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Philemon Wright ou Colonisation et commerce de bois [microforme]

Les notes que j'ai recueillies sur la vie de Philemon Wright m'ont paru assez importantes pour les livrer au public.

Le héros de ces pages biographiques n’est pas entouré de l’auréole de la gloire militaire, politique ou littéraire, comme la plupart des hommes remarquables, dont on retrace la vie sous de si beaux traits Mais son mérite, pour avoir été moins éclatant, n’est pas moins digne d’une mention honorable.

Philemon Wright a été le pionnier infatigable de la région de l'Outaouais. L'un des premiers, il a reculé les bornes de la forêt dans cette vallée, a implanté la civilisation dans la solitude, et ce paisible envahisseur a mérité le titre de Father of the Oltawa. Ses œuvres sont écrites en caractères ineffaçables dans le mouvement progressif du pays et font pâlir celles que Fenimore Cooper attribue à ses fameux Pionniers. |

La carrière si utilement remplie par Wright est cependant peu connue et mon but a été de la faire ressortir et de la citer en exemple aux hommes en position d'encourager et développer l’industrie et la colonisation du pays.

J'ai puisé beaucoup de mes renseignements dans le mémoire rédigé par Philemon Wright, sur la demande d'un comité de la Chambre d'Assemblée du Bas Canada, le 16 décembre 1820, et intitulé : An account of the first settlement of the township of Hull on the Ottawa river, Lower Canada. J'ai mis aussi à contribution beaucoup de faits éparpillés dans plusieurs ouvrages historiques ou récits de voyage, dans les documents officiels et les journaux.

Messieurs l'abbé Verreau ; McKay Wright, avocat d'Ottawa ; À. Gérin-Lajoie, A. Laperrière, de la bibliotheque du parlement fédéral ; Alfred Garneau ot Benjamin Sulte m'ont communiqué des informations intéressantes ou facilité des recherches avec une bienveillance que je suis heureux de reconnaitre.

Montréal, 15 Janvier, 1871.

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Hull.—S3s progrès. —E. B. Eddy.—Scieries de l'Outaouais.—Exportation de bois aux Etats-Unis.—Le pionnier du commerce de hois.

Sur la rive nord de l’Ouiaouais, tout près de la Chute des Chaudières, s'élève le florissant village de Hull. Fondé par l’homme entreprenant dont ces pages sont destinées à rappeler le souvenir, il a été loin de toujours subir le vigoureux élan que celui-ci lui avait imprimé. Prenant d’abord son essor vers le progrès, il n’a pas rempli ensuite les promesses de développement qu'il semblait devoir réaliser. Aussi, tandis que la capitale actuelle grandissait sur la rive opposée d’une manière étonnante, Hull restait stationnaire et on désespérait presque de son avenir. |

Mais ce village renait aujourd'hui d’une nouvelle vie. Il croit comme par enchantement. Vu à un an de distance, il n’est plus reconnaissable, tant sa transformation est complète. On dirait d’une de ces villes de l'Ouest surgissant inopinément au milieu de la solitude, comme si elles n'étaient embryonnaires qu’un instant et avaient atteint de suite leur plein développement. Ça et là, sous

les dômes verdoyants des pins et des cèdres, s’élevent une foule d'habitations plus ou moins dégrossies et élevées précipitamment par l'artisan, qui accourt de toutes parts pour venir y gagner le pain de sa famille. Informes d’abord, elles font piace bientôt à d’autres plus confortables et plus proprettes, qui seront un ornement pour la localité.

Depuis un an, le mouvement progressif a été remarquable. Les nouveaux arrivants se comptent par centaines. Presque tous des compatriotes, ils sont déjà en assez grand nombre pour ne pouvoir trouver tous place dans la magnifique et spacieuse église qui domire lOutaouais, et dont le clocher élancé leur servira de point de ralliement, comme partout où il y a un groupe de canadiens-français et de catholiques. Ge beau temple de la foi, en style roman, va remplacer la modeste chapelle consacrée surtout jusqu'ici à la vigoureuse population des chantiers à bois.

Ce développement est dù à l'extension du commerce du bois et surtout à un homme, dont le nom mérite d’ètre mis à côté du fondateur de Hull. M. Eddy, dont l’esprit d'entreprise est connu de tout le pays, s’est fait le continuateur de l'œuvre de Philemon Wright et Hull lui doit uue large dette de reconnaissance. Propriétaire

(1) Cette manufacture en y comprenant ses machines a coûté plus de cent mille piastres. Elle fabrique huit cents grosses d’allumettes par jour et, s’il y avait un marché suflisant pour alimenter la production, elle pourrait confectionner tous les jours 1200 grosses. M. E1dy vend des allumettes pour plus de $600 par jour et en expédie dans toutes les parties du pays. La confection des boites de papier qui enveloppent les allumettes donne seule de l'emploi à 250 familles du village de Hull.

d'immenses scicries, où des millions de pieds de bois sont manufacturés, d’une des plus vastes fabriques d’allumettes du continent (1), 1l emploie plus de mille hommes, femmes et filles. Doué du véritable génie industriel, ses opérations prennent incessamment de l’extension. M. Eddy a atteint le zénith de la fortune et a suppléé au capital qui lui manquait, au moyen seul de son énergie et de son infatigable activité. Il n’habite plus un modeste toit, mais un véritable palais, tout près du pont suspendu qui relie les deux rives de l'Outaouais.

