‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 91 sur 175 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

réfugiés, l'ex-colonel Chardon en tête, loin de mettre le feu, en avait fait la part, si bien que, grâce à leur dévouement, le Consulat avait été préservé... On démasqua l'individu.

— Comment?

— Notre Société d'alors, VEgalilé, fit insérer dans La Révolution Sociale, de Claris, qui avait été chef du bureau de la presse, sous la Commune, une note vouant au mépris public le misérable accusateur au mois ou à la ligne.

— C'est tout? Vous n'étiez pas méchants.

— Non. Mort le venin, morte la bête! On variait seulement la manière. A l'occasion du complot de Bellegarde, en 73, nous nous adressâmes directement au peuple de Genève. Et allez donc! »

Il déplia une petite feuille volante et lut, comme un tambour de ville :

« Sur cette terre de Genève, asile séculaire des proscrits « du vieux monde, nous confiant à l'opinion publique, dont « nous n'avons pas à craindre l'appréciation, nous en appe- « Ions, en dernier ressort, à la justice du peuple! »

Un ban.

Je demandai quel était ce complot dont j'entendais parler pour la première fois.

« L'invention de deux ou trois stipendiés, soucieux de paraître gagner l'argent qu'ils recevaient pour nous espionner. Le Chaudordy qui représentait la France à Berne, dénonça au Conseil fédéral l'intention qu'on nous prêtait d'enlever par surprise le fort de Bellegarde. Nous y plantions le drapeau rouge, puis, nous nous dirigions sur Lyon, que nous soulevions. Notez, je vous prie, qu'il importait alors au gouvernement français de faire échouer la candidature du citoyen Barodet, ex-maire de Lyon, qui se présentait à Paris, contre Rémusat, avec un programme radical. Tous les moyens étaient bons pour ça, même les plus bêtes. On avait suggéré l'idée du complot à Lavallette et à un nommé Blancpignon, ancien employé des postes à Montmartre, sous la Commune. Ils se réunissaient au café J.-J. Rousseau, tenu

par Bellivier, autre agent secret, qui avait été directeur de l'hospice Dubois, sous la Commune, et qui mourut, en 1889, directeur de prison en Algérie1. Razoua s'introduisit chez Blancpignon, fractura sa malle et y découvrit la preuve de ses rapports avec la préfecture de police. On n'en arrêta pas moins une poignée de camarades, Lyonnais pour la plupart, qui passèrent plusieurs jours en cellule à la prison Saint- Antoine... Comme quelques-uns dans le nombre étaient cordonniers, l'affaire fut baptisée : Conspiration des Savates. Les Conspirateurs expulsés dans les vingt-quatre heures étaient les seuls qui ne riaient pas. Personne, en haut lieu, ne doutait de leur innocence; mais la mesure prise contre eux venait à point compenser l'expulsion de Don Carlos et de sa femme, convaincus d'embauchage et d'armement de volontaires recrutés en Suisse par ce prétendant. La libre Helvétie, vous le voyez, est pareille aux gouvernements en général, dont l'impartialité consiste à taper indistinctement sur les vaincus de tous les partis.

En revanche, on laissait bien tranquille une soi-disant baronne de Lacoste, chez laquelle fréquentaient quelques grandes bottes. C'était une forte Normande rousse, au regard provocant, à la peau truitée par la cinquantaine, mais encore appétissante. Les réfugiés n'ignoraient pas que Thiers l'employait ; mais ils s'amusaient de la dame à ses dépens..., dans toutes les acceptions du mot.

— Pas très moral, dites donc...

— Gambetta, le grand patriote, en faisait autant quand il répondait sciemment aux invitations de la fille Lachmann, vicomtesse de Païva et agent de Bismarck.

« L'expulsion, quel'onasi biendéfinie «le ricochet del'exil», favorisait l'échange entre les proscriptions. Le banni de Bruxelles allait à Londres, celui de Strasbourg venait à Genève, celui de Genève, de Lausanne, de Berne ou de

1. A Iîerrouaghia. Il venait de Mâcon, où il avait rempli les mômes fonctions.

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