CHAPITRE DEUXIÈME
Il fallait donc le dire!
« Ce qui n'a pas empêche le spirituel caricaturiste Cham, de dessiner, à l'occasion du premier anniversaire du 18 mars, un chiffonnier auquel il prêtait cette réflexion : « Il y a un an, j'étais fonctionnaire public! »
— Peut-être Cham entendait-il par là que la Commune n'avait pas enrichi ses fonctionnaires.
— Oh! c'est peu probable. Le coup de pied de l'âne n'est jamais une caresse. »
Si j'aime ce quartier sanguin et bilieux, où passent, comme sur un visage, toutes les expressions de la souffrance et de la misère ? Je le crois bien ! Mais je l'aimais davantage lorsque l'échafaud n'y était qu'un souvenir. Il manquait une calamité à ce lieu qui paraissait les réunir toutes. A présent, c'est complet : les bois de justice sont revenus!
Je rends grâce, néanmoins, à la troisième République, d'avoir attendu que son vieux serviteur Colomès fût mort, pour rétablir l'Abattoir à notre porte. Une tête coupée à froid répand dans l'air autant de vapeurs de sang qu'un champ de bataille couvert de cadavres.
J'avais avec mes voisins des relations charmantes. Nous évitions réciproquement d'être indiscrets. Pour cela, nous correspondions par la fenêtre. Fréquemment, en hiver, soulevant les rideaux et me voyant inoccupé derrière mes brisebise, Colomès me faisait un signe de tête qui voulait dire : « Est-ce que je vous dérange ? »
Je répondais, par gestes également : « Non, venez... » Et bientôt après, il entrait, vif et cordial, dans mon cabinet de travail. Rarement les mains vides. Il prétendait avoir retrouvé la veille, « en farfouillant », quelques documents sans valeur qu'il m'apportait. Je songeais à ces aimables vieillards appelés vulgairement papas-gâleaux, parce qu'ils sont coutumiers de friandises pour leurs jeunes amis.
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Je soupçonnais Colonies de diviser ses présents afin de prolonger son plaisir, et comme ce plaisir je le partageais, l'innocent artifice faisait deux heureux.
— En collectionnant la plupart des ouvrages, livres et brochures, que les exilés ont publiés, me disait-il, je ne pensais pas, ma foi! qu'ils seraient utiles, un jour, à quelqu'un. Vous en possédez beaucoup déjà... mais celui-ci, l'avez-vous?
Et il agitait un de ces opuscules, placards ou in-32, que les pamphlétaires des proscriptions de 51 et de 71 glissaient sous enveloppe pour les introduire subrepticement en France.
Il me montrait d'abord la pièce rare, de loin, comme du nanan..., et c'était assez souvent du Félix Pyat.
Celui-ci, réduit à l'impuissance par des exils successifs, avait adopté un projectile, la lettre ou\crte, grâce auquel le plus éloigné de ses ennemis n'était jamais hors de portée.
En a-t-il craché des lettres ouvertes et des toasts, le vieux tireur! A-t-il assez éparpillé le gros plomb des journalistes et des orateurs démagogues ! Théâtre à part (et il est d'essence romantique), ses œuvres tiennent dans une cartouchière.
Colomès m'abandonnait le bourgeois, fils de bourgeois, le publiciste, le tribun populaire, l'homme si peu d'action..., tout ce que je voulais enfin, excepté l'auteur du (^chiffonnier de Paris et des Deux Serruriers...
Au regard de mon ami, je crois bien qu'il suffit, pour être absous de toutes fautes, d'avoir écrit la Brouelle du Vinaigrier, le Vuidangeur sensible, les Crochets du père Marlin, Bruno le ftleur, Jennif Fourrière, ou les Typographes parisiens, drames de métiers.
Mais la question aujourd'hui n'est pas là. Colomès reconnaissait que ses compagnons d'exil avaient noirci beaucoup de papier inutilement.
« C'était un moyen de tromper l'attente d'une amnistie que nous croyions prochaine, en faisant savoir à nos amis de France que nous existions encore et que la défaite ne nous avait pas abattus. Les exilés sont longs à s'apercevoir qu'ils ne se lisent qu'entre eux et que leur voix n'a pas d'écho.
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— Et puis, observais-je, cette démangeaison d'écrire, ce prurit de narration, toutes les proscriptions l'ont éprouvé..., celle de 51 comme la vôtre.
