque, chéchia de zouave, calotte de confitures renversée, bonnet phrygien, casque à mèche... D'un revers, d'une tape, il le fauche ou le redresse, à moins que, le prenant à deux mains, il ne l'enfonce sur ses yeux, sauf à s'en dépêtrer, l'instant d'après,