‹ Philéonmon, vieux de la vieilleChapitre 65 sur 134 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

n'en exagère pas les vertus : il supporte la bouteille...; mais quel bouquet il devait avoir, pour ceux-là qui ont fait la vendange I

Temps héroïques I A la vérité, James Guillaume avait donné des gages à la Révolution bien avant que la Suisse en reçût les épaves. Jeune professeur au Locle, de 18()4 à 18G9, il offrait cet avantage pour la propagande et l'entente, d'être une sorte d'encyclopédie polyglotte vivante. Destitué de ses fonctions à raison des opinions politiques, religieuses et sociales qu'il avait émises en 18G9 dans son journal, le Progrès, Guillaume, fixé à Neuchâtel, avait pu, dès lors, manifester librement ses tendances communistes et antiautoritaires.

En l'absence de son frère Georges, qui avait fait la guerre de 70 dans les francs-tireurs, puis, garde national enfermé dans Paris, y avait soutenu les deux sièges, James le remplaça à la tète d'une petite imprimerie qu'il mit au service des proscrits sans éditeur. Plusieurs ne lui étaient pas inconnus. Il les avait rencontrés dans les Congrès internationaux, il correspondait avec eux. Malheureusement, l'esprit qui faisait le mieux fructifier la semence, Varlin, ne pouvait plus vivifier la bonne cause que de son souvenir.

Je n'ignorais pas non plus que les principaux réfugiés français s'étaient vus recherchés, à leur arrivée à (ienève, par un jeune bourgeois russe intrigant, Nicolas Outine.

« Il avait ses raisons pour nous faire des avances, m'expliqua Colomès; ce petit juif, soi-disant avocat, vivait en réalité des rentes que lui faisait son père, enrichi dans la ferme de l'alcool. Il avait connu à Londres Herzen, Ogareff et Bakounine, qui le méprisaient. Ténor avantageux, porteur de toasts et de bouquets à Chloris, toujours entouré d'une demi-douzaine de femmes russes qui composaient, disait Bakounine, le poulailler de ce jeune coq, doué d'une grande facilité d'assimilation, Outine, gagné aux doctrines de Karl Marx, avait réussi, en 1870, par ses menées, à évincer les bakounistes du journal de la Fédération romande, VEgalilé. Il le rédigeait à leur place et en avait fait l'organe d'un

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socialisme bâtard, cher aux politiciens radicaux de Genève. Ses collaborateurs étaient le Genevois Henri Perret et le Suisse-Allemand Jean-Philippe Becker, ombre de 48. L'association Internationale, contrariée dans son développement par la guerre franco-allemande, traversait une crise amenée par la scission qui s'était produite au Congrès de la Fédération romande tenu à la Chaux-de-Fonds en avril 1S70. Chose certaine, en effet, l'existence de l'Internationale était bien plus menacée par des divisions intestines que par notre défaite, la loi Dufaure et la coalition des gouvernements. Entre les sections des Montagnes jurassiennes, amies de Bakounine, et la coterie genevoise inféodée aux radicaux, le fossé se creusait chaque jour davantage; mais nous n'en mesurâmes pas tout de suite la profondeur. Nous étions alors dans notre lune de miel. Au mois d'octobre 71 les sections de Genève assemblées au Jardin anglais, pour célébrer l'anniversaire de l'Association, avaient applaudi Arthur Arnould, flétrissant le projet de loi de Dufaure, projet dont les dispositions haineuses rappelaient la Révocation de TKdit de Nantes. Bref, nous ne nous doutions pas du conflit suspendu. Nous n'en découvrîmes qu'un peu plus tard les motifs. C'était simple pourtant. L'organisation de l'Internationale reposait, en principe, sur l'autonomie des fédérations et sections locales, libres de se constituer d'après le programme économique à leur convenance, sous la seule condition qu'il eût pour but l'émancipation des travailleurs par eux-mêmes. La prétention de Marx et de son affidé Outine à changer le Conseil général de Londres en Comité directeur donnant le mot d'ordre aux groupes, engendrait la discorde.

