‹ Philéonmon, vieux de la vieilleChapitre 15 sur 134 · L\ LUNE DE MIEL D ' U N E P H O S C K I P T 1 O N · texte numérisé non relu

L\ LUNE DE MIEL D ' U N E P H O S C K I P T 1 O N

CONTRAIREMENT à incs habitudes, je me mettrai souvent en scène, au cours de ce récit. J'en suis fâché, mais il me serait trop difficile sans cela de montrer par quels chemins je suis entré dans la confiance de mon voisin, si bien qu'il finit par me préférer, pour exécuteur testamentaire, à des amis de plus ancienne date.

Il y a chez moi trois choses que Colomès fut d'abord surpris d'y voir, lorsqu'il me rendit mes visites : un tambour, un portrait, qui est celui de mon bisaïeul, pensionnaire des Invalides, et une croix d'honneur, la sienne.

Le tambour me vient de Iluysmans. Il l'avait trouvé chez un brocanteur et transformé en corbeille, où il jetait ses papiers. Je lui ai conservé cette destination, qui me plaît.

Iluysmans citait volontiers cette phrase de Baudelaire : « Je hais l'armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique. »

Conformément à ce précepte, mon ami avait crevé, d'un côté, la peau d'âne, comme on aveuglerait un malfaiteur, pour le réduire à l'impuissance.

Cette caisse, que l'usage et le temps ont patinée, culottée, est, à n'en pas douter, un tambour militaire. Il a une histoire obscure que j'aime mieux ignorer. On a battu sur lui la diane, la charge et la retraite. Il a entraîné des hommes à la mort. Il a résonné dans la victoire et dans la défaite, pareilles.

pour les cadavres sur lesquels ses roulements tombaient par pelletées, en veux-tu, en voilà!

Il est à présent sous ma table, infirme, inotîensif, ceint de courroies et de cordes, comme une momie de bandelettes. Il prend ses invalides chez moi. II a fait plus de bruit qu'il n'en fera désormais. Nourri d'imprimés et d'écritures, il s'éteint dans l'intimité de ce qu'il a si longtemps exécré. Je \ enge sur lui des années de silence troublé.

Mon bisaïeul est contemporain de ce réveille-matin. Je pouvais croire qu'ils avaient fait ensemble les campagnes du premier Empire. Je n'en éprou^■ais pas plus de fierté pour cela. J'étais, en outre, déconcerté. Dans le visage complètement rasé de ce petit homme coiffé du bicorne en bataille, et les mains superposées sur sa canne, je discernais plutôt le gamin de Paris, que le grognard impénitent. Il m'encourageait à la familiarité. Je l'interpellais parfois. « Grand-père, quand saurai-je enfin quelles glorieuses entailles, quelles frasques de guerre vous valurent cette croix, le seul bijou de famille que j'aie trouvé dans mon héritage? »

Et, narquois, il semblait me répondre : « l n peu de patience, petit; tu verras, tu verras... »

J'ai vu. Je me suis procuré, non sans peine, aux Archives du Ministère de la Guerre, les états de service du soldat dont je descends, et je les ai communiqués, dans un transport d'allégresse qui dure encore, au père Colomès.

Guillaume-Martin Motet, né à Paris en 1779, a fait toute sa carrière... dans le corps des sapeurs-pompiers I II s'y enrôla en 1800. Je le soupçonne d'avoir employé ce moyen pour échapper au service militaire.

On ne compulse pas assez les registres où sont immatriculés nos aînés. Nous y trouverions leurs poussières et la trace de leurs vertus. Mon bisaïeul, en ce temps-là, portait l'habit bleu de roi, sans épaulettes, avec revers, collet et parements en velours noir et retroussis en serge bleue, le pantalon dans les demi-guétres à glands rouges, le casque en cuivre à plumet bleu et rouge, le baudrier verni et le sabre briquet.

En 1803, il se maria. Militarisé quand même en 1811, par décret impérial, il fut caserne, avec son bataillon, dans l'ancien bâtiment des Capucins, rue de la Paix. Il attendit jusqu'en 1812 les galons de caporal et jusqu'en 1822, ceux de sergent. (Il est vrai qu'il fut rétrogradé. J'ai de qui tenir.) Retraité en 1834, pour blessures et ancienneté de services, il fut admis en 1840 aux Invalides, où il passa les vingt et une dernières années de sa vie.