— Plus encore que la nôtre! Et c'est compréhensible. Sur cent trente proscrits, Charles Hugo compte cinq ouvriers, cinq! Les autres appartenaient aux professions libérales... Des bourgeois!
— Assurément, monsieur Colomès : mais souvenez-vous de ce qu'a dit en substance votre maître Proudhon : « C'est le peuple, indifférent ou sympathique, c'est lui le grand parjure de décembre. » Et Jules Favre abondait dans ce sens lorsqu'il répondait, en 1867, aux chefs de l'Internationale lui demandant son concours contre l'Empire : « Vous seuls l'avez fait, Messieurs, renversez-le seuls. »
Colomès, piqué, sursaute :
« Saigné à Lyon en 1834 et à Paris en 1848, le peuple avait ces deux leçons-là trop présentes à l'esprit, en 1851, pour ne pas rendre la pareille à la bourgeoisie! Chacun son tour. »
Triste aveu ! Le vieil ouvrier n'a pas encore compris que jouer la partie ou s'en désintéresser, c'est tout un pour lui, et qu'il perd toujours du moment que la politique bat les cartes.
Mais je me garde bien de l'entreprendre là-dessus. J'aime mieux qu'il me parle des débuts de la proscription en Suisse.
Déjà plusieurs exilés de 71 m'ont raconté leur évasion. Ceux à qui un ami fit passer la frontière me retraçaient leur anxiété, à Bellegarde, lors de la vérification des passeports, puis, leur soulagement incoercible, explosif, quand ils s'étaient vus hors d'atteinte. Sous le tunnel, dans le train, ou sur la route, à pied, le même sentiment de reconnaissance, uni au victorieux instinct de la conservation, les avait jetés au cou de leur compagnon de voyage, voire du premier venu, stupéfait de cette effusion... et c'était de toute leur vie la minute la plus exquise, celle dont l'arrière-goût de menthe laisse à jamais la bouche fraîche.
« On ne fait pas l'apprentissage de la liberté, on la sait ainsi, par révélation, me confirme Colomès. Il faut, pour la connaître, avoir mordu dedans, comme Taffamé dans un morceau de pain tendre. J'avais préféré le séjour de la Suisse à tout autre, parce que c'est un pays de langue française et que j'étais à peu près sûr, en outre, de trouver du travail dans la bijouterie, à Genève. J'y tombai, néanmoins, comme le couvreur d'un toit, et pour la plupart de mes camarades, la commotion avait les mêmes suites que pour moi. Après l'étourdisscment, nous manifestions de toutes les manières la joie de nous sentir sains et saufs, (^est encore une heure bien agréable. Vous ne vous imaginez pas le bien-être qu'on éprouve. On ne peut pas dire qu'on respire, tant qu'on n'a pas passé par là. Nous débordions de fraternité, nous nous mettions en quatre les uns pour les autres. On avait beau ne pas s'être connus pendant la Commune, on se reconnaissait à ce signe qu'on en avait été. La défaite et le malheur nous rapprochaient. La lune de miel des proscriptions est un enchantement. On se jure un dévouement éternel, et l'on est sincère. Le radeau de la Méduse immédiatement après le naufrage, quoi 1
« Inutile de vous dire que mon premier soin à (ienève fut de me mettre en rapport avec les réfugiés qui s'y trouvaient déjà.
« Lyon et le (>reusot avaient fourni les premiers contingents.
« Dès 1S7(), était arrivé le père Saignes, plâtrier à la (îuillotière, qui avait, le 2(S septembre, au balcon de l'Hôtel de Ville, proclamé Cluseret général en chef des armées du Midi de la France. Et allez donc ! Ce bra\e homme, âgé d'une cinquantaine d'années, inculte au phvsique et au moral, possédait le don d'entraîner. Il dirigeait comme pas un, nu-tête, en berger, une manifestation, et perçait le tumulte de son galoubet. Il avait effrayé la bourgeoisie lyonnaise, et le Conseil de guerre s'en était souvenu en le condamnant à la déportation dans une enceinte fortifiée.
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« Après lui, était venu un autre orateur de réunions publiques, l'ouvrier balancier Bru vas, poursuivi pour excitation au meurtre du commandant Arnaud. Vieille barbe aussi, voué aux présidences de clubs, Bruyas donnait la preuve de son impuissance en répétant sans cesse qu'il luttait depuis trente ans pour la Révolution.
