CHAPITRE PREMIER
Elle avait un filet de voix un peu aigrelet, mais elle chantait juste et puisait dans ce même Caveau dont il avait la clef.
Cette harmonie n'était pas seulement un commerce des lèvres : je la sentais préétablie entre eux, je la découvrais dans les mille détails de leur existence fondue. Ils s'enlaçaient de prévenances. Il y avait de la tendresse jusqu'en leur mauvaise humeur, et lorsqu'on saura de quelle manière ils la manifestaient et la dissipaient, on verra que je n'exagère ni la profondeur, ni l'enveloppement d'une affection qui soutenait ces deux êtres, comme le lierre soutient les vieux murs.
On dirait que je raconte une histoire de l'ancien temps, du temps où l'homme et la femme, unis, faisant la traversée de la vie ensemble, avaient encore des souvenirs de voyage... Autres mœurs, maintenant. Il n'y a plus guère que des chevronnés du divorce pour fonder sur un nouveau et dernier rengagement, l'espoir d'être promus, un jour, à la dignité de Philémon et Baucis!
Philémon... c'est le nom qui me vint tout naturellement à l'esprit, pour désigner mon voisin, quand je parlais de lui. Je l'appelai désormais le père Philémon, et tout le monde, chez moi, adopta d'emblée un signalement dont nul ne se souciait de vérifier l'exactitude. A quoi bon risquer de perdre une illusion? J'aimais mieux suppléer au manque de renseignements sur le couple, par les suppositions que mon imagination forgeait.
« Quel a été, me demandais-je parfois, le lot de ces deux vieux ? Ont-ils toujours souri à la médiocrité ou bien se résignent-ils avec philosophie à un revers de fortune? »
Je penchais pour la première hypothèse. Le cadre, ou tout au moins, ce que j'en apercevais, semblait avoir vieilli avec les figures. Les meubles d'acajou, le buffet à étagère, l'armoire à glace, la commode, le lit garni d'une courtepointe où le crochet multipliait les roues, la table ronde, les deux fauteuils Voltaire recouverts de reps grenat, qui gardaient la fenêtre, la pendule en zinc, à sujet mythologique : tout
cela avait cet air de famille que les objets contractent à la longue dans notre intimité. Et cette impression était encore fortifiée par les nombreuses photographies tout uniment épinglées au mur, de chaque côté d'un corps de bibliothèque, où les livres, pour la plupart brochés et fatigués, se couchaient les uns sur les autres.
Oui, décidément, tout respirait là une simplicité ancienne et perdurable, entretenue comme la condition même du bonheur. On pouvait bouleverser l'intérieur de ces braves gens, j'étais sûr qu'on n'y trouverait ni valeurs à tirage, ni billets de loterie. L'argent avait toujours passé dans cette maison, comme un filet d'eau claire sur des cailloux, sans y laisser de vase.
Philémon et sa compagne sortaient peu et ne recevaient personne. Ils se suffisaient à eux-mêmes et ne manquaient point de distractions, bien qu'ils n'en eussent qu'une. C'était un moineau qui la leur procurait en sautillant et pépiant dans sa cage. Ils le nommaient Vif-Argent et le gâtaient à qui mieux mieux. La cage était petite et propre, à l'image du logement. Tous les matins, Baucis renouvelait l'eau de la baignoire et le mouron ou l'échaudé, suspendus aux barreaux; puis Philémon accrochait la cage à un clou, dehors, et elle y restait jusqu'au soir. Mais vingt fois dans la journée, Philémon et Baucis venaient faire des agaceries au moineau, comme pour lui rendre le divertissement qu'ils en prenaient. C'était une émulation continuelle. Souvent, après déjeuner, les deux vieux s'accoudaient sur l'appui de la croisée et clignaient de l'œil vers le prisonnier, averti ainsi qu'ils allaient faire quelque chose pour lui.
Leur en ai-je entendu émietter, sur la cage, des romances à deux voix et des airs de sortie! Au bout de quelque temps, je m'habituai à ces ritournelles démodées de vaudevilles défunts, et j'en conclus que les deux époux avaient, autrefois, beaucoup fréquenté le théâtre.
Cette concession faite, d'ailleurs, à la futilité des moineaux, Philémon rentrait dans sa barbe blanche et n'y attisait plus