‹ Philéonmon, vieux de la vieilleChapitre 16 sur 134 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

pour le rejeter en arrière, sur l'occiput, comme une auréole flamboyante I Cette coiffure participe à tous ses jeux de physionomie et les complète... Privé d'elle, il a un peu l'air gauche d'un soldat sans armes. Elle est plus qu'un ornement : un signe particulier.

Nous parcourons le quartier dans tous les sens, de l'Observatoire aux Gobelins, de la Butte-aux-Cailles au Lion de Belfort. Je suis chez moi, j'affectionne ces longs boulevards et ces rues sans boutiques, c'est-à-dire sans commerce, vivant tout de même d'une vie silencieuse, d'une vie de province. Qui dit boutiques au faubourg, dit mastroquets. Le mélange agressif de vapeurs d'alcool et de relent, qui s'exhale des comptoirs assiégés, me rend plus sympathiques, par contraste, les grands murs blancs, comme un bandeau sur une bouche et sur des yeux, les derniers jardins au fond des cours, les rez-de-chaussée confiants qui prennent l'air parla fenêtre, les couloirs obscurs des maisons sans ascenseur, sans électricité, sans tapis à tous les étages..., le vieux Paris enfin, où quelque chose de ce que nos parents ont connu, ont aimé, subsiste encore. Ce Paris-là est le nôtre, à Colomès et à moi; un peu de notre sang coule dans les veines que sont ses rues...

Il me plaisante quelquefois, néanmoins, sur ma fidélité au quatorzième arrondissement, où je suis né de parents qui l'habitaient eux-mêmes, de père en fils, depuis quarante ans et plus. J'y tiens par des racines profondes. Je suis enfant du quatorzième! Combien ont ainsi leur village dans ParisI

C'est en ce faubourg de la rive gauche, mi-partie de travailleurs et de petits rentiers, qu'une observation de Michelet acquiert le plus de force. Il est bien vrai que les Parisiens présentent entre eux de notables différences. Il faut vivre dans les quartiers pauvres, disait Michelet, pour savoir avec quelle rapidité le peuple s'y renouvelle. Mais le grand visionnaire, s'il attribuait avec raison une influence meurtrière aux conditions du travail et à la falsification des denrées que l'ouvrier consomme, ne soupçonnait pas les progrès d'un

fléau plus funeste encore. C'est pourtant ce fléau, qui, en l'espace de trois générations, éteint complètement la descendance de l'alcoolique. Il en résulte que beaucoup de Parisiens sont, dans Paris même, des déracinés. Le fils n'est plus attaché à la maison, à la rue, au quartier, où les siens sont nés et ont passé trop vite pour laisser une trace. Convaincu de ne les trouver nulle part, peu lui importe d'aller ici ou là. Il roule, onde amère. La nuit des temps, pour lui, c'est l'époque où vécut son grand-père, dont il ignore tout.

La petite bourgeoisie étant mieux informée à cet égard, se fixe davantage. On y entretient cet esprit de famille qui se retrempe dans le souvenir. Non seulement le grand-père, mais le bisaïeul même, dont les enfants ont entendu parler, conservent une physionomie inhérente aux lieux qu'elle hanta. Le cadre, tout au moins en ses vestiges, aide à reconstituer la figure.

Les raisons que j'ai de préférer ce quartier, vous les apercevez à présent, père Colomès... Montmartre ou la Villctte ne m'é\oquent personne. Mais cette rue Méchain, que je prends tous les jours, était à l'origine une ruelle, où je sais que mon grand-père enfant filait le chanvre sur des pieux. Mon père, dans sa jeunesse, voyait encore de sa fenêtre, tourner les moulins dans la plaine de Montrougc... ; et peut-être votre père à vous rencontrait-il le mien qui s'en allait, à seize ans, suivre, rue Mouffetard, à la Manufacture des (îobelins, les cours de M. Muiard, élève de David. La maison qui fut pour mes parents, jeunes époux, la maison du bonheur, est toujours debout, intacte, près d'ici, avenue d'Orléans. L'alcôve où je vins au monde, le petit logement où, débile, j'ai vagi, existent encore. Je visite le logement chaque fois qu'il est à louer. Hiez dans votre barbe, cher ami..., je vais vous dire une chose plus drôle. Il m'est parfois arrivé, vaguant par là, à la brune, de me glisser dans l'escalier, comme un cambrioleur, et de monter jusqu'au troisième. Là, sur le palier qui ne me reconnaît pas, mais que je reconnais, moi, je redeviens, une minute, le petit garçon attentif aux bruits derrière la

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porte. Au coup de sonnette que je retarde, il me semble que ma mère va interrompre la lecture qu'elle fait à haute voix, des heures durant, pour faciliter à mon père sa tâche quotidienne de graveur en taille-douce...