Ses campagnes? 1814 et 1815. Je présume qu'il défendit Paris contre les Alliés. Avec les sapeurs-pompiers de garde à la caserne du Mont-Blanc, le 30 mars 1814, peut-être courut-il se mêler auxinvalides, auxouvriersetauxgardesnationaux, quelemaréchal Moncev électrisait, à la barrière de Clichy. A toutes les époques, les barricades ont attiré le Parisien. Mais si j'apprenais que mon bisaïeul n'était pas à celle-là, j'en serais consolable. L'Empereur traitait les Parisiens avec mépris ; belle occasion de le lui rendre en ne retardant pas la chute de l'Empire.

Quoi qu'il en soit, c'est en d'autres temps et en un autre lieu qu'il fut blessé. Faisant une ronde au Théâtre Favart, le 28 mars 1818, il tomba du cintre sur les planches et contracta une légère infirmité qui reçut sa récompense quinze ans plus tard, sous Louis-Philippe.

De telle sorte que mon ancêtre n'a ramassé sa croix dans le sang de personne. Pas même dans le sien. Quel exemple!

O brave petit sapeur parisien, qui n'allas au feu que pour en retirer tes semblables; modeste serviteur de la propriété, au sauvetage de laquelle tu concourus tant de fois, sans espoir qu'elle t'appartînt jamais; humble héros sans tache, sois vénéré par la descendance demeurée digne de toi !

Chef de chambrée aux Invalides, Guillaume Motet mourut à quatre-vingt-deux ans, au lit d'honneur. Il avait dîné en famille et regagné son dortoir garni à l'Hôtel national du Dôme, en fredonnant sans doute le refrain du vieux sergent:

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!

Le vôtre, grand-père, le vôtre!,..

ÏE ne voyais pas seulement le père Colomès chez moi ou chez lui ; je le rencontrais souvent le matin portant, dans un filet, les provisions de la journée, sous son ample pèlerine à capuchon. Il me tendait la main, et je reconnaissais à ses poignets les manchettes rouges que j'avais vu Phonsine lui tricoter.

« Une minute, voulez-vous? »

Il allait se débarrasser de « son marché », disait-il, redescendait et vagabondait aVec moi dans le quartier, pendant une heure.

Un détail de son accoutrement me causa toujours la même surprise. Mon compagnon étendait à la chaussure sa répugnance pour toute contrainte. Il n'admettait pas que l'on se comprimât les pieds plus que la tête ou que le corps. Et il prêchait d'exemple avec son béret, sa pèlerine et les extraordinaires péniches où il embarquait ses pieds. Je n'en ai jamais vu de pareilles. Colomès ne tolérait pas qu'on en arrondit les bouts, si peu que ce fût : il les faisait trancher net, si bien qu'on eût dit non pas des souliers, mais leur boîte.

Je finis par lui demander où il les achetait.

« Je les fais faire, me répondit-il, chez un cordonnier à qui j'ai confié les formes établies pour moi par le père Gaillard, également réfugié à Genève, après la Commune. Vous ne l'avez pas connu. C'est dommage.

— Pardon ! Vers la fin de sa vie, j'allais quelquefois le voir passage des Petits-Pères, où il était concierge d'un immeuble appartenant à la Ville de Paris. A près de quatre-vingts ans, le vieux brandon flambait encore!

— l ne loge de concierge, voilà tout ce que la Commune avait rapporté au constructeur en chef des barricades! C'est à Genève, dans sa maturité, qu'il vous eût intéressé, toujours nu-tête, cheveux et nez au vent, un nez étrange, tordu...

— Un nez à crochet, planté sous un grand front qui avait

l'air d'attendre des affiches ainsi qu'un mur de terrains vagues.

