‹ Philibert de l'OrmeChapitre 35 sur 93 · Dimier, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Dimier, loc. cit., p

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mort, de l’Orme n’avait plus de motifs pour conserver une surintendance qui ne lui causait que des tracas : contestations avec les maçons qu’il contrôlait, soupçons de concussion pour les deniers qu’il avait à manier. Ce sont là des raisons spécieuses. Un homme aussi avisé que l’abbé d’Ivry n’eût pas renoncé de gaîté de cœur à une charge qui pouvait lui servir de sauvegarde, au moment où il se trouvait exposé sans défense aux coups d’ennemis impitoyables. La destitution était un avertissement; le procès en justice ne se fit pas longtemps attendre : « Je vous ay mis la vérité, dit Philibert de l’Orme dans son Instruction, d’une partie de ma vie qui a esté aultant laborieuse que homme que ayez jamais cogneu, à suyvre toujours la vertu et les vertueulx, sans jamais avoyr esté reprins ne me trouver devant juge que à ceste heure ».

Nous ignorons malheureusement devant quelle juridiction se déroula l’affaire, et nous n’avons retrouvé aucune trace des « grandes calompnyes et grandes haynes » portées au tribunal par les accusateurs. Mais il s’agissait, n’en doutons pas, d’une poursuite en concussion que l’avidité du surintendant ne rendait que trop vraisemblable : « Je fus despesché et calomnié... avec une infinité de mensonges.. . , voire jusques à estre de telle sorte rendu suspect comme si je déroberois les deniers et faisois monproufit de toutes choses. » Quant à savoir d’où venait le coup, nul besoin de chercher bien

loin. La nature même de l’accusation en révèle les auteurs. Maçons, trésoriers, contrôleurs, tous ceux qu’il avait si rudement matés, revenaient à la charge et prenaient une revanche attendue depuis onze ans. Ce ne fut pas leur faute si leur victime sortit saine et sauve des griffes des chats fourrés, et sut s’en tirer avec de lourds sacrifices d’argent : « Pour toute récompense et avoyr si bien servi, l’on m’a faict tant de maulx et accusé de plusieurs infamyes dont j’ay été trouvé innocent, et m’a on faictcouster tout ce que j’avoys jamays acquis, dont j’en remercye Dieu du tout et en laisse à luy seul la vengeance. »

Disons le bien haut. Les Italiens, le Primatice en tête, n’étaient pour rien dans l’affaire. Ils profitaient de l’aubaine; ils n’avaient pas porté les coups. C’est une vérité bonne à faire entendre en face de la légende qui sacre Philibert de l’Orme champion des traditions nationales, ennemi juré des ultramontains représentés par Serlio et le Primatice. Non seulement dans sa doctrine l’architecte de Henri II ne se sépare pas des Vitruviens d’au delà les monts, mais encore dans sa carrière il entretient avec eux les meilleurs rapports. A la sépulture de François Ier, il emploie le sculpteur Ponce Jacquio, à Fontainebleau le peintre Nicolo, à Madrid Jérôme délia Robbia. Au portail d’Anet, il enchâsse l’admirable Diane couchée de Benvenuto Cellini. Quand il parle de Serlio, c’est pour

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le qualifier « d’homme de bien, ainsi que je l’ay cogneu et de fort bon âme, pour avoir publié et donné de bon cœur ce qu’il avait mesuré, veu et retiré des antiquitez ». Même attitude envers le Primatice, à qui il demande des fontes pour sa cheminée de la grande salle de Fontainebleau et des peintures pour le plafond qu’il vient d’y construire : « M. de Saint- Martin sçait son estât, » écrit-il dans son Instruction, au lendemain du jour où son heureux rival le supplante dans toutes ses charges et lorsque la blessure est encore saignante. Quel autre langage n’eût-il pas tenu si le Primatice avait causé sa disgrâce 1 !

On a voulu voir également, dans cette catastrophe, la main de Catherine de Médicis. La veuve d’Henri II, disait-on, avait une vengeance à tirer du favori de Diane, de l’architecte d’Anet, de Limours, de Chenonceaux. Il était naturel qu’elle l’écartât de la cour le jour où elle prit le pouvoir. Or, c’est tout le contraire qui se produisit. Si la fortune de Philibert subit une éclipse momentanée, c’est pendant le règne de François II, à un moment où la reine mère n’avait nullement la conduite des affaires. Dès qu’elle eut pris la régence à l’avènement de Charles IX, son premier soin fut de rap-

i. En retour il est à remarquer que le Primatice conserva les chefs d’atelier qu’employait de l’Orme, en particulier Pierre Girard, dit Castoret, que nous avons tout lieu de croire parent de l’abbé d’Ivry,

peler l’architecte de son mari, et de lui confier l’exécution de ses plans les plus chers.

Faut-il le dire? Nous ne croyons pas indispensable de faire intervenir une volonté royale ni même princière dans cette disgrâce. Privé de son protecteur souverain, le surintendant devait fatalement succomber devant la coalition de ses ennemis, rien n’étant plus facile à obtenir qu’une révocation, à la faveur du bouleversement de toutes les charges qui se produisait à chaque changement de règne. Mais si l’on voulait à toute force tourner contre l’architecte d’Henri II une rancune princière, on pourrait, à notre avis, interroger la coterie des Guises, tout-puissants depuis que leur nièce Marie Stuart était assise sur le trône de France. Un des chefs de la famille, le cardinal de Lorraine, avait des motifs personnels d’en vouloir à Philibert, qui l’avait engagé dans des dépenses considérables pour faire monter l’eau de la Seine à Meudon, sans arriver à rien qui vaille. C’est du moins l’interprétation généralement admise pour le passage si souvent cité des Discours admirables de Palissy :

Aussi je sçay qu’il y a eu de nostre temps un architecte françois qui se faisoit quasi appeller le dieu des maçons ou architectes, et, d’autant qu’il possédoit vingt mil en bénéfices et qu’il se sçavoit bien accommoder à la court, il advint quelque fois qu’il se venta de faire monter l’eau tant hault qu’il voudroit par le moyen des pompes ou machines, et, par telle jactance, incita un grand sei-

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gneur à vouloir faire monter l’eau d’une rivière en un haut jardin qu’il avoit près ladite rivière. Il commanda que deniers fussent délivrez pour faire les frais; ce qu’estant accordé, ledit architecte feit faire grande quantité de tuyaux de plomb et certaines roues dedans la rivière, pour causer les mouvemens des maillets qui font jouer des souspapes : mais quand ce vint à faire monter l’eau, il n’y avoit tuyau qui ne crevast à cause de la violence de l’air enclos avec l’eau. Dont, ayant veu que le plomb estoit trop faible, ledit architecte commanda en diligence de fondre des tuyaux d’airain, pour lesquels fut employé un grand nombre de fondeurs, tellement que la despence de ces choses fust si grande que l’on a trouvé, par les papiers des contrôleurs, qu’elle montoit à quarante mil francs, combien que la chose ne valus t jamais rien l.

La double plaie d’argent et d’amour-propre était trop récente pour que le cardinal — si c’est bien de lui qu’il s’agit — ne fût pas fort aise de donner une leçon au maladroit hydraulicien. Il récompensait en même temps le Primatice qui venait de lui construire la fameuse grotte de Meudon, objet de l’admiration universelle.

Imaginer que Philibert de l’Orme se laissa sacrifier sans protester, ce serait mal le connaître. Un pareil homme savait tenir tête à l’orage. Mais quel secours pouvait-il attendre? Le parti de Diane était dispersé, la favorite trop préoccupée de sauver sa propre fortune pour s’embarrasser du

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