‹ Philéonmon, vieux de la vieilleChapitre 21 sur 134 · Paule Minck · texte numérisé non relu

Paule Minck

CHAPITREDEUXIÈME 73

un autre jour, trouvait en train de repriser ses bas... pas les bleus, les autres, à Vhôlel du Raisin, à Neuchâtel.

« Une seule fois, ces dignes femmes scandalisèrent Genève, et voici dans quelles circonstances. Elles assistaient aux obsèques civiles de Hazoua qu'on enterrait à Plainpalais. Mais comme ce n'est pas l'usage, en Suisse, que les femmes accompagnent les convois funèbres, le Courrier de Genève traita de pétroleuses celles qui formaient la tête du cortège. Il dut faire des excuses, le lendemain, oui, citoyen, les plus plates excuses! A-t-on jamais vu! Pétroleuses, Phonsine, M"' Lefrançais, M"'' Tinayre... que j'oubliais! Vous savez son histoire à M""" Tinayre? Camille Pelletan l'a racontée, mais en partie seulement. C'était cette institutrice que le gouvernement de Bordeaux avait chargée, à la fin de la guerre, de réorganiser, à Paris, les écoles de filles. Républicaine ardente, à la façon de Pauline Roland, elle avait tellement pris sa tâche au sérieux, qu'elle était restée, pour la remplir, au service de la Commune. Crime impardonnable qu'expia... son mari, pourtant bien loin de partager ses opinions! En effet, le malheureux, s'étant efforcé d'arracher sa femme aux soldats qui l'emmenaient, fut lui-même saisi par eux et conduit au Châtelet, puis à la caserne Lobau sans doute, où l'on fusillait en série et à l'heure. Son cadavre n'a jamais été retrouvé..., pas plus, d'ailleurs, que la petite fortune qu'il avait sur lui au moment de son arrestation. L'autorité militaire, elle, ne rendait pas l'argent. Les cadavres non plus. M"" Tony Moilin ne put obtenir le corps de l'homme qu'elle avait épousé in exlremis. Et allez donc! »

Colomès remonte son pantalon, fait deux ou trois flexions et repart :

« A Genève, grande fut la détresse de M°" Tinayre et de son frère Guerrier, délégué par la Commune à la Manufacture des tabacs. Tandis qu'il improvisait, avec sa famille, une troupe de comédiens qui battit la Suisse, M""" Tinayre courait le cachet à vingt sous, pain de ses cinq enfants! L'aîné, Julien, âgé alors d'une dizaine d'années, chiffonnait dans les

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rues, en compagnie d'un biffîn de Lyon nommé Auziau, ou bien tra\aillait, avec son frère Louis, chez un cordonnier, réfugié de Saint-Etienne, Faure, dit Cou-lordu\

« Quant à Phonsîne, pour venir en aide à nos camarades, elle blanchit d'abord leur linge à crédit; puis, comme elle était de son métier polisseuse, elle me seconda. Ce fut notre meilleur temps. Nous avons gagné, dans la bijouterie, jusqu'à des \ingt francs par jour! C'était la mode des bagues-semaine, formées de sept anneaux. Nous ne suffisions pas aux commandes. On travaillait en chantant du matin au soir, gais comme des pinsons. C'est à Genève que nous nous sommes appris réciproquement tous les refrains que nous savions. Nous les chantonsencore aujourd'hui... pour eux-mêmes, sans doute, mais aussi parce que nous les avons dans le cœur.

« Cette allégresse doit vous paraître inconvenante, chez des gens en deuil d'une belle cause et de ses défenseurs; mais s'il est vrai qu'on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers, on l'emporte sur l'aile d'une chanson. C'est un souvenir vivant et qui embaume..., le bouquet de l'ouvrier! Nous avons toujours eu ainsi des fleurs sur notre table, parce que nous avons toujours travaillé chez nous..., et que le travail est joie, sans surveillance, sans contremaître, sans cloche ni sirène, à l'arrivée et au départ. »

,Ie le vois \enir... .le n'échapperai pas à l'un des refrains qu'il chante le mieux. P3n effet :

« Mais voilà... profère-t-il, la division du travail et le développement du machinisme n'avaient pas, comme à présent, réduit l'ouvrier à un nouvel esclavage. Il pouvait encore saluer d'une chanson rœu\re de ses dix doigts. Le bruit d'une machine ne couvrait pas sa voix. Est-ce que j'ai envie de chanter devant un monstre d'acier qui découpe ou perce des trous sans relâche? AH,ez donc mettre des paroles sur

1. Julien et Louis Tinayre sont devenus, l'un un graveur et l'autre un peintre distingués. Louis Tinayre a peint de beaux portraits de sa mère, de Louise Michel et de Rogeard.

cette musique-là! Le mouvement des volants et des bielles vous les renfonce dans la gorge. »

Je connais l'antienne. C-olomès a la haine du machinisme, source de tous les maux. Il m*a dit une fois combien l'avait diverti, dans sa jeunesse, ce héros d'Erckmann-Chatrian, maître Daniel Rock, le vieux forgeron dont les fils, à son instigation, se ruent, armés de faulx, sur la première locomotive qu'ils voient manœuvrer... Et Colonies fait la même chose qu'eux. On fera toujours la même chose. Ils sont symboliques.

Il ne tiendrait qu'à moi d'entendre une belle conférence sur les crimes du machinisme, mais, avec mon voisin, assez d'incidentes rompent déjà le fil du discours, pour que je ne le suive pas, cette fois, dans leur labyrinthe.

