CHAPITRE SEPTIÈME
de ce refus, vous le savez, furent la saisie d'une ferme qu'il avait dans la Nièvre et la vente de ses deux vaches. Vieux et sincère républicain, caractère droit trempé dans l'expérience, la réflexion et le désintéressement, « l'homme à la vache » était, par la tournure de son esprit ouvert aux idées générales, bien supérieur à l'épisode qui lui a valu sa popularité. Agé d'une cinquantaine d'années et rhumatisant, il avait cherché dans la campagne, à (^hamblandc, l'exercice, le grand air et la paix. Il n'y était pas seul. Il avait auprès de lui deux créatures dévouées, la femme et la fille d'un de ses concitoyens, Armand Fournier, honnête corroyeur condamné à cinq ans de prison, pour avoir, en avril 1871, proclamé la Commune et déployé le drapeau rouge à Cosne. M""" Fournier, chez qui le dévouement était fonction organique, avait déjà donné sa mesure en servant d'intermédiaire entre les proscrits de 51. Son cœur se répétait. Toutes les proscriptions ont eu leurs Petites Sœurs : elle en était une, celle qu'il fallait à Gambon, pau\re, imprévoyant et vertueux. La maison qu'ils habitaient était plus que modeste, mais dans une situation merveilleuse, en face des Alpes de Savoie, sur une hauteur d'où l'on dévalait, en pente douce et verdoyante, jusqu'au lac. Gambon partageait son temps entre la lecture et le jardinage et consacrait une partie de ses douze cents francs de rente, pas davantage, à l'impression et à la diffusion en France de ses brochures politiques. Toujours en blouse et en sabots, il jetait au vent la bonne semence de l'affranchissement du travail par l'association.
(( Quel bra^'e homme était ce parlementaire d'autrefois, au cœur ardent et aux mains pures! Vers la fin de la proscription, il se fractura une côte en tombant et Reclus vint le voir de Vevey. Il le trouva entre M"" Fournier et son mari qui, libéré, sans ressources, avait pris la place de sa fille mariée à un proscrit, Rodolphe Kahn. Les trois vieillards, pour vivre, taillaient, peignaient et décoraient \aillamment des galoches! Sa dernière heure venue enfin, la vieille barbe à qui son long apostolat avait coûté toute sa fortune, près de
cinq cent mille francs, alla demander un grabat et une tasse de tilleul à des paysans.
— \'ieilles barbes, soitl interrompt Colomès. Il y avait encore des bleuets et des coquelicots dans ces blés-là ! Qu'est-ce qu'on y trouve à présent? Des paillettes, mélangées à du sable et souvent à de la boue. Les démocrates comme Gambon perdaient dans la politique l'argent qu'on v gagne aujourd'hui.
— L ne fois, rapporte !■ ournerv, quelqu'un amena à Chamblande un réfugié russe, Serge Stepniak', ancien officier d'artillerie, instruit et riche, qui avait réussi à s'évader. Il plut beaucoup à (rambon (jui voulut lui laisser un sou\"enir de sa visite. Il décrocha du mur un petit poignard et le lui remit, sans se douter que cette arme allait changer de gaine. Stepniak, en ellet, préméditait l'exécution du chef des gendarmes Mézentzef, qui avait entraîné, par son acharnement contre les révolutionnaires impliqués dans le procès des 193, la condamnation d'un grand nombre d'entre eux. C'est avec le poignard, cadeau de Gambon, que Stepniak s'exerça à transpercer des morceaux de drap ayant la forme d'un cœur et qu'il superposait, en prévision de l'amortissement du coup par un épais \ètement. Quand il fut prêt, le 4 août 1S7S, en plein jour, en pleine rue, à Pétersbourg, Stepniak aborda Mézentzef et le tua. Guillaume Tell, tirant de loin, n"a pas été moins adroit : a-t-il été plus courageux? »
Fournery pose la question en reuNcrsant le fourneau de sa pipe, qu'il cure délicatement du petit doigt, et vide sur le parquet. Mais pour répondre. Golomès est trop attentif au geste d'humeur qu'il attend de Phonsine... Il la regarde et me regarde ensuite, tristement. Elle n'a pas bronché.
Fournerv, cependant, rattache le fil que l'anecdote a cassé :
« Le croiriez-vous? (^e (îambon dont Félix Fyat et Clu-
seret cultivaient l'amitié comme un témoignage à décharge,
1. De son vrai nom Kraflchinsky, Stepniak est le pseudonyme dont il a signé ses ouvrages. La Itussie souterraine, la Itussie sous /es Isar.s, etc. Né en 1852, il mourut en 1895, à Londres, victime d'un accident de chemin de fer.
