Nina de Callias est morte, folle, à Paris, en
Carmagnole... Un jeune Français, votre ami Léon Massol, fils de la basse de l'Opéra, organiste, compositeur et soidisant ingénieur, non compromis dans la Commune, assaisonnait les bamboches de sa verve caustique et n'annonçait guère alors l'homme de science qu'il devint plus tard'. On se jetait bien, quelquefois les assiettes à la tête, mais tout le monde se réconciliait, le lendemain au Café du Nord.
« A la fin, Lerou, averti qu'il logeait des communards, les mit à la porte ; mais il ne cessa pas pour cela de les entendre, car ils allèrent se loger dans une maison voisine, au fond des jardins. »
Colomès fait une pause et conclut : « Je sais bien qu'ils étaient jeunes, pour la plupart... Ils auraient dû songer, néanmoins, que la mauvaise opinion qu'ils donnaient d'eux rejaillissait sur tous et pouvait nous mettre en mauvaise posture.
« La police locale, cependant, ne nous tracassait pas trop. Elle était fixée sur notre identité. Elle savait que Marquez, c'était Razoua; Bedel, I^efrançais; Legris, Bayeux-Dumesnil, ex-délégué à la mairie du IX'" ; Léon Noël, Massenet ; Eugène Arluison, Vuillaume; Walker, Laprade; Larive, Arthur Arnould; Ottin, Benoît Malon; Lesage; Betterer; Claude, le père Miot; Roussel, Adolphe Clémence, etc.. Et elle le savait si bien que son chef, Girod, nous engageait officieusement, dans notre intérêt, à conserver pendant quelque temps encore nos noms d'emprunt. Précaution assez inutile d'ailleurs, pour certains d'entre nous, dont les portraits s'étalaient sur le journal, à la vitrine des papetiers, et jusque sur les paquets de tapioca!
« Quoi qu'il en soit, les autorités genevoises avaient, en juin 71, un certain mérite à nous ménager, car on ne pouvait pas dire que c'était faute d'avertissement. Le gouvernement français multipliait ses efforts pour nous atteindre. Je ne vous l'apprends pas. »
1. Mort à Genève en 1909, il y a créé un laboratoire de bactériologie dérivé de l'Institut Pasteur.
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Non. Cela, je le sais. Dès le 26 mai, avant même que la lutte fût terminée, Jules Fa^ re avait invité les représentants de la France à l'étranger à solliciter l'arrestation immédiate de tout individu compromis dans « l'attentat de Paris » et en fuite. Il stimulait les rabatteurs de la manière la plus adroite, en traitant tous les \aincus indistinctement comme de vulgaires malfaiteurs, dangereux partout.
La Suisse et l'Angleterre firent la sourde oreille à cet hallali. La Confédération hésita à violer le principe du droit d'asile, une des bases fondamentales de la vie politique en Suisse, et l'Angleterre ne voulut pas da^■antage confondre le droit des gens avec le droit des gendarmes.
Le ministre des Affaires étrangères adressa alors à ses agents diplomatiques la fameuse circulaire du () juin, exposant les causes de l'insurrection et dén<)n(;ant l'Internationale des travailleurs à la vindicte universelle.
Enfin, au mois de juillet, .Iules Favre lançait sa première demande d'extradition.
KUe concernait justement Raxoua, inculpé d'incendies volontaires, de vols qualifiés, de séquestration de personnes et de plusieurs meurtres. Hicn que ça I Tenu de présenter un échantillon de criminel, Jules Favre avait mis au compte de celui-ci à peu près toutes les infamies. Il n'en apportait pas les preu\es, mais il promettait de les fournir, espérant que notre plénipotentiaire à Berne, M. de Chateaurenard, par l'odeur alléché, justifierait au moins la moitié de son nom.
