Les Versaillais entrent dans Paris
27. — Prise des Buttes-Chaumont. Le mûrier noir fleurit !... »
Le vieux calendrier socialiste est là, bordé de vert, aux mains tremblantes de Philémon. Il est piqué de mouches, comme de tannes un visage ; le soleil l'a jauni au mur pendant toute une année... ; puis, il est tombé, ainsi qu'une feuille morte. Et il a l'air tout heureux de revoir la lumière et de sentir sur lui la chaleur d'un regard fidèle et retrouvé!...
Colomès le retourne, et, pour se rasséréner lui-même, fredonne le refrain d'une chanson : Le droit du travailleur, reproduit au milieu du calendrier :
Nègre de l'usine,
Forçat de la mine,
Ilote du champ, Lève-toi, peuple puissant!
Ouvrier, prends la machine, Prends la terre, paysan !
« C'est, dis-je, la chanson de Charles Keller , mise en musique par James Guillaume. Elle méritait de devenir populaire et
1. Ces éphémérides, rédigées par Paul Robin, avaient d'abord paru dans l'Almanach Socialiste publié à Liège, en 1876, par Y Ami du Peuple. Le Bulletin de la Fédération jurassienne les réimprima en 1877.
la Marseillaise du prolétariat, plus que Y Internationale de Pottier.
— Certainement, déclare Colomès.
— Bonstetten, patricien bernois, disait que la Suisse, c'est le monde dans une noix. Vous l'aviez prise, vous, pour un grelot auquel ne manquait qu'un battant. Vous en avez essayé plusieurs en vain : une coquille de noix ne résonne pas .
— Pardon! proteste vivement mon voisin. Le grelot avait alors bel et bien un battant : La Fédération jurassienne, et je vous assure qu'elle se faisait entendre dans ses Congrès et dans son Bulletin de combat, dont voici, Février et Mars 1872, les quatre premiers numéros autographiés, fort rares. Mais une main loyale et ferme agitait ce grelot. La main d'un ami de Bakounine et de Varlin, James Guillaume.
— Je le connais. C'est la plus belle conscience d'homme et d'historien que l'on puisse aujourd'hui révérer. S'il y a une Légion d'honneur idéale, ses grands dignitaires m'apparaissent sous les traits d'Elisée Reclus et de James Guillaume. Quand on a l'estime et l'amitié de ces hommes libres, vrais et sans tache, on fait partie de la légion : on a la croix. Elle est invisible; elle ne se porte pas sur la poitrine; elle n'y fait la retape ni en ruban, ni en bijou... ; c'est une distinction d'intérieur.
— La proscription doit beaucoup à James Guillaume, reprit Colomès. La Fédération jurassienne, dont il fut le ressort et dont Bakounine était l'âme, releva notre courage et donna un but à notre activité. Nous lisions le Bulletin, comme on prend un cordial. Nous étions chez les autres en Suisse, mais nous étions chez nous à la Fédération.
Je le sais. A moi-même, bien souvent, James Guillaume a versé le vin capiteux de ces années d'abondance1. Colomès
1. .lames Guillaume a mêlé, depuis, la récolte du Bulletin à ses souvenirs personnels, dans les quatre volumes de Documents sur l'Internationale en Suisse, qu'il a publiés (1905-1910). .lames Guillaume est mort à Préfargier (Suisse) au mois de novembre 1916. Son corps, ramené à Paris, est inhumé au cimetière Montparnasse.