CHAPITRE PREMIER
me suffisait. Agé de soixante-cinq ans environ, court, replet et sanguin, il avait tant de poils sur la figure, en barbe, moustaches et sourcils, que des houppes grises, dans ses oreilles, pouvaient n'être pas indispensables. La chevelure, toute blanche, devait à son désordre de paraître non moins abondante. Il la chassa de son front, après avoir posé la brosse à reluire, puis, il s'accouda un instant sur l'appui de la croisée, pour humer le matin d'avril. Et comme sa chemise était ouverte sur la poitrine, sa longue barbe semblait descendre plus bas, augmentée de la brousse qui végétait au creux de l'estomac. Tout cela prenait l'air voluptueusement; pour n'en rien perdre, le nez, assez large déjà, enflait davantage ses ailes, et les paupières elles-mêmes battaient de joie sur des yeux rafraîchis.
Je contemplais un homme heureux; mais je dus le laisser trop voir à un ennemi des opinions préconçues, car il me jeta un regard étincelant et quitta aussitôt la fenêtre. Il la quitta, sans néanmoins la refermer, de sorte que je pus l'entendre remercier encore ce qu'on nomme la Nature ou Dieu, d'avoir fait pour l'homme tant avec si peu, tant avec si peu!
Ah! çà, me disais-je en l'écoutant bary tonner, il y a donc encore des gens qui aiment la chanson pour elle-même et qui lui font les honneurs du logis? La plupart des refrains d'aujourd'hui ne valent pas cette hospitalité, et l'on a fichtre! bien raison de les consigner à la porte. Ce vieillard appartient à une génération qui chantait en travaillant, qui chantait à table, qui chantait en s'insurgeant, qui avait un gosier sonore pour saluer toutes les circonstances de la vie. Non seulement, mon voisin est capable de conduire une chanson jusqu'au bout (je gagerais qu'il sait par cœur, ô miracle! la Marseillaise et le Chant du Départ), mais il a le courage de son innocente passion. Maintenant, on n'ose plus chanter pour soi; on se cache, on ferme les fenêtres, on baisse la voix, on a peur de la dérision qui s'attache à la romance et à ses derniers zélateurs. Il n'est pas jusqu'à certains ouvriers du bâtiment, renommés naguère pour leur ramage, qui n'en
aient perdu l'habitude. On se moquait d'eux, on feignait de les prendre pour ces pauvres diables auxquels on jette une papillote enveloppant un sou, en guise de dragée. Mais peutêtre aussi que les conditions de l'existence et les formes nouvelles du travail ont découragé les chanteurs... Raison de plus pour faire bon accueil à celui-ci, qui brave le ridicule et me berce de réminiscences...
A compter de ce jour, j'eus tous les matins mon aubade. Je m'en lassais d'autant moins que le répertoire de mon voisin était inépuisable et qu'il le variait. Pierre Dupont, Paul Henrion, Nadaud, Darcier, avaient toutefois ses préférences. De Béranger, il ne chantait rien, pas même Les Gueux. En revanche, il accentuait de toute la force d'une conviction sincère, cette déclaration prolétarienne :
Ne parlez pas de liberté :
La pauvreté, c'est l'esclavage!
que je sus plus tard être de Lachambaudie. Alors l'œil du vieux baryton flamboyait!...
Je faisais quotidiennement plus ample connaissance avec le paroissien. J'en étais arrivé presque à vivre chez lui, grâce à la disposition des trois pièces, chambre à coucher, salle à manger, cuisine, qu'il occupait et qui, toutes les trois, s'alignaient au premier, sur les jardins. Soit que les croisées restassent ouvertes, soit à la faveur des embrasses relevant les rideaux, je pouvais voir mon homme aller et venir dans son compartiment.
Mais j'aurais dû commencer par dire qu'il n'y était pas seul. Il avait à ses côtés une femme dont la haute taille et la sécheresse contrastaient avec l'honnête corpulence de son compagnon. Un peu plus jeune que lui, elle n'était pas moins diligente. Ils se partageaient les soins du ménage. Le matin, tandis qu'il cirait les chaussures, elle frottait les meubles, et tous les deux besognaient en chantant.
Car elle chantait aussi, moins fréquemment et comme en intermède. Elle prenait à coup sûr plus de plaisir à l'écouter.