CHAPITRE SEPTIÈME
ses éléments, dis-je : elle pardonne difficilement les services rendus.
Fournery en termine avec Beslay : « Il s'éteignit en 1S78, dans sa quatre-vingt-troisième année, en rêvant l'alliance de la bourgeoisie et du prolétariat... comme si cette alliance ne s'était pas faite, une fois au moins — sur son dos! Et l'illusion de sa vie ne put même pas germer sur sa tombe ouverte. Les communards réunis pour saluer sa dépouille, furent bâillonnés par le préfet de Neuchàtel, nommé Gerster. Pindy le chansonna même, sur l'air de Fualdès :
Son fils, que le diable emporte, Murmurait V De profundis. Pour qu'son père, en paradis.
Pût entrer par la grand'porte.
« Car il est bon de dire que Gerster exécutait les volontés... non pas du défunt, mais de son fils, François Beslay, rédacteur en chef du journal conservateur et clérical : Le Fronçais. Qu'est-ce que vous en pensez, citovenP
— L'inquiétude des pères ne devrait pas être de savoir qui leur fermera les yeux, mais comment on les leur fermera.
— C'est bien vrai », fait Colonies.
Fournery, ayant rebourré sa pipe, repart en fumant, jusqu'au prochain arrêt.
« Parmi ceux des nôtres que Neuchàtel abritait encore et qui s'y débrouillaient tant bien que mal, je me rappelle François Kufîner, un habile ciseleur, du Comité d'artillerie, sous la Commune; le Marseillais Bastelica, typo à l'imprimerie (iuillaume; Abraham Dargère, Lyonnais, peintre-décorateur, qui s'étonnait de l'indifférence des conseHs de guerre à son égard, devant Huguenot, ex-substitut, et Decron, ses collègues à la préfecture de police. Huguenot donnait des leçons dans un pensionnat et Decron, architecte, participait, pour le département cantonal des tra\aux publics, à la construction de la salle du Grand Conseil et à la restauration de
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la Collégiale. Enfin, c'est également à Neuchâtel, au lieu dit la Cassarde, qu'avait planté son piquet Gaffiot, condamné parla Cour d'assises de Saône-et-Loire à la déportation dans une enceinte fortifiée, pour avoir agité le Creusot. Vannier de son état, il en fit même commencer l'apprentissage à son ancien maire, Dumay, ainsi qu'à Benoit Malon, que j'ai vu fabriquer des paniers assez bien, ma foi. (^ar il passa quelque temps à la Cassarde, lorsqu'il eut quitté Genève.
— Où ses hôtes, Charles Perron, sa jeune femme et sa sœur, n'eurent guère à se louer de lui, note au passage Colomès, qui n'estime pas Malon. Il portait bien son prénom : Benoît. Il était doucereux, cauteleux, double et il enjôlait les femmes, malgré son zézaiement et sa tenue négligée. Il avait, dans son enfance, gardé les vaches, comme Proudhon; mais le génie et la haute moralité de Proudhon lui firent toujours défaut.
— Je présume, en effet, déclare Fournery, que Malon, à Neuchâtel, chez Gaffiot, songeait moins à se procurer des moyens d'existence en tressant des corbeilles, qu'à rejoindre M""" André Léo dans le Tessin et à compléter auprès d'elle une instruction insuffisante pour faire métier d'écrivain et d'économiste politique. Je ne le diminue pas en disant ça. Il sa\ait autant d'histoire socialiste qu'elle, qui a\'ait été à bonne école; mais elle savait plus de grammaire que lui, qui s'était décrassé tout seul.
— « Ça... il faut le reconnaître!» s'écrie Colomès, qui aime chez les autres les qualités qu'il a.
Au fond, il reproche surtout à Malon d'avoir abandonné l'outil pour la plume et concilié l'exposé des bons principes avec la pratique des mauvais.
« C'est au mois de novembre 72, poursuit Fournery, que la petite république cantonale sous la sau\cgarde de laquelle nous nous étions placés, me révéla le mécanisme bien simple de l'expulsion, en invitant plusieurs d'entre nous qui habitaient la Croix-d'Ouchv, à quitter immédiatement le beau pays de ^'aud. Ils s'y tenaient pourtant bien tranquilles. La
libre Helvétie ne leur en fit pas moins l'honneur de croire qu'ils menaçaient sa sûreté. Puis, ce fut Pindy qui s'en alla, en quête d'un travail plus régulier et plus rémunérateur que la menuiserie ou la bijouterie en faux, dont il avait essayé de vivre à Lausanne.