« Fuis, avaient fait leur apparition, à Genève, les ouvriers compromis dans Tinsurrection du 23 mars, le mécanicien Antoine Perrare, robuste, énergique, le cœur, la langue et les bras toujours à la besogne ; le tourneur opticien Colonna, son frère de doctrine; les tisseurs Verdier et Tissot, qui n'étaient, — le dernier surtout, — ni sans prétentions, ni sans courage.
« Enfin, le mouvement avorté du 30 avril avait envoyé les rejoindre Léonard Fournier, mécanicien, Joseph Véron, serrurier, Tacussel, serrurier aussi, ex-délégué des Ligues du Midi et de l'Est, un homme d'action qui, comme moi, détestait les journalistes; Louit Guittat, ferblantier et gérant du Cri du peuple lyonnais, un autoritaire qui renfermait le sentiment d'une supériorité méconnue; Benoît Velay, tulliste et ex-conseiller municipal; Simonet, cordonnier; Tracol, fabricant d'articles de pêche, un vieux de 48, emprisonné au fort d'Ivry après les journées de juin, antécédents auxquels il devait sans doute d'avoir fait partie de la Commission provisoire installée pendant deux jours à la mairie de la Croix- Rousse. Il retrou\ait à Genève trois de sescollègus sur quatre : Jean Drevet, Pochon et Louis Raymond, figures effacées.
« Une femme, Virginie Barbet, qui tenait un débit de boissons, avant la guerre, et avait rédigé, en 70, le manifeste des femmes lyonnaises incitant à l'insoumission des jeunes gens sous les drapeaux ; deux vovageurs de commerce, Emmanuel Jeannin, ex-lieutenant de francs-tireurs à l'armée des Vosges, et Himbert, qui faisait avec bonne humeur le courtage des marchandises et la propagande des idées, complétaient, sur les rives du Léman, la liste des contumaces dont le Conseil de guerre avait salé la note. Mais le petit nombre de ces
choristes se grossissait de figurants ayant plus ou moins sujet d'être inquiets. Je citerai Charles Blanc, charpentier; Vola, marchandde cuirs et peaux; Auziau,chiil"onnicr ; Bertranche, tisseur et ex-capitaine de francs-tireurs; ,Blacher, artilleur, passé à l'insurrection ; Mathieu, marchand lyonnais débonnaire, qui avait commandité le Cri du peuple local; Tony Graillât, enfin Dumartheray, impliqué dans les poursuites sans effet dirigées, au moment de la guerre, contre les internationalistes lyonnais.
« A la fin de mars, le Creusot et Saint-Etienne, soumis, avaient à leur tour poussé vers la Suisse quelques épaves.
« ('/était l'ancien maire du Creusot, J.-B. Dumay, qui avait essayé de vaincre l'usinier Schneider dans son fief; c'étaient les membres de la Commune proclamée le 2() mars : le vannier (iaffiot, les frères Lagoutte, Leblanc et Nigault, mécaniciens; le cordonnier Victor Lemoine; l'horloger Supplicy; Leprêtre, ajusteur; Claude Maître, cafetier.
« A l'agitation stéphanoise, réprimée à la même époque, se rapportait l'arrivée à Genève de Bertrand, marchand de charbons, Dissart, mécanicien. Chômât, armurier, Etienne Faure, cordonnier, Durbize, comptable, etc.
« Enfin le vent avait apporté, comme des flammèches de la Commune de Marseille, après l'embrasement du 4 avril, les ouvriers Danthoine, J.-B. Pillard, Mabilly, Philibert Perrin, Bosc, l'officier de santé Boissière, le poète Adolphe Carcassonne, et Alphonse Pélissier, qui s'intitulait ex-général, condamné à mort en même temps que Gaston Crémieux.
« La proscription des départements, vous le voyez, se composait en grande partie d'ouvriers. Certains trouvèrent tout de suite de l'ouvrage et purent aider leurs camarades sans le sou; mais ils ne soulageaient leur misère qu'en la partageant.
« Au commencement, les Lyonnais se réunirent chez leur concitoyen Mathieu. Il avait ouvert, avec sa femme, rue de l'Entrepôt, aux Pâquis, un petit café-restaurant qu'il transforma plus tard en hôtel de Lyon.
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« C'est chez lui que fut ébauchée notre première société de secours mutuels.