J'enchaîne donc : « Enfin, vous étiez heureux? »

Il supporte fort bien, ayant ouvert une parenthèse, qu'on la ferme à sa place.

« Oui, dit-il ; en montant petit à petit notre ménage, il nous était possible encore d'obliger les camarades qui arrivaient dénués de tout. Bien sou\ent, nous a\ons retiré un matelas de notre lit, pour les coucher. Ils nous payaient de nos peines en nous parlant de Paris. Si je vous disais qu'on allait, Phonsine et moi. rôder autour de la gare, dans l'espérance de rencontrer un nouveau venu et de l'emmener chez nous...

— Vous goûtiez, vous aussi :

Celle saveur puissante Que laisse au cœur le mal de la pairie absente!

— Assurément. Ernest Cœurderoy... celui des années cinquante... Cœurderov-le-Frénétic[uc a écrit que l'exil centuple la vie de Thomme en lui donnant l'humanité pour patrie. C/est une phrase, et voilà tout. Celle de Saint-Just : « La patrie n'est pas le sol, mais la communauté des affections », ne me satisfait guère non plus. Il n'a raison qu'en théorie. On tient tout de même au sol par un cordon ombilical qu'on ne coupejaniais. Mais il faut avoir tiré dessus pour

le savoir. Dans ses Impressions d'exil à Genève, Saint-Ferréol, ancien représentant du peuple et proscrit de 51, raconte qu'il allait souvent, par attraction, c'est le mot, passer quelques heures en France, dans un petit village du Bas-Rhin, en dépit des gendarmes. « La route pouvait me conduire à « Lambessa, dit-il, mais je respirais l'air du pays et j'étais au « milieu de compatriotes. » Et il raconte encore qu'en se promenant sur le quai du Rhône et en regardant le quai des Bergues, il croyait voir le quai d'Orsay. Il comparait aussi le quartier Saint-Gervais au faubourg Saint-Antoine, et la rue des Granges, dans les hauts quartiers, au faubourg Saint-Germain. Il se créait des mirages, quoi!

« Eh ! bien, Phonsine et moi, nous en faisions autant. Quelquefois le dimanche, nous poussions jusqu'à Hermance ou jusqu'à Ferney, histoire de mettre un pied en France, comme des gamins tentés parle fruit défendu. Ou bien en traversant le pont des Bergues, je disais à Phonsine : « Voilà le canal « Saint-Martin! «Elle se fâchait et devenait toute pâle... «J'y « pense bien assez comme ça! » Mais, le dimanche suivant, c'était elle qui voulait aller déjeuner au restaurant Ardin, chemin de Florissant, bordé de haies et de vergers en fleurs. On déjeunait dans le jardin, en écoutant un artiste ambulant, nommé Ansaldi, chanter L''Evasion de liazaine, Les Capilulards, enfin des choses de sa composition, que sa jeune femme accompagnait sur l'harmonium. Et là... ou ailleurs, sous n'importe quelle tonnelle et devant une picholelte de vin blanc, Phonsine me taquinait à son tour en évoquant Romainville, Les Lilas ou Meudon ! J'avais ma revanche huit jours après. Je proposais une promenade aux Buttes-Chaumont, et nous montions... au Salève, d'où Genève, dans la lumière, nous apparaissait comme Paris, vu des hauteurs de Belleville. Etions-nous bêtes!

— Mais non.

— Mais si. H)xpliquez-moi ce phénomène. Nous travaillions bien tranquillement à l'établi, en face l'un de l'autre, et tout à coup, nous recevions comme une bouffée de Paris au

visage... Nous nous regardions. — A quoi penses-tu? — Au Marché du Temple. — Tiens, c'est drôle, moi aussi.

« Songez que nous nous aimions, que nous étions entourés de compatriotes, que nous ne laissions pas de famille à Paris et que nous vivions au sein d'une population parlant la même langue que nous. L'illusion de n'avoir pas quitté la France devait nous être facile. Eh! bien, pas du tout. Les figures elles-mêmes nous étaient moins nécessaires que le cadre dont l'exil les dépouillait. Exemple :

« L n jour, Phonsine, un camarade et moi, nous étions entrés au café-concert des Grottes. Un jeune bâtonniste y montrait son adresse et terminait ses exercices en battant de quatre tambours à la fois. Soudain, voilà notre camarade qui s'écrie : « Mais, je ne me trompe pas... c'est Plessis! C'est lui qui « précédaitdans la rue de Paris, le 26 mai, l'escorte des otages, « en lançant très haut un fusil qu'il rattrapait, comme une « canne de tambour-major. »

« Nous le retrouvâmes plus tard, à Paris, faisant applaudir ses imitations, ses transformations rapides et ses jongleries; mais, à Genève, il s'agissait bien de Plessis et des otages! Ni vus ni connus! L'indication de lieu seule nous avait frappés... Rue de Paris... la descente de Romainville, du Lac Saint- Fargeau et du Pré-Saint-Gervais!... Ah! je vous réponds que nous placions, dans ce cadre-là, d'autres souvenirs que ceux du 26 mai, cinq heures du soir!

« Nos accès d'ennui ne duraient pas; mais l'obsession était parfois si forte, si douloureuse, qu'elle allait jusqu'à l'étouffement. Ce qu'on appelle la nostalgie, c'est une espèce d'asthme. Le mal du pays est moral et physique : on en souffre dans la tête et dans la poitrine. Langevin, membre de la Commune, exilé à Londres, quand il respirait difficilement, allait, avec sa femme, se faire éventer par le drapeau de l'ambassade de France! Et il était internationaliste comme moi, comme nous tous.' »

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