« Enfin au mois de mai 73, la liquidation du chemin de fer de la Suisse Occidentale étant terminée, le personnel de Paul Pia se dispersa. Lefrançais, Montels, Teulière, Delorme, retournèrent à Genève, avec Pia, qui s'y établit marchand de tableaux, avant d'aller diriger une exploitation de mines d'anthracite, à Grône. Maître se rendit en Roumanie, pour y professer le français et les mathématiques'; Dessesquelle et Jaclard rejoignirent Protot et Hricon à Berne'; Alcide Olivier trouva un emploi dans le Valais; Londres engloutit, après Vallès et Bellenger, Adolphe Clémence, qui ne put donner suite à son projet d'y ouvrir un atelier de reliure ^
« J'eus alors l'idée de rentrer en France... mais je changeai d'avis à la nouvelle de ma condamnation par contumace à la déportation simple. Un ami l'avait vue. par hasard, affichée à la Mairie de mon arrondissement. Je préférai me déporter moi-même à Bruxelles. J'y bricolais depuis cinq mois, lorsque je fus, un beau matin, l'objet d'un arrêté d'expulsion. Ma présence effrayait la Belgique et son roi ! Avouez qu'il y avait de quoi se rengorger... Mais je n'en fis rien. En France, la chute de Thiers et l'avènement de Mac-Mahon au pouvoir n'augmentaient pas les chances d'amnistie, au contraire! Le maintien de l'ordre moral exigeait notre éloignement. Je me remis en route, comme le Juif errant et aussi léger d'argent que lui. Le but de mon voyage était Vienne, en Autriche, où je savais rencontrer Rogeard et Aristide Barré, avec Huguenot venu de Xeuchâtel et Sachs, tous deux anciens substituts
1 Gustave Maitre (1841-1911) Fut, de 1888 à 1905, professeur d'allemand à l'Kcole Colbert.
2. Paul Bricon, docteur des facultés de Strasbourg, Genève et Paris, mort en 1889, assistant du D' Bourneville, à Bîcêtre. Il donna, l'un des premiers, l'exemple de l'incinération.
'i. Adolphe Clémence, mort en 1889.
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de Higault. qui donnaient des leçons de français. Quant à Barré, habile ciseleur, auteur de travaux d'art qui valurent souvent à ses patrons les plus hautes récompenses dans les expositions, il gagnait largement sa vie. Il avait fait venir de Londres, à ses frais, son ami C.halain, qui se disait orfèvre et n'était pas même un bon tourneur en cuivre. Il ne fut pas moins prétentieux, d'ailleurs, à l'Hôtel de Ville, où il représentait les Batignolles, et la Commission de sûreté générale, dont il fit partie. Harré. lui. avait rempli les fonctions de commissaire à la permanence de la Préfecture de police. Je n'ai pu retenir cette exclamation : « Tous, alors! »
— Tous... quoi? me demande le candide Fournery.
— De la justice ou de la police I Je croyais que Genève offrait la collection complète, ou à peu près, des anciens magistrats de la (A)mmune. Ouvriers et fils de bourgeois s'y consolaient entre eux de leur mise en indisponibilité. Songez qu'il y a\ait là tous ceux c|ui \ icariaient à la préfecture de police, autour de Higault : l'.dmond Lc\ raud, directeur de la première division; Clermont, chef du personnel; Fouet, directeur du Dépôt; Ots, secrétaire du Comité de Sûreté générale: puis, la foule des commissaires; Louis Piot, au 14"; Arthur Piéron, au 13" ; Copréaux, au S' ; Bochard. au Palais de Justice; François Guyon , à la Justice; Eugène Bras, Pilotell. Supplicv, qui ceignit l'écharpe au Creusot ; (>hol, qui la portait à Lvon; Faurc, qui paradait avec à Saint-Etienne; Labrunièrc de Médicis, agent subalterne: Deconvenance, juge de paix; Bricon, juge d'instruction, Jules Flamet;... et tous ceux que j'oublie! Et voilà que nous retrouvons à Vienne la Sûreté générale, le Cabinet du Procureur et la Permanence de la préfecture! Serait-il donc vrai que la (Commune fut surtout, comme on l'a dit, un gouvernement de police?
— Non. répond en souriant Fournery; cela prouve simplement que l'homme enclin à faire aux autres ce qu'il n'aime pas qu'on lui fasse, révèle cette aptitude sous n'importe quel régime. Toujours ost-il que le cas de Chalain détermina ma nou\ elle résidence.