« Nous eussions bien voulu rester en dehors du débat ou tout au moins y jouer le rôle de conciliateurs entre les fidèles de Marx, à Genève et la fraction dissidente des Montagnes, composée des adversaires de la hiérarchie et de la centralisation. Mais il ne fut pas possible aux réfugiés d'observer longtemps la neutralité: presque toute la proscription française passa bientôt de Nicolas Outine à Bakounine et aux

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internationaux du Jura, qui traduisaient mieux les aspirations du socialisme populaire. Le Conseil général précipita ce dénouement en ne répondant pas à la demande d'admission que lui avaient adressée les fondateurs d'une section indépendante de propagande et d'action révolutionnaire socialiste, constituée à Genève et dont les membres se recrutèrent essentiellement parmi les réchappes de Mai. La nouvelle section, ainsi excommuniée par Marx, se fit représenter par Guesde et Joukovskv au Congrès de Sonvillier, novembre 71, d'où sortit la Fédération jurassienne. C'était la rupture. »

Une pause. Il prend sa barbe à pleine main, cligne de l'oeîl et ajoute :

« Maintenant, si vous voulez me faire un plaisir..., ne parlez jamais de ça devant la citoyenne. Ce fut longtemps entre nous un sujet de bisbille. J'accompagnais en amateur Lefrançais, Benoît Malon, Guesde et Joukovsky, lorsqu'ils se rendirent au Congrès; mais j'avais fait accroire à Phonsine que ma présence y était indispensable. Encore aujourd'hui, je détourne la conversation de cette escapade, car la mâtine, qui a fini par savoir la vérité, mêle un peu de dépit à ses taquineries. »

Une frasque de Philémon ! Et je sens qu'il meurt d'envie de me la raconter... En effet, je n'ai qu'à le pousser un peu, et le voilà parti. De Genève d'abord.

« A Neuchâtel, James Guillaume se joignit à nous et nous servit de guide. Bien que l'on fût déjà presque à la minovembre, le temps était splendide, et nos yeux se détachaient à regret du lac pudique et sans atours, qui n'est point, comme le Léman, prostitué aux étrangers.

" A Chambrelien, le chemin de fer changeait de direction ; mais le spectacle était aussi beau. Du train qui gravissait une assez forte rampe, la vue embrassait le V'al-dc-Ruz et ses vingt-deux villages, dont Guillaume, qui sait tout, savait les noms. Enfin, après avoir traversé un tunnel, nous nous arrêtions au creux de Convers, véritable puits aux parois couronnées de sapins, avec seulement une brèche sur la route

du \'al-de-Saint-Imier. Il faisait nuit quand nous montâmes dans la poste fédérale et je me rappelle la sensation que j'eus de passer sans transition de l'été à l'hiver et d'un riant paysage aux âpretés de la montagne. Nous arrivâmes enchantés, mais transis, à Sonvillier, où nous attendaient heureusement, à l'hôtel de la Balance, bon feu, gîte et souper. Là me fut révélé, par parenthèse, l'art d'accommoder les tripes de trente-six manières... Et je ne les aime pas! Bref.

« Le lendemain 12 novembre, qui tombait un dimanche, le Congrès s'ouvrit à rhôtel même où nous étions descendus. Huit sections, plus la nôtre, étaient représentées par des graveurs, guillocheurs, monteurs de boîtes, horlogers, etc., gens sérieux, simples et pleins de cordialité. L'accord s'établit vite. La résolution rédigée par James Guillaume et qui est l'acte de naissance de la F'édération jurassienne, fut votée à l'unanimité, ainsi qu'un projet de circulaire â toutes les fédérations de l'Internationale. Ces questions réglées, une assemblée populaire nous permit de faire plus ample connaissance avec nos hôtes. Lefrançais prit la parole ; puis Jules (iuesde raconta éloquemment la Semaine sanglante, d'après les journaux collectionnés par lui, papiers de boucherie encore rouges d'avoir enveloppé tant de chair fraîche'!

« Nous passâmes la journée du lendemain à Sonvillier et à Saint-Imier, distant de deux kilomètres. Chemin faisant, je causai avec nos nouveaux amis, les habitants de ce vallon paisible... à la surface. Car dans les esprits et dans les cœurs, quel bouillonnement! Les braves gens nous disaient avoir fondu en larmes à la nouvelle des massacres de mai... Leurs initiateurs au socialisme étaient Michelet, Louis Blanc et Volney, l'auteur des Huines; mais savez-vous qui avait exercé sur eux l'influence la plus décisive? Eugène Sue! Les vieux se rappelaient encore avec émotion sa visite, dans les années cinquante, comme disent les Russes... Tout le vallon

1. Habitant Montpellier, quoique Parisien, Guesde avait été condamné, le 22 juin 1871, par la Cour d'assises de l'Hérault, à cinq ans de prison et 4.U00 francs d'amende, pour délits de presse.

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