Mais c'est le vieil homme auquel nul n'est venu ouvrir, parce qu'il n'a pas sonné, c'est lui qui redescend pesamment l'escalier. Xe redescend-il que cela?...

Et ce n'est pas tout. En face, le petit pensionnat de l'avenue d'Orléans, où le même instituteur affectueux et patient nous défricha, moi et mon fils aîné, à trente ans d'intervalle, se cache encore, ô miracle! au fond des jardins...

Alfred de Vigny assure que l'homme rêve partout à la chaleur du sein...

J'y rêve mieux encore entre le berceau et l'école.

Nous aimons la rue le matin, mon compagnon et moi, pour les gens qu'on v rencontre alors et qu'on n'y voit plus après. Ils sortent des ténèbres pour y rentrer, comme un fugitif traverse rapidement l'espace découvert qui sépare un bois d'un autre bois.

C'est, d'abord, l'heure où la prison de la Santé s'ouvre, pour les détenus qui ont subi leur peine. Spectacle toujours le même et toujours saisissant.

En décembre, quand le jour n'en finit pas de se lever, une lumière veille, comme un phare, dans le débit de vins situé en face de la sombre maison. Les naufragés qu'elle rejette à la mer et dont les yeux sont habitués à l'obscurité, s'arrêtent, éblouis par cette engageante clarté. C'est pour eux qu'elle brille, si quelqu'un les attend ou bien si la plus légère dépense leur est permise. La boutique béante les fascine et ils s'y engouffrent ainsi que des phalènes sous l'abat-jour de la lampe.

Ceux que l'absence d'amis et la pénurie d'argent tiennent à l'écart, s'en vengent, après avoir tournoyé un moment, en lançant la boule de son qu'on leur a remise, dans les jambes du factionnaire ou d'un pauvre qui se morfond. Ils ne mangent plus de ce pain-là! Déclaration de guerre. Geste tragique

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signifiant qu'ils entendent vivre désormais sur l'habitant, sur l'ennemi.

L'été, c'est autre chose. La lumière du jour est moins mauvaise conseillère que le gaz clignotant des matins équivoques; la première bouffée d'air pur est un cordial préférable au trois-six d'en face. Les jeunes s'éloignent en toute hâte delà prison dont les murs projettent une ombre qui les poursuit encore. Les vieux sont moins pressés. Les grandes avenues environnantes ont d'épaisses voûtes de feuillage et des bancs hospitaliers, où ils déposent un moment leurs bras et leurs jambes, s'étirent, s'épouillent , se déchaussent et soignent leurs pieds, qui vont ravoir du chemin à faire. Ils sont chez eux dehors.

Nous les retrouvions plus loin, rue Méchain, à la porte des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny ; rue Denfert-Rochereau, aux seuils des Eudistes et des S(curs de Saint-\'incent de Paul', confondus avec des mendiants, homines et femmes, jeunes et vieux, qui faisaient la queue, une boîte à sardines en guise d'écucUe, à la main, et gagnaient leur soupe au tremblement de leur corps. Rien pour rien, est un précepte philanthropique. L'aumône dégradant l'homme, l'assistance le relève en ne le nourrissant qu'après qu'il a travaillé ou grelotté. Il est quitte.

Il y avait alors, au coin de la rue Cassini et du faubourg Saint-Jacques, un terrain vague enclos de palissades, qui me laissait rêveur'. Là était l'emplacement de la maison habitée par Balzac; George Sand y venait quelquefois passer la soirée, et Balzac, en robe de chambre, un flambeau de vermeil au poing, la reconduisait, en causant, jusqu'à la grille du Luxembourg...

Ln matin, je vis deux claquedents restaurés, cacher leur gamelle dans le terrain vague, pour la retrouver le lende-

1. Ecrit en l!l02, lorsque les Congrégations du quartier distribuaient encore des soupes.

2. Ecrit avant que le souvenir de Balzac fût définitivement chassé de la rue Cassini, par un concours permanent de façades.

main , lavée par la pluie. Autre âge, autres pensées. L'endroit, lorsque j'y passe, me laisse toujours rêveur... ; mais l'image de Balzac est recouverte.

