‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 90 sur 175 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

ture de ses Mémoires décousus et hargneux m'a appris qu'il aimait les ouvriers, s'entendait bien avec eux, enfin, que cet élément était le sien. Ailleurs qu'à Genève, alors, car je vous garantis qu'il n'a jamais recherché notre compagnie, au contraire! C'est dommage. On l'eût rappelé à la pudeur. Son acharnement contre Delescluze, qu'il appelait : le plus bourgeois des bourgeois..., incarnation sénile de la Commune..., cadavre ambulant..., etc., est quelque chose d'abominable! Ce qu'il ne pardonnait pas à Delescluze, c'était sa mort. Delescluze était plus grand couché que Cluseret debout. Le souvenir de ce bourgeois qui mit une chemise blanche et se rasa de frais pour aller se faire tuer, sur une barricade, obsédait l'homme qui, à la même heure, se rasait pour s'enfuir, déguisé en prêtre!

Je me suis bien gardé d'interrompre ce réquisitoire. Est-il fondé? Laisse-t-il percer malgré tout l'animosité de l'ouvrier contre le bourgeois, ou bien, entre le commandant improvisé et le militaire professionnel, quelque rancune obscure née de la concurrence? C'est possible. Ce qui me frappe et me navre surtout, c'est la durée de ces haines chroniques chez des hommes qui ont combattu sous le même drapeau. Nulle part, ni en prison, ni en exil, ni plus tard, elles ne se sont éteintes. Je les ai retrouvées partout.

Un jour que je rendais visite, dans l'indigent réduit que sa foi intacte illumine, à une autre amie de Varlin, Nathalie Le Mel, relieuse, envoyée pour sa gloire à la Nouvelle-Calédonie, elle me raconta sa première impression en arrivant là-bas, au mois de décembre 18731.

La déportation était divisée en deux camps, à la suite d'une querelle vidée sur le terrain par Henry Bauër, représentant l'élément bourgeois, et Charbonneau, menuisier, champion des ouvriers.

Quarante ans après et octogénaire, Nathalie Le Mel agitait encore ce haillon de divorce, rapporté du bagne!

1. Nathalie Le Mel est morte à l'hospice d'Ivry, en 1921, âgée de 95 ans.

Quelle chimère que la fraternité!

Mais à cette exclamation impie, quand parfois elle m'échappe, répondent les voix sincères de Colomès, de Le Mel, de tant d'autres qui ont espéré le Messie, comme eux, avant eux, et qui attendront sa venue jusqu'à la consommation des siècles!...

Il a pris ta figure, Fraternité difficile et douloureuse; et plus l'on te couronne d'épines, plus lourde est ta croix, plus trempée de vinaigre est l'éponge offerte à ta soif, plus ils demeurent convaincus, ces croyants, que tu sauveras le monde!

Ne les détrompons pas. Et puis..., s'ils disaient vrai, tout de même!...

Sur l'inévitable chapitre des mouchards, cancer des proscriptions, le père Colomès n'était pas moins loquace.

« S'il y avait des mouchards à Genève? me disait-il, un autre jour. Parbleu! Moins toutefois qu'on n'en voyait, car on en voyait naturellement partout. Les groupes, les cercles de proscrits, c'est l'organisation de la défiance. On commence par se regarder en chiens de faïence, d'un groupe à l'autre; on finit par se soupçonner entre soi. De quoi vit celui-ci? Et celui-là? Quand le ver n'est pas dans le fruit, c'est ainsi qu'on l'y met. La proscription englobait un certain nombre de déserteurs. L'un d'eux faillit nous coûter cher.

« Peu de temps après notre arrivée à Genève, le feu se déclara sur le Grand Quai et gagna le Consulat voisin, après avoir dévoré quelques vieilles maisons à pans de bois du quartier des Allemands. Un correspondant du Gaulois, qui se fit connaître plus tard comme compositeur de musique par des valses musquées, Fraises au Champagne et Cœur d'artichaut..., le sieur Jules Klein, enfin, insinua dans ce journal que nous avions allumé l'incendie. C'était grave. C'était proposer notre expulsion en masse. Heureusement, quelques

Page 1