Colonies, me vovant au fait de la situation, continue :
« Cette fois le gouvernement fédéral s'exécuta. Le 17 juillet, Razoua fut arrêté, comme il sortait du Café du Nord, et emprisonné à Saint-Antoine. L'affaire souleva, en Suisse, une émotion généreuse. C'était, pour nous, dont le Journal de Genève ne cessait de réclamer l'expulsion en masse, une question de vie ou de mort. Si Jules Favre enlevait l'extradition de Hazoua, il en exigerait d'autres. Razoua confia sa défense à un avocat français, naturalisé Genevois, M"^ .\m-
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berny, et lui remit un mémoire justificatif que les journaux reproduisirent. Il démontrait, en invoquant un alibi aisément justifiable, qu'il n'avait pu s'approprier les bijoux et les dentelles de la marquise de Gallifiet. En outre, loin d'ordonner le pillage de l'Ecole Militaire, il avait fait apposer les scellés sur l'argenterie et les objets précieux qui s'y trouvaient. Enfin, l'histoire d'une paire de bottes dérobée à un officier était plutôt du ressort des tribunaux comiques, et Genève s'en divertit pendant huit jours. Mais rire n'empêchait pas d'avoir l'œil au guet. Des meetings populaires et des mesures prises par les sections de l'Internationale en Suisse entretenaient l'agitation. On nous écrivait des Montagnes : « Si vous ne vous sentez pas en sûreté, venez chez « nous, on vous cachera. » Des permanences surveillaient les gares, les stations de bateaux et les routes conduisant aux postes-frontières. Cette effervescence, qui dura six semaines, aboutit heureusement à la mise en liberté du prisonnier. Sommé de produire des preuves, Chateaurenard, qu'une poule aurait pris, livra bien le complet commandé pour Razoua dans les ateliers de confection fournisseurs des conseils de guerre; mais à l'essaj^age, tout s'étant décousu, le gouvernement français n'insista pas et retira de lui-môme sa demande d'extradition. Razoua, d'ailleurs, n'en fut pas moins condamné à mort par contumace. Bah! Un de plus, un de moins...
« Ce n'était pas comme à Genève, où l'enjeu delà partie en valait la peine. Le cas particulier de Razoua intéressait tous ses compagnons d'exil. Lorsque son sort fut réglé, ils respirèrent. On jouit du bel été et de la vue du lac. Les masques tombèrent, et les lunettes. Lcfrançais, dont une composition chimique avait argenté les cheveux, rajeunit tout à coup aux yeux de sa logeuse. Arnould, Laprade, le père Gaillard, et bien d'autres! laissèrent repousser leur barbe et n'eurent plus l'air de postuler un engagement au (irand théâtre. Enfin, les consommateurs qui boudaient le (>afé du Nord depuis l'aventure de Razoua, allèrent aux cafés du Levant, de la
Couronne ou de la Bourse, prendre leur absinthe... au sucre !
« Quant aux réfugiés qui avaient trouvé de l'ouvrage, ils cessèrent de trembler pour le lendemain et appelèrent auprès d'eux leurs femmes, leurs enfants, en attendant l'amnistie après laquelle les moins optimistes d'entre nous ne croyaient pas languir pendant neuf ans!
« C'est à ce moment que Phonsine vint me rejoindre et qu'on s'installa chemin des Savoises, où j'a\ais loué deux petites chambres. Je travaillais. Je n'étais déjà plus réduit, comme en arrivant, à la portion congrue, rue du Cendrier, chez le père Rameau, qui nous nourrissait, pour moins de vingt sous par jour, avec les reliefs des grands restaurants.
« J'avais fait aussi la connaissance de quelques braves cœurs dévoués aux nouveaux venus, qui leur ressemblaient comme des enfants à leur père.
« On rencontrait encore à Genève, en 1871 , des proscrits du Deux Décembre : le docteur Poux, le pharmacien Darier, le tailleur Hilbey; l'homme d'allaires Faucon, le relieur Dupleix, le père Raymond, qui était aveugle et vendait des journaux. Ils n'eurent qu'à se rappeler leurs déboires pour compatir aux nôtres. L'orgueil d'avoir passé par là dominait, chez ces vétérans de l'exil, la douleur de voir leur cause se traîner dans les recommencements et la République ramasser la trique dont l'Hinipire s'était servi.
« Quel(|ues Genevois ne nous témoignaient pas moins de sympathie. Le brave Philippe Corsât nous faisait une place dans son petit journal, le Carillon, et Charles Perron, peintre émailleur, internationaliste, nouvellement marié, donnait chaquejour, rue de Lancy, à Carouge, le couvert à plus d'un. Il hébergea assez longtemps Benoît Malon et n'eut pas à s'en louer, comme vous le savez. Passons.