— Vous êtes injuste. Cet excellent démocrate, qui dissimulait, comme un goitre, le prénom de Napoléon, était conservateur et classique dans son métier, toujours pour le bonheur du genre humain. Habile cordonnier, ou plutôt arlisle chaussurier, comme il s'intitulait, le père Gaillard, après avoir tenu, avec son fils, à Carouge, la Buvette de la Commune, avait ouvert un magasin, rue du Conseil-Général. Il se flattait à bon droit de ramener aux principes de l'anatomie et aux règles de l'hvgiène le noble métier qui s'en était éloigné. Il voulait que la chaussure tut rationnelle, c'est-à-dire faite pour le pied, contrairement à la mode barbare qui ajuste le pied à la chaussure...

« Il commençait par envoyer ses clients se pénétrer decette loi, au musée Rath, où sont exposées notamment les statues de Germanicus et de la Jeune Israélite dansant devant David.

« Eh! bien, leur disait-il ensuite, \ous avez vu? Est-ce que, dans la nature, les doigts du pied grimpent les uns sur les autres, ou bien sont ainsi que dominos en boîte? Non pas! ils se touchent à peine: le pouce est affranchi, les articulations jouent, le sang circule. Le devoir impérieux du cordonnier est de ne pas faire violence à la nature. Respect à cette liberté-là, comme à toutes les autres! Il n'y a pas de pointures; il n'y a que des formes particulières, A mesure bien prise, semelle bien coupée. Vous avez d'ailleurs un moyen de vérification, la paume de la main étant exactement de la même largeur que la plante du pied. »

« Ainsi parlait Napoléon Gaillard, professeur de barricades et de coupe. Il m'a sculpté, dans un bloc de bois, la paire de formes dont je fais encore usage. Grâce à lui, je suis exempt de toutes les infirmités que vous contractez volontairement, ce qui n'est que bête, mais auxquelles vous condamnez vos enfants, ce qui est criminel. (>ar les cordonniers malfaisants, les chau.s.se-rm<rnonne.s, les fabricants d'instruments de supplice, ne font qu'obéir à des exigences absurdes. Ils ont tort. Gaillard, lui, aimait mieux ne pas travailler que de sui\'re

les errements du goût. Il aurait pu s'enrichir, et il est mort en tirant le cordon, après avoir tiré l'alêne î »

Tandis que Phiiémon discourt, rend hommage aux qualités méconnues du frère d'armes et d'exil, je reluque, en marchant, les bouts carres, affreusement carrés, des souliers en question.

Je crois, en vérité, que le disciple, comme il arrive souvent, renchérit sur le maître, et que celui-ci n'envisageait pas le genre humain à l'aise dans cette boîte à violon... pas même! dans cette espèce de petit cercueil à talon et peint en noir, dont Colonies exhibe le modèle.

La promenade avec lui n'est jamais languissante. Il la ravigote par une mimique expressive qui en est comme la ponctuation. Son corps et son esprit saisissent ensemble les occasions que je leur fournis de faire jouer tous leurs ressorts secrets. La contradiction surtout s'accompagne, chez mon voisin, d'une gesticulation bien curieuse, pour laquelle il retrouve la souplesse et la pétulance du jeune âge. L'ai-je provoqué? Il s'arrête, tombe en garde, engage un fer imaginaire, prend des contres, pare, coupe, dégage, allonge le bras, riposte et me touche enfin en pleine poitrine de son index tendu.

Il n'v a qu'un moven de l'apaiser : accuser le coup. Je n'y manque pas, lorsque je vois les passants intrigués nous servir de témoins.

D'autres fois, moins en train ou moins excité, il réduit sa dépense, tire sa barbe, ses moustaches, relève la ceinture de son pantalon, plie les jarrets..., puis se calme soudain, dès cju'il pense m'avoir persuadé. Alors, nous repartons côte à côte, tranquillement.

Mais le plus drôle, ce sont les transformations qu'il fait subir à son béret, tour à tour galette, bonnet d'évêque, chéchia de zouave, calotte de confitures renversée, bonnet phrygien, casque à mèche... D'un revers, d'une tape, il le fauche ou le redresse, à moins que, le prenant à deux mains, il ne l'enfonce sur ses yeux, sauf à s'en dépêtrer, l'instant d'après,

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