« Quant à la fine fleur de la proscription, vous pensez bien qu'elle se donnait rendez- vous ailleurs que dans les caboulots. Elle frayait le moins possible avec les ouvriers comme nous, obscurs combattants qui n'avions fait, en prenant le fusil, un jour, que changer d'outil. »
J'interromps le narrateur.
— Bref, vous laissiez subsister entre les classes ces démarcations que vos principes réprouvaient.
— Ma foi, oui. C'était au Café du Nord que s'attablaient alors, de leur côté, les piaffeurs, les chefs... enfin ceux que l'on appelait les ifrandes haltes.
— J'en conclus que vous n'étiez pas un client de ce Café du Nord.
— Assurément. J'avais autre chose à faire. J'avais un état, moi!
Ce n'est pas la première fois que perce, chez mon voisin, le vieil antagonisme entre les deux formes de la productivité. Il regarde, je le sais, comme des parasites sociaux, tous ceux qui ne créent pas ou ne perfectionnent pas, de leurs mains, un objet quelconque, utile, autant que possible.
J'ai toujoursévitéladiscussion..., maisaujourd'hui, tant pis!
« Ne croyez-vous pas, monsieur Colomès, que la sanctification du travail manuel est encore un préjugé, le préjugé du muscle? Physiques ou intellectuelles, voyons, toutes les facultés se valent et concourent à l'activité humaine. Prenez garde, avec vos distinctions subtiles, de perpétuer ce régime des classes qui vous est odieux. Encore un peu et vous séparerez l'ouvrier d'élite du manœuvre, le terrassier du boulanger, le salarié agricole d'avec le salarié d'usine ou de fabrique. Où vous arrêterez-vous si le quatrième état se subdivise lui-même en une infinité de prolétariats qui devront s'émancipera tour de rôle et par degrés? »
Colomès m'a jeté, sous l'auvent de son béret, un coup d'oeil sévère.
« Que pouvions-nous a\oir de commun, je vous prie, avec les hommes qui se prélassaient sur la banquette, au Café du Nord?
— Mais... des souvenirs..., un drapeau..., des morts...
— Vous ne les avez pas entendus pérorer, récriminer, dénigrer...
— Non, je me figure seulement que vous étiez moins à plaindre a\ ec un métier, qu'eux de n'en point avoir. L'estaminet ne m'attire pas, je n'y mets jamais les pieds; mais, en exil surtout, le café est un bureau de placement gratuit, un palier de communication pour l'incertitude et l'espérance. Une table suffit aux gens qui n'ont plus de fover, pour s'en refaire un, dont le prix de la consommation n'est que le loyer. Ahl sous le drapeau décoloré des journaux de Paris, les beaux retours offensifs que je de\ine, au Café du Nord I Tantôt on y apprenait l'élévation de Thiers à la Présidence de la République, et tantôt la réhabilitation de Jules Favre, absous des faux qu'il avait commis et avoués. La France honnête se ressaisissait. \'ingt-huit conseils de guerre sous pression, débitaient la mort, les travaux forcés, la déportation, la prison... et ne se reposaient que le dimanche, jour du Seigneur...
« Quand vous lisiez le compte rendu des dix-sept audiences consacrées aux dix-sept accusés de la première fournée, Ferré, Jourde, Courbet, Paschal Grousset, Assi, Trinquet, etc.. tous membres de la Commune, quel sujet d'émotion pour vous!
— D'émotion... et de tristesse aussi..., balbutie Colomès avec embarras.
J'ai compris. Je traduis tout haut sa pensée. Le colonel Merlin, président, et le commandant Gaveau, commissaire du gouvernement, éper\iers au poing de la justice, remplissaient leur rôle, somme toute. Ils n'avaient point aiguisé, dans les camps, leurs serres, pour les laisser au fourreau. Mais puisque leur proie était sacrifiée d'avance, on eût souhaité qu'elle fit une plus fière défense et qu'un beau désespoir alors la secourût! A une discussion laborieuse, à des
bêlements sous les griffes et sous les crocs, qu'avait-elle à gagner? Jourde, petit caissier refaisant ses additions, pour se justifier de l'inculpation d'abus de confiance, avait l'air de revenir de Bruxelles plutôt que de Satory...; et M' Lachaud pouvait refuser la main à son client Courbet, sans la recevoir sur la figure. Deux seulement affrontaient le tribunal. C'était le cordonnier Trinquet disant : « J'ai été insurgé, oui ; j'ai fait le coup de feu derrière les barricades, c'est vrai, et si je regrette une chose, c'est de n'y avoir pas trouvé la mort, car je ne verrais pas aujourd'hui des collègues qui ont eu leur part d'action, refuser leur part de responsabilité. » Et c'était Théophile Ferré barbouillant d'avance de son sang, les spectateurs qui le huaient, les avocats qui arguaient et les juges qui s'évertuaient. Mais le véritable langage de l'insurgé terrassé, on ne devait l'entendre que trois mois plus tard et dans la bouche d'une femme : Louise Michel. Elle réclamait le peloton d'exécution ; on l'en priva, peut-être pour l'exemple. Car il est bon d'enseigner que le front qu'on incline, voit la mort de plus près que le front qu'on relève!