Aussi bien, il n'y avait pas, sur le trottoir, que des mendiants de pain sec et d'eaux grasses.

Traînant la jambe ou portant, dans les bandages, comme un monstrueux œdème, une figure enflammée ; ou bien expulsant des mucosités d'une gorge à crémaillère, d'autres pauvres s'empressaient à la consultation de l'hôpital Cochin. Et eux aussi n'avaient pas volé le coup de bistouri brutal, le pansement rapide, les soins en gros, depuis le temps qu'ils gémissaient après, dans la froidure et dans la boue.

Soulagés plus ou moins, ils n'avaient ensuite que cent mètres à parcourir pour voir ce qui les attendait au bout de leurs peines, eux qui avaient tant attendu ! La véritable Libératrice était embusquée avenue de l'Observatoire, derrière une large porte qui s'ouvrait tout à coup, dans le matin blafard, comme la porte d'une prison pour laisser passer un condamné à mort. Mais l'exécution était consommée... Le supplicié de Cochin s'en allait furtivement dans le corbillard des pauvres; il s'en allait entre les vieux marronniers dépouillés, dont les branches noires s'égouttaient, afin que quelque chose, à défaut de quelqu'un, pleurât sur lui; il s'en allait si vite, vers la fosse commune, qu'un cortège se fût essoufflé à le suivre, si cortège il y avait eu...

Mais celui-là qui partait seul était peut-être le même qu'on avait abandonné, à quelques pas de lâ, autrefois. Il repassait, en eflet, devant le berceau des Enfants-Assistés; et c'était sans doute sa place, tant de fois occupée, qu'allait prendre à son tour le paquet informe apporté justement par cette femme qui se glissait, honteuse, dans la maison d'oubli!

Et d'où sortait cette égarée elle-même? N'était-ce pas son cri de bête blessée que nous avions entendu un autre matin, en flânant autour des cliniques d'accouchonicMit Haudelocque ou Tarnier? Là était le point de départ d'une existence humaine, dont ce quartier présentait le tableau synoptique...

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Elle se traînait de la Maternité à l'Amphithéâtre de Cochin, en passant par les Enfants-Trouvés, la Prison, l'Hôpital..., les asiles de jour et de nuit.

D'autres déchets ambulants nous devenaient familiers, au retour, vers neuf heures : les chiffonniers, si différents de celui d'autrefois, avec son cachemire d'osier, le crochet, la lanterne et les guenilles pour illustrateurs; le biffin symbolique et grandiloquent, exalté par Félix Pyat, dans son drame populaire.

Encore un mort... mort sur le tas, victime du progrès et de la suppression du chiffonnage de nuit. Le sac a remplacé la hotte, le placier a recueilli la succession du père Jean et de Liard le philosophe!

Le voici, ce placier (dans le sens de concessionnaire) qui retourne à ses taudis de Gentilly, de la Gare et de la Maison- Blanche. Une femme, des enfants escortent la voiture qu'il tire à bras, sans le renfort du chien attelé de côté. Ou bien c'est un petit âne trotte-menu, qui traîne la charrette pleine de sacs, parmi lesquels, aux beaux jours, un gosse tète son pouce ou achève son somme... Ils viennent de loin, Xqs Madagascars...; ils ont commencé leur tournée de bonne heure et se hâtent de rentrer pour procéder au Iriquage, puis, à la vente de leur récolte. Ils n'ont plus, comme le chiffonnier légendaire, de temps à perdre. On les sent talonnés par des règlements, bridés par l'obligation de complaire aux concierges et aux cuisinières dont ils dépendent. Le type primitif s'est modifié, au contact des intermédiaires..., et la broveuse , l'usine crématoire est là-bas, qui menace de changer dériniti\ement en service municipal, la chasse aux ordures ménagères, que pratiquaient encore, non déjà sans déchoir, les derniers coureurs des bois!

Je suis surpris que (^olomès se montre, à leur égard, plutôt tiède. Mais il m'a donné, un beau matin, l'explication de sa réserve.

« De toutes les professions, c'est celle de chiffonnier qui a fourni le moins de partisans à la Commune. »

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