A part ces manufactures, d’autres également considérables (1) sur les côtés nord et sud des Chaudières sont mues par ces immenses pouvoirs d’eau que le génie de l'homme a si bien utilisés. La scie au tour véloce mord sans relâche d'énormes quantités de billots de bois et son cri strident va se perdre au milieu du mugissement de la cataracte. Des milliers de mains sont employées dans ces nombreuses manufactures, dont le chiffre se grossit tous les ans. On a une idée du mouvement ascendant du commerce de bois par le fait seul qu’au lieu de diminuer depuis l’abrogation du traité de réciprocité, notre exportation aux Etats-Unis n’a cessé d'augmenter dans

(1) Pour ne parler que ues scicries de Hull, on à une idée de leur importance par le fait que les moulins de M. Eddy manufacturent annuellement trente millions de pieds de bois ; ceux de Wright et Batson, 29 millions ; Crandel, 12 millions; Whitecombe & Cie, 5 millions,

Ea comptant les autres scieries lu nord de l'Outaouais, la quantité de bois scié dépasse annuellement 160,006,000 de pieds et, dans le cas fort probable où l’on construira la grande artère duchemin de fer du Nord, on calcuie que, en prenant seulement trois piastres par mille pieds pour le transport de cette masse de fret, cela donnerait à la compagnie $525,000.

tine proportion considérable. Un droit énorme de vingt par cent a été imposé sur notre bois par le fisc américain, mais les statistiques officielles prouvent que ce sont les importateurs des Etats de l'Est qui ont payé entièrement ce droit, car le prix du bois n’a cessé d'augmenter depuis 1865.

Cette exportation est due en grande partie aux moulins de l'Outaouais. Ces scieries (1) ont peu d’égales dans le monde entier et ceux quiles exploitent ont dû déjà pour les alimenter dépeupler une énorme partie de la région pinifère de la grande rivière. Ce commerce de bois est la principale industrie du pays, c'est lui qui a donné naissance à notre trafic déjà énorme et a surtout activé nos échanges avec l'étranger.

Le pionnier du commerce de bois est sans contredit Philemon Wright, qui a été en même temps un des plus zélés promoteurs de la colonisation dans la vallée

de l'Outaouais.

Les pages suivantes ont pour butde démontrer com-

bien il mérite ce double titre.

Philemon Wright à Woburn.—Il visite le Canada à diverses reprises.—Exploration de l’Outaouais.—I]1 se décide à fonder un établissement à Hull.—Obstacles et succès.

Philemon Wright est né en 1760 d’une famille de cultivateurs. Ses parents habitèrent d’abord le comté de Kent, en Angleterre, mais, poussés par le désir d'améliorer leur

(1) J'ai déjà fait une longue description de ces nombreuses manufactures qu'on visite toujours avec interêt.—{(Voir La Minerve, 15 août 1869, édition hebdomadaire.)

Sort, 1] suivirent le courant qui entraiînait déjà la racé anglo-saxonne vers l'Amérique. Ils allèrent s'établir sur la terre classique des puritains, dans le Massachusetts, le plus ancien et le plus important des Etats de la Nouvelle Angleterre.

Wright était tout jeune lorsqu'éclata l'insurrection américaine, qui avait le Massachusetts pour foyer principal. Il se passionna pour la cause des colons révoltés qu'il croyait profondément juste, prit bravement les armes et participa à plusieurs engagements sanglants, entre autres à celui de Bunker Hill, le 17 Juin 1775. Ce n'était pas un loyalist, ainsi que Bouchette, le Dr. Bigsby, auteur de The Shœ and Canæ, et autres écrivains l'on prétendu.

Il s’occupa de culture durant plusieurs années à Woburn où il avait trois belles terres: cette localité est située à dix milles de Boston et compte avjourd’hui quelques milliers d'habitants. Il se maria de bonne heure et dès 1796, il avait à pourvoir à l'existence d’une nombreuse famille.

Décidé de changer de foyers en émigrant au Canada,où les chances d'avenir lui semblaient meilleures, il serendit, cette même année, à Montréal. La future métropole du

(1) Dans une importante étude sur le commerce de bois intitulée : The staple trade of Canada, par George H. Perry, et publiée en 1862, cet écrivain fuit erreur en disant que Montréai ne contenait alors guère plus d’une rue, et environ cinq mille habitants. Car, on voit qu'en 1765, le feu fit des ravages énormes dans sept ou huit rues et qu'on évalua à £87,580 sterling; le roi George IIT donna £500 pour venir au secours des incendiés.

En mai 1806, Montréal contenait 1557 maisons, avec une population de 9568 âmes, dont 4554 hommes et 5014 femmes.

pays était loin alors d’avoir atteint son développement ac. tuel {2j Dévastée plus d’une fois par l'incendie, la ville présentait un aspect peu riant, et Talbot qui la visita quelques années après en fait un tableau guère agréable.