— Certainement, déclare Colonies. Considérez néanmoins que nous étions en sûreté... partant mal qualifiés pour apprécier l'attitude de nos infortunés amis. Il eût fallu nous voir à leur place. On peut toujours dire que l'on aurait, le cas échéant, de qui tenir... , il ne s'ensuit pas que ce soit de Louise Michel. »
J'aime cette franchise; elle m'encouragea ramener Colonies au Café du Nord, dont nous nous sommes éloignés.
(( Razoua en était le premier pilier, à gauche, en entrant par la rue du Rhône, reprend mon informateur. Curieuse physionomie que celle de cet ancien maréchal des logis aux spahis, chevronné et médaillé. Certains officiers en demisolde, sous la Restauration, devaient lui ressembler, mais avec plus de prestige..., vu qu'ils n'écrivaient pas. Razoua, lui, l'uniforme jeté aux orties, avait collaboré aux journaux d'opposition. Nain jaune. Réveil... Le procès de Blois, en 70, et son rôle au 31 octobre à la tête du 6L bataillon de la garde
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nationale, contribuèrent à le faire valoir. Il fut élu à l'Assemblée nationale, vota, à Bordeaux, la continuation de la guerre et démissionna, le 31 mars, comme avaient fait ses collègues Delescluze, Malon, Pyat, Gambon, Cournet, Tridon, Millière. Mais il ne siégea pas à côté d'eux à l'Hôtel de Ville. Cluseret lui confia le commandement de l'Ecole militaire. Il n'en délogea que le 22 mai, sous le feu des Versaillais. Une heureuse inspiration l'avait alors conduit boulevard Malesherbes, chez le baron Svlvère d'Ezpeleta, une connaissance d'Afrique. Le baron, non content de donner asile au fugitif, prépara son évasion. Chose assez difficile. Toute la police possédait le signalement de Razoua et son physique ne se prétait guère aux déguisements. Impossible d'éclaircir son teint basané, de raboter son nez en bec d'aigle et d'effacer la cicatrice d'une blessure, reçue au visage, dans un engagement avec les bédouins. Le baron paya d'audace. Il se procura dans les vingt-quatre heures deux passeports, l'un à son nom, l'autre au nom d'un secrétaire supposé, Esteban y Marquez, qu'il emmenait avec lui en Suisse. Le stratagème réussit. Deux jours après, Razoua et son sauveur débarquaient à Genève, ayant franchi la frontière à la barbe du terrible (iallet! Razoua l'échappait belle, car ce (iallet, avant d'ofVrir ses services à Versailles, avait collaboré, vers la fin de l'Empire, aux journaux d'opposition et, fréquemment alors, il croisait l'ancien spahi dans l'escalier de l'imprimerie du RéveiL rued'Aboukir.
« A Genève, Razoua fut accueilli à table et à bras ouverts par le père Fesneau, négociant en \ ins à Cette, auquel on ne pouvait reprocher que d'avoir, après le 4 Septembre, représenté l'Hérault dans la fameuse Ligue qui devait soulever le Midi. Ils ne s'ébranlèrent ni l'un ni l'autre. Plus tard seulement, électrisé par des responsabilités imaginaires, Fesneau avait cherché une rade à Genè\ e et transporté son commerce avec lui, quai des Eaux-Vives.
