CHAPITRE PREMIER
raient que « c'estoit chose estrange et non agréable de s'engager pour lui (1) ». Une lettre que Philiberte écrivit à la reine Anne aussitôt après la mort de Jean ne laisse aucun doute sur la situation embarrassée dans laquelle il la laissait (2). Sa première et principale préoccupation fut donc de reconstituer le patrimoine de son fils et sa fortune personnelle. La requête adressée par elle, en 1504, au Parlement de Dole nous montre qu'elle s'y employait activement et nous apprend que, sous peine de perdre 40,000 francs, elle devait racheter des biens aliénés au-dessous de leur valeur réelle (3). Sous le rapport de la gestion des intérêts, elle semble avoir été d'une intelligence hors de pair. La ténacité persévérante qu'elle déploya à cet égard lui a même valu, de la part de l'historien d'une de ses seigneuries (4), la réputation d'une femme dure, hautaine et vindicative. Ce jugement, motivé par une question purement locale, paraîtra peut-être sévère. Mais il est certain, et les documents d'archives sont là pour le prouver, qu'elle eut de nombreux procès, dont un avec son petit-fils René de Nassau eut un grand retentissement (5). Autoritaire, elle Tétait sans aucun doute. Elle le fit bien voir lors de ses démêlés avec le pape Jules II,
4) Clebc, Éclaircissements, p. 20, d'après l'enquête de 1528.
2) Pièces justificatives, n° 1. C'est sans doute aussi a la demande de Philiberte que Philippe le Beau, archiduc d'Autriche et comte de Bourgogne, rendit au jeune prince d'Orange, en s'en réservant les foi, hommage et souveraineté, les terres et seigneuries de Chatelbelin, Orgelet et leurs dépendances, qui avaient été confisquées sur Louis de Chalon. La Haye, juillet 1504 (Archives du Douba, E 1315). Philiberte de Luxembourg déclare accepter (1504), au nom de son fils, en toute teneur les lettres de l'archiduc, confirmant celles de Marie de Bourgogne (1477) et de l'empereur Maximilien (1493), qui restituaient lesdites terres au prince d'Orange (ibid., B 2017). — Le 8 novembre 1504, une transaction, au sujet d'une somme de 60.000 francs, intervint entre Françoise de La Chambre, femme de Gabriel de Scyssel, baron d'Aix, fille et héritière universelle de Jeanne de CliaJon, comtesse de La Chambre, et Philiberte. La part attribuée au fils do cette dernière fut fixée à 22.500 livres tournois (ibid , E 1316).
(3) Cette permission lui fut accordée le 21 janvier 1505 par le Parlement de Dole (Archives du Doubs, E 1335). — Ce même jour, Philiberte faisait vendre par son argentier, Pierre de Ploisy, à Jean de Bourges, marchand de Lyon, pour 1,800 livres 4 sous 6 deniers tournois de vaisselle d'argrnt (ibid., E 1287).
(4) Abrt i/Arcier, Histoire du bourg d'Arlay, ancien chef -lieu des possessions de la maison de Chalon, publiée par Ch. Berthblet et A. Yayssikre, Paris, 1883, io-8% p. 236. Abry u'Arcier, avocat en Parlement, né en 1750, mort en 1824, a laissé une biographie manuscrite de Philibert de Chalon souvent citée par M. Sandret.
(5) Dans le seul fonds de la maison de Chalon conservé aux Archives du Douba, je n'ai pas relevé moins de quinze procès soutenus par elle.
à l'occasion de l'élection de Guillaume Pellicier à Pévêché d'Orange (1).
La plus grande partie de l'enfance de Philibert dut s'écouler à Nozeroy (2). Dans un document émané de ses sujets du val de Mièges il est dit qu'il lui « a plu d'y prendre sa nourriture (3) »,cequi donne lieu de supposer que, dès ses premières années, il fut d'une constitution délicate, que l'air pur et vif des montagnes ne pouvait que raffermir. Ses forces physiques s'y développèrent au point qu'il devint plus tard un des chevaliers les plus vigoureux de la région. Le niveau intellectuel ne dépassa pas chez lui la moyenne ordinaire du temps. Il savait lire et écrire; il avait des notions très confuses de l'orthographe, qui, il est vrai, n'existait pour ainsi dire pas alors (4). Les livres qu'il dut consulter de préférence étaient les romans de la Table ronde et les chansons de geste de la librairie de Nozeroy (5). Ils contribuèrent sûrement à éveiller en lui ce goût des armes et des aventures particulier à ses ancêtres. Sous le rapport du caractère, il était bon, sans morgue et serviable à tous. Aussi verrons-nous la sympathie de ses sujets s'affirmer, dans les circonstances critiques de sa vie, sous les formes les plus touchantes. Pour eux, le prince n'était pas un maître, mais un ami; il était leur idole, comme il devint leur orgueil.
La bienveillance que Louis XII avait témoignée à Jean IV de Chalon, il la continua à sa veuve et à ses enfants. Quelques mois après sa naissance, le roi, par lettres patentes du 20 septembre 1502, ensuite de celles de la reine, du 18 août précédent, nomma
(1) Voir plus loin, p. 18.
{i) Le château de Vers était aussi une résidence favorite des Chalon. Au mois de juillet 1503,1a princesse d'Orange y reçut l'archiduc Philippe le Beau, roi de Castille. (Kd. Clekc, Histoire des Etats généraux et des libertés publiques en Franche-Comté, t. I, p. 236.)
(3j Requête de< habitants de Nozeroy et du val de Mièges à Pliiliberte de Luxembourg publiée par le président Clerc, p. 77, dans Philibert de Chalon, Pièces justificatives, VU, et par M Sandret, p. 101-lOi.
(4) Clehc, Philibert de Chalon, p. i». — M. Sandret (p. 11) dit qu'il puisa a la cour de Louis XII « et auprès de mai très savants, qui ne manquaient pas alors, le goût des lettres, qui fut plus tard sa consolation et son délassement». Rien n'est plus incertain, malgré l'assertion de La Pisc (p. 153), ainsi qu'il est observé plus bas, que son séjour à la cour dans son enfance, pendant le règne de Louis XII. Quant à la culture intellectuelle du prince d'Orange, elle parait avoir réellement été assez médiocre. Voir plus loin (p. 11, note 2). Mais il n'en était pas moins doué dune très grande rectitude de jugement.
(5) Je n'ai pas retrouvé la liste de ces manuscrits.