Durant son séjour à Montréal, Wright fit rencontre d'un individu qui se prétendait possesseur de titres à une étendue considérable de terres sur l'Outaouais. dont il entendait se dessaisir à un prix modéré. Comme la proposition souriait à Wright, il devint l'acquéreur des susdits titres. Mais il avait eu affaire à un fripon, qui avait fabriqué un document officiel.

Après avoir constalé la fraude dont ilétait la dupe, Wright se rendit à Québec en 1797 et recut du gouverneur le meilleur accueil.

Désireux d'encourager l'immigration, surtout celle des Américains, dont le gouvernement «à réussi à en attirer un nombre si considérable dans le pays, il pro. posa à Wright de s'établir tout de même sur les terres en question, en promettant de les lui concéder à des conditions avantageuses.

Wright explora attentivement, à son retour, les rives du St. Laurent, bordées de villages, d'habitations proprettes et habitées par une population paisible et heureuse. Il monta ensuite en canot la belle et longue rivière de l'Outaouais (1), dont l’onde n'était encore sillonnte que par le léger esquif de l’indien ou de l’aventureux voyageur. Sur ses bords s’élevaient en amphithéâtre de

(1) Champlain dit que ‘‘ cette rivière est fort plaisante, à cause des belles iles qu’elle contient et des terres garnies de beau bois clair qui la dominent. ”’—(Quatrièmevoyage du Sieur de Champlain, appendice, page 22.

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sombres et majestueuses futaies présentant les nuances les plus variées de verdure et qui se miraient dans l’eau limpide et profonde. Mais Wright n’alla pas plus loin que la Chute des Chaudières. Après avoir examiné les facilités d'établissement que lui offrait cette solitude, il retourna à Woburn.

Ce dernier avait foi dans son projet et il se rendit l’année suivante dans le pays pour obtenir de nouveaux renseignements sur les terres de l'Outaouais. [Ii revint au Massachusetts dans le but de faire ses préparatifs pour commencer un établissement sur ia Grande Rivière. Mais de grands obstacles s'opposaient à la réalisation de son idée favorite. Les bücherons refusaient üe suivre le hardi pionnier dans un endroit désert et éloigné de plus de quatre-vingts milles de toute habitation.

Cette partie éloignée de l'Outaouais était presqu’ignorée des cultivateurs canadiens, groupés surtout sur les bords du St. Laurent et pénétrant lentement dans l’intérieur des terres. Car, suivant un usage, qui a beaucoup nui au progrès de la colonisation, au lieu d'encourager leurs enfants à aller abattre les bois francs et s'y créer une honnête aisance en peu de temps, ils préféraient morceller et épuiser leurs terres plutôt que de les voir s'éloigner du clocher natal. Ils ne s’en séparaient que lorsqu'une impérieuse nécessité les y forçait.

La compagnie du Nord-Ouest avait bien connaissance des immenses ressources de cette région, dont les richesses forestières sembient inépuisables. Mais comme sa puissante rivale, la compagnie de la Baie d'Hudson à la Rivière Rouge, elle avait intérêt de voiler la vérité sur une partie du pays que croisaient seuls les

‘hasseurs et ses fameux voyägeurs, qui ont si bien rer: placé les aventureux coureurs de bois d'autrefois.

Wright n’était pas homme à fléchir devant les diffsultés. IL reussit à obtenir les services de deux compatriotes, qui l’accompagnèrent dans sa nouvelle expédition. Ce ne fut pas sans fatigues qu'ils parvinrent à atteindre leur lointaine destination. Quelques colons étaient établis sur les premiers quarante milles, mais leurs terres étaient peu cultivées et offraient un triste aspect. On dut faire portage au Long-Sault, puis la légère pirogue continua à fendre l’eau calme de la grande rivière. On atteignit l'endroit où s'élève aujourd'hui hull, le 20 octobre 1799, après vingt jours d’un pénible trajet.

Les explorateurs examinèrent le township qui s'étend en arrière de Hull. Puis, pour avoir une idée du pays et de ses alentours, ils montèrent à la cime altière de plus de cent arbres, d’où leurs regards se promenèrent à perte de vue sur devastes espaces. La scène qu’ils contemplèrent du haut de cet observatoire est semblable à celle que vit du Mont-Vision un héros des Pionniers de Fenimore Cooper. Les feuilles étaient tombées en partie, les sommets des montagnes voisines étaient presque dénudés et on y remarquait seulement le feuillage de quelques arbres toujours verts ou plus lents à quitter leur manteau de verdure. Partout s’étendait la forêt immense serpentée par quelques cours d’eau.

Pas d’éclaircie, pas de hutte, pas de sentier, pas de trace de la présence de l’homme. Ils examinèrent longtemps cette solitude silencieuse, puis satisfaits de leurs observations, ils descendirent le cours de l'Outaouais. En retournant au Massachusetts, iis annoncèrent par-

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