« L ne autre maison nous était grande ouverte, celle d'une jeune femme, M°" Olga LévachofT, dont le beau-frère, Nicolas Joulvovsky, réfugié russe, devint, lui aussi, un de nos bons amis. Secondé par des (îenevois comme Schlaich, peintre sur émail; Darier, fabricant d'aiguilles de montres et disciple de
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Pierre Leroux; Baud-Bovy et Gaud, artistes peintres, Joukovsky s'ingéniait pour procurer des passeports aux insurgés cachés à Paris. Il fallait, d'abord, récolter dans les ateliers des actes d'origine qu'on envoyait en France, où ils étaient convertis en passeports. L'appropriation de ces actes d'origine à l'usage qu'on en voulait faire incombait à Joukovsky et au père Boulanger, dit Vastronome ou le chimiste, un vieux révolutionnaire qui avait conspiré avec Barbes, conspiré contre l'Empire..., et dont le télescope, sur le quai du Mont-Blanc, invitait les passants à chercher des hommes dans la lune, tandis qu'il s'employait pour eux, sans aller si loin.
« Il avait formé un élève, le mécanicien Perrare, de Lyon. Beaucoup durent le salut à leur habileté. D'un passeport lavé et blanchi à souhait, ils faisaient coup double. Le même passeport qui avait facilité l'évasion de Lavalette, favorisa celle de Vaillant.
« Un jour, jour de fêtel quelqu'un réussit à mettre la main, dans les bureaux de la police, sur une dizaine de passeports en blanc... La difficulté était de les expédier à Paris. Ils y arrivèrent dans le double fond d'une valise que pilotèrent un graveur du Val de Saint-Imier, Adhémar Schwitzguébel, et une autre fois, le peintre Gustave Jeanneret, de Neuchâtel.
A Paris, les messagers s'abouchaient avec des amis sûrs : M"' Lefrançais, Charles Lemonnier, secrétaire général de la Ligue de la Paix, Pierre Vinçard et ses enfants, le D' Robinet, Crevât, vieux républicain, proscrit sous Louis-Philippe, Lucienne Prins, qui fabriquait des parapluies au Marais..., d'autres encore. Ils connaissaient les cachettes des fédères et leur portaient la clef des champs. Retenez leur nom, citoyen, vous en avez l'étrenne!
« Une grande ressource pour le fretin de la proscription fut, à cette époque, le Temple-Unique, mis à notre disposition par les sections genevoises de l'Internationale et par la Loge maçonnique. Comme c'était tout près de chez nous (la plaine
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de IMainpalais à traverser), nous allions souvent, Phonsine et moi, passer la soirée au Temple-Unique, appelé aussi la Boîte à secrets par les Genevois impartiaux, pour qui leur Conservatoire est la Boîte à musique, le Bâtiment électoral la Boîte à gifles et la Synagogue la Boîte à grimaces.
« Les sections, alors au nombre d'une trentaine, tenaient leurs séances en bas ou au premier étage, dans plusieurs petites salles aménagées à cet effet. On nous en réserva une. Au début, ce fut charmant, intime, familial. Le Temple- Unique était ouvert aussi bien aux femmes qu'aux hommes; elles V apportaient leur ouvrage, cousaient, brodaient et tricotaient. On se racontait l'évasion du dernier venu, quand il ne la racontait pas lui-même... autant de petits drames, le feuilleton parlé du jour, des histoires dans lesquelles chacun retrouvait un peu de la sienne. Des assemblées générales, le dimanche, se terminaient par un chan<^e-banal, ou divertissement comportant des chants, une sauterie et un piquenique populaire, auquel participaient nos amis des sections romandes, horlogers et bijoutiers.
«< Bientôt on s'occupa de mêler l'utile à l'agréable. Dès le mois d'octobre, le groupe d'initiative et de propagande de l'Internationale organisa des conférences, qu'il demanda aux réfugiés. Il fit pourtant une exception en faveur du défenseur de Hazoua, élevé par gratitude, en quelque sorte, au rang de membre honoraire de la proscription.
« NU Ambernv se chargea donc d'un cours de droit politique. Le père Boulanger, lui, enseigna l'astronomie populaire. Un architecte, Dianoux-Vivarès, ex-membre de la commission municipale du XVII' arrondissement, fit un cours de dessin.
« Les enfants ne furent pas oubliés. Les ouvrières de Genève, giletières, blanchisseuses, lingères, cigarières, etc.. qui avaient fondé, quatre ans auparavant, la première section des travailleuses de l'Internationale, profitèrent de notre arrivée pour essayer de réaliser leur projet d'une école enfantine gratuite. Ce fut l'occasion d'une belle fête de Noël. Le