C H A 1' I r R E SEPTIÈME 221
cet homme sans fiel détestait le doyen d'âge des membres de la Commune, Charles Beslay, le vieux socialiste proudhonien, son collègue en 48 à l'Assemblée'.
« Il a voté deux fois l'expédition de Rome et gardé la Banque de France pour les ^'e^saillais, s'écriait Gambon; qu'on ne me parle pas de lui! »
« Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son. J'étais moins sévère pour le père Beslay, comme nous l'appelions familièrement. Si arriérées que fussent ses théories socialistes, il s'était ruiné en les mettant en pratique. Il appartenait à l'Internationale; il avait présidé la première séance de la Commune et prononcé le discours d'ouverture..., tout ça pour se trouver, au lendemain de la défaite, entre l'enclume et le marteau. Les vainqueurs, en effet, faisaient dire dans les feuilles à leur dévotion qu'il devait à la Banque plus qu'elle ne lui devait, aux 300. 000 francs qu'il avait reçus pour la sauver venant s'ajouter 12.000 francs de rente viagère... Fa les vaincus ne lui pardonnaient pas davantage, outre cette trahison, d'avoir protesté contre la démolition de la maison de Thiers.
« A quoi le vieux répondait aux uns et aux autres : « Ai-je jamais caché que je considérais comme un désastre irréparable l'occupation de la Banque de France, citadelle du capital et du privilège d'émission, deux choses aussi nécessaires à la Commune qu'au gouvernement de Versailles? Si mes services déplaisaient, que ne m'a-t-on remplacé? Or, vous m'avez, au contraire, maintenu instamment à mon poste et je me suis borné, somme toute, à exécuter vos ordres. Quant à la récompense honteuse qu'aurait reçue ma modération, aucune calomnie ne prévaudra contre ceci, qui est la vérité : je suis entré à la Commune et j'en suis sorti les mains \ides. Je ne m'en glorifie pas; je n'ai fait que mon devoir. »
— Langage loyal, approuve Colonies. La faute imputée à
1. Gambon est mort à Cosne en 1887 et Ch. Beslay à Neuchâtel en 1878.
Beslav était celle de la Commune tout entière. C'est elle évidemment qui porte la responsabilité de la saisie conservatoire reprochée à son délégué. Il avait raison : il ne tenait qu'à elle de lui retirer sa confiance, du moment qu'elle ne l'en jugeait plus digne »
Fournery reprend : « Rien ne m'empêchait donc d'aller voir le père Beslav à Neuchàtel, où il s'était fixé, autant à cause des relations qu'il y avait, que pour donner suite à une interminable procédure. Promoteur de l'exploitation des voies ferrées en Suisse, il soutenait une réclamation contre la Compagnie avec laquelle il avait passé un traité relatif à la concession du tronçon de ligne qui relie Fontarlier à Neuchàtel. « Je suis coutumier de ses déboires, me disait-il; déjà p]mile Pereire m'a soufflé l'entreprise du chemin de fer de Saint-Germain. »
« Rien ne le décourageait. D'une verdeur et d'un entrain extraordinaires, il s'était, au début de la guerre, à soixantequinze ans, engagé dans un régiment de ligne; et à Neuchàtel, il se préoccupait de réaliser une \ieille utopie à lui : la fondation d'une banque populaire destinée à faire pénétrer le crédit dans les régions où il était encore inconnu.
« Il habita d'abord une maison de campagne, dans le quartier de Trois- Portes. Il me recevait cordialement. Les attaques de ses adversaires, pas plus cjue les tourments d'une incurable infirmité, n'altéraient la bonne humeur du vieux Breton humanitaire. Les proscrits qu'il n'aidait pas de ses conseils, il les assistait de sa bourse. Oublions ses erreurs; c'était la figure d'un homme de bien. Quelle que soit son ambition, le riche la purifie quand, venu à nous les mains pleines, il s'en retourne les mains vides et sans regret!
— C'est égal, observe Colonies, ne trouvez-vous pas drôle que la République bourgeoise d'aujourd'hui ait honoré Gambon, du (Comité de Salut Public, et n'ait pas honoré Beslay, l'ange gardien de ses coffres et le vétéran de la Défense nationale, en donnant son nom à une rue?
— La bourgeoisie en corps a les mêmes défauts que dans