‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 26 sur 175 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

En 1803, il se maria. Militarisé quand même en 1811, par décret impérial, il fut caserne, avec son bataillon, dans l'ancien bâtiment des Capucins, rue de la Paix. Il attendit jusqu'en 1812 les galons de caporal et jusqu'en 1822, ceux de sergent. (Il est vrai qu'il fut rétrogradé. J'ai de qui tenir.) Retraité en 1834, pour blessures et ancienneté de services, il fut admis en 1840 aux Invalides, où il passa les vingt et une dernières années de sa vie.

Ses campagnes? 1814 et 1815. Je présume qu'il défendit Paris contre les Alliés. Avec les sapeurs-pompiers de garde à la caserne du Mont-Blanc, le 30 mars 1814, peut-être courut-il se mêler auxlnvalides, auxouvriersetaux gardes nationaux, quelemaréchal Moncey électrisait, à la barrière de Clichy. A toutes les époques, les barricades ont attiré le Parisien. Mais si j'apprenais que mon bisaïeul n'était pas à celle-là, j'en serais consolable. L'Empereur traitait les Parisiens avec mépris ; belle occasion de le lui rendre en ne retardant pas la chute de l'Empire.

Quoi qu'il en soit, c'est en d'autres temps et en un autre lieu qu'il fut blessé. Faisant une ronde au Théâtre Favart, le 28 mars 1818, il tomba du cintre sur les planches et contracta une légère infirmité qui reçut sa récompense quinze ans plus tard, sous Louis-Philippe.

De telle sorte que mon ancêtre n'a ramassé sa croix dans le sang de personne. Pas même dans le sien. Quel exemple!

O brave petit sapeur parisien, qui n'allas au feu que pour en retirer tes semblables; modeste serviteur delà propriété, au sauvetage de laquelle tu concourus tant de fois, sans espoir qu'elle t'appartînt jamais; humble héros sans tache, sois vénéré par la descendance demeurée digne de toi !

Chef de chambrée aux Invalides, Guillaume Motet mourut à quatre-vingt-deux ans, au lit d'honneur. Il avait dîné en famille et regagné son dortoir garni à l'Hôtel national du Dôme, en fredonnant sans doute le refrain du vieux sergent:

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! Le vôtre, grand-père, le vôtre 1...

JE ne voyais pas seulement le père Colomès chez moi ou chez lui; je le rencontrais souvent le matin portant, dans un filet, les provisions de la journée, sous son ample pèlerine à capuchon. Il me tendait la main, et je reconnaissais à ses poignets les manchettes rouges que j'avais vu Phonsine lui tricoter.

« Une minute, voulez-vous? »

Il allait se débarrasser de « son marché », disait-il, redescendait et vagabondait avec moi dans le quartier, pendant une heure.

Un détail de son accoutrement me causa toujours la même surprise. Mon compagnon étendait à la chaussure sa répugnance pour toute contrainte. Il n'admettait pas que l'on se comprimât les pieds plus que la tête ou que le corps. Et il prêchait d'exemple avec son béret, sa pèlerine et les extraordinaires péniches où il embarquait ses pieds. Je n'en ai jamais vu de pareilles. Colomès ne tolérait pas qu'on en arrondît les bouts, si peu que ce fût : il les faisait trancher net, si bien qu'on eût dit non pas des souliers, mais leur boîte.

Je finis par lui demander où il les achetait.

« Je les fais faire, me répondit-il, chez un cordonnier à qui j'ai confié les formes établies pour moi par le père Gaillard, également réfugié à Genève, après la Commune. Vous ne l'avez pas connu. C'est dommage.

— Pardon ! Vers la fin de sa vie, j'allais quelquefois le voir passage des Petits-Pères, où il était concierge d'un immeuble appartenant à la Ville de Paris. A près de quatre-vingts ans, le vieux brandon flambait encore!

— Une loge de concierge, voilà tout ce que la Commune avait rapporté au constructeur en chef des barricades 1 C'est à Genève, dans sa maturité, qu'il vous eût intéressé, toujours nu-tête, cheveux et nez au vent, un nez étrange, tordu...

— Un nez à crochet, planté sous un grand front qui avait

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