« Tous les jours invariablement, sur le coup de cinq heures, Razoua allait prendre son absinthe et fumer sa pipe au Café du Nord. Il en fit bientôt, pour les exilés, un point de rallie-
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ment. Les Genevois et la police même le leur indiquaient, si bien que les mouchards venus de France y rôdaient aussi. On se dévisageait obliquement, d'une table à l'autre, on parlait bas derrière les journaux en éventail, et le beau lac, dont la largeur du quai séparait nos gaillards, était sans attraits pour eux, qui lui tournaient le dos. Ils ne jouaient pas, ils échangeaient des nouvelles, des impressions et des regards. Razoua excellait à dépister les mouchards; on le choisissait pour arbitre dans les affaires d'honneur et, absolument désintéressé, il ne vivait pas des services qu'il rendait. Mais qu'il était mal entouré! Sa société se composait, pour une bonne part, de fils de famille égarés dans la Révolution, notamment de cette bohème de la presse et du Quartier Latin, qui avait voltigé à la Préfecture de police autour de Raoul Rigault.
Elle fréquentait aussi aux Charmettes, dans la campagne Brot, aux Pâquis, sur l'emplacement du Kursaal actuel. Les Charmettes étaient le nom d'une petite pension de famille tenue par les parents de M"" Emilie Lerou, la tragédienne qui appartint à la Comédie-Française. La maison, au milieu d'un grand parc et de beaux ombrages, fut la plus paisible du monde, jusqu'au jour où le père Lerou y reçut, sans savoir à qui il avait affaire, le jeune et séduisant Léon Massenet de Marancour et sa maîtresse, une soi-disant comtesse italienne, qui avait un œil de verre, puis bientôt après, Nina Gaillard, son imposante mère, et leurs trois chats, Mioche, Carmagnole et Tirelipatte!
« Massenet, petit journaliste, frère aîné du compositeur et de l'officier de gendarmerie, avait été, sous la Commune, lieutenant-colonel inspecteur divisionnaire du casernement, Nina de Callias, séparée de son mari, était pianiste et donnait des concerts de musique classique,
« Dans son salon parisien de la rue Chaptal, ouvert à toute la bohème artistique et lilléraire de ce temps-là, Raoul Rigault, P'iourens, Peyrouton , Ernest La vigne, Verlaine, Lepelletier, Bazire, Ferdinand Révillon, qui furent de la Commune, allaient quelquefois. Cette circonstance pouvant
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lui attirer des ennuis, elle s'était réfugiée à Genève. Les Charmcttes devinrent alors un rendez-vous de singulière compagnie. On y voyait — et sur un bon pied celui-là — Edmond Bazire, ex-rédacteur à La Marseillaise^ le père Gaillard, Ferdinand Révillon, ex-directeur des douanes; Kinccler, ex-directeur des vivres à la Marine... Des chefs de bataillon : Cœurderoy, Louis Roger, Jean Noro du 22*^, dit des balles vernies, parce que réactionnaire, et Louis Brunereau, le fourreur de la rue des Martyrs, chez qui Pyat et Gambon avaient trouvé asile sous rEmpire'. .. Puis encore, Maxime Vuillaume du Père Duchêne et son ami Bellanger, collaborateur de Vallès au Cri du Peuple; le père Zeppenfield, ex-secrétaire de Rossel et professeur d'histoire; Jules Montels, ex-colonel de la 12'" légion; cinq auxiliaires de Rigault à la préfecture de police : Clermont, chef du personnel, les dessinateurs Slom et Pilotell, Teulière, délégué adjoint, et Laprade, ex-contrôleur général, neveu de l'académicien. Laprade amenait Arthur Arnould. L'abbé Paris les avait cachés ensemble chez lui et n'a\ ait pris congé d'eux qu'à Genève. N'oublions pas deux jeunes étudiants en médecine : Paul Bricon, qui a\ ait été juge d'instruction de Protêt, à la Justice, et le petit Ducrocq, dit le général, que j'avais eu pour médecin-major, au fort de \ anves. Ah! le vide-bouteilles que c'était... et que ce fut encore à Genève, où il essayait en ^•ain, pour vi\ re, de placer des machines agricoles! Enfin Babick, factotum de Nina, dont il faisait les courses, l'accompagnait en bottes montantes et redingote serrée à la taille par une ceinture rouge, au Casino Saint- Pierre, oîi cette dame donnait ses concerts, sous le nom de Nina de Villard\
« On n'engendrait pas la mélancolie, aux Charmettes. La fête s'y prolongeait bien avant dans la nuit, sous les chênes et les ormeaux du parc. On jouait la comédie, on dansait la