‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 50 sur 175 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

de l'attendrissement dans le sourire. En leur cadre ovale ou rectangulaire, au recto et au verso d'épais cartonnages dorés sur tranche et biseautés, les portraits se succédaient par quatre, autant que possible groupés sympathiquement. De distance en distance, une carte de plus grand format tenait toute la page et semblait commander une nouvelle section prête à défiler.

C'était le reliquaire des affections et du souvenir.

L'album de Phonsine, relié en chagrin, avait perdu l'agrafe d'un de ses fermoirs.

« Dame! il a fait toute la proscription! » me dit-elle avec orgueil.

Il y paraissait. La peau était égratignée, maculée, flétrie; mais ce qu'elle recouvrait et défendait me ravit encore.

D'abord une reproduction du buste de la Liberté, sculpté par Gustave Courbet et qui surmonte une fontaine de La- Tour-de-Peilz. C'était comme l'icône au seuil de la maison1.

Ensuite, venait, accoudé sur une table, en redingote noire et pantalon clair, le visage pensif, dans un collier de barbe brune, Eugène Varlin, le jeune relieur socialiste, le héros qui prépara de son cerveau plein et de ses mains pures, l'émancipation de la classe ouvrière.

Delescluze, Vermorel, Flourens, Ferré, Rossel, Millière, Tony Moilin, Gaston Crémieux, qui ne manièrent jamais l'outil, eux, ne méritaient, aux yeux de Colomès, une place à côté de Varlin, que parce qu'ils étaient morts en beauté, en lumière, comme lui.

Puis, je ne reconnus plus personne. C'était la foule des anonymes, des dévouements obscurs, des combattants dispersés par la rafale versaillaise et tournoyant dans l'espace..., toute la famille de Colomès et de Phonsine, en un cimetière aux concessions rapprochées, avec des allées entre elles et le même entourage modeste pour chacune. Sur toutes, le vieux

1. Il y en a une reproduction à Meudon, devant la porte de la terrasse du château.

ménage mettait un nom, une date, et parfois ses regrets en guise d'immortelles.

Phonsine, cependant, baissait la voix pour me donner un détail que je n'entendais pas, saisi de respect, moi aussi, devant ces figures enfumées et comme noires encore de poudre.

Ces ouvriers, la semaine finie, pouvaient se reposer, attendre, en rabâchant éternellement, des jours meilleurs. Ils avaient célébré le dimanche en prenant le fusil. Ils avaient cru, eux aussi, eux les derniers, que leur sang répandu crierait : Succès ! Succès de leurs revendications, réalisation de leurs espérances, accomplissement de leurs vœux... Comme si une saignée avait jamais fortifié le malade sur qui on la pratique! Les fils, heureusement, sont revenus de l'erreur des pères..., mais cela empêche-t-il de vénérer les pères, dont le sang généreux abreuva les sillons?

Les mères aussi... qui furent à la peine et souvent au martyre... Quelques-unes, des ménagères que le bonnet à brides endimanchait devant l'objectif, étaient là... Avaient-elles bien compris le sens et la portée de l'insurrection? Qu'importe! leur place était là tout de même. Elles avaient suivi un père, un frère, un mari, un amant; elles les avaient suivis aveuglément, soit! Mais leur cécité, conséquence du siège, des privations, de la misère, imposait, en ce cas, le respect réclamé par l'exclamation de Colomès, un peu comique dans la forme seulement : « Chapeau bas, fils Dumas, devant ces femmes, à qui ont ressemblé les femelles de Versailles et de la terrasse de Saint-Germain, les femelles aux Camélias, — lorsqu'elles furent mortes! »

Mais quels étaient ces deux-là, debout, appuyés l'un sur l'autre, et figés dans l'attitude et l'apparat d'un couple, le jour des noces, au Lac Saint-Fargeau?

« C'est nous, peu de temps après notre arrivée à Genève, dit Phonsine. Vous ne nous auriez pas reconnus.

— Non.

— Etienne, pour s'échapper, avait fait